SCENE PREMIERE
M. DE LAFFEMAS, petit costume de magistrat du temps. LE
MARQUIS DE SAVERNY, déguisé en officier du régiment d'Anjou, moustaches et royale noires, un emplâtre sur l'œil.
LAFFEMAS
Çà, vous étiez présent, monsieur, à l'algarade?
SAVERNY, retroussant sa moustache.
Monsieur, j'avais l'honneur d'être son camarade. Il est mort.
LAFFEMAS
Le marquis de Saverny?
SAVERNY
Bien mort!
D'une botte poussée en tierce, qui d'abord A rompu le pourpoint, puis s'est fait une voie Entre les côtes, par le poumon, jusqu'au foie, Qui fait le sang, ainsi que vous devez savoir; Si bien que la blessure était horrible à voir !
LAFFEMAS
Est-il mort sur le coup?
SAVERNY
A peu près. Son martyre A peu duré. J'ai vu succéder au délire Le spasme, puis au spasme un affreux tétanos, - Et l'improstathonos à l'opistathonos.
LAFFEMAS
Diable !
SAVERNY
D'après cela, voyez-vous, je calcule Qu'il est faux que le sang passe par la jugule, Et qu'on devrait punir Pecquet et les savants Qui, pour voir leurs poumons, ouvrent des chiens vivants.
LAFFEMAS
Mort! ce pauvre marquis!
SAVERNY
Une botte assassine!
LAFFEMAS
Vous êtes donc, monsieur, docteur en médecine?
SAVERNY
Non.
Vous l'avez pourtant étudiée !
SAVERNY
Un peu.
Dans Aristote.
LAFFEMAS
Aussi, vous en parlez, morbleu!
SAVERNY
Ma foi, je suis d'un cœur fort épris de malice;
Nuire me plaît; je fais le mal avec délice;
J'aime à tuer. Aussi j'eus toujours le dessein
De me faire à vingt ans soldat ou médecin.
J'ai longtemps hésité; puis j'ai choisi l'épée.
C'est moins sûr, mais plus prompt.— J'eus bien l'âme occupée
Un moment d'être acteur, poëte et montreur d'ours;
Mais j'aime assez dîner et souper tous les jours.
Foin des ours et des vers!
LAFFEMAS
Pour cette fantaisie, Vous aviez donc, mon cher, appris la poésie?
SAVERNY
Un peu. Dans Aristote.
Et vous étiez connu Du marquis?
SAVERNY
Je ne suis qu'un soldat parvenu.
Il était lieutenant que j'étais anspessade.
LAFFEMAS
Vraiment?
SAVERNY
J'étais d'abord à monsieur de Caussade,