‹ Marion de LormeChapitre 77 sur 209 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

LE MARQUIS DE NANGIS

Pourtant, sire, un vieillard, une femme qui pleure ! C'est de vie et de mort qu'il s'agit à cette heure!

LE ROI

Que demandez-vous donc?

LE MARQUIS DE NANGIS

La grâce de Gaspard !

MARION

La grâce de Didier!

LE ROI

Tout ce qu'un roi départ En grâces, trop souvent est pris à la justice.

MARION

Ah! sire! à notre deuil que le roi compatisse! Savez-vous ce que c'est? Deux jeunes insensés, Par un duel jusqu'au fond de l'abîme poussés! Mourir, grand Dieu ! mourir sur un gibet infâme ! Vous aurez pitié d'eux! — Je ne sais pas, moi femme, Comment on parle aux rois. Pleurer peut-être est mal; Mais c'est un monstre enfin que votre cardinal! Pourquoi leur en veut-il? qu'ont-ils fait? il n'a même Jamais vu mon Didier. — Hélas! qui l'a vu, l'aime. — A leur âge, tous deux, les tuer pour un duel! Leurs mères! songez donc ! — Ah! c'est horrible! — Ociel! Vous ne le voudrez pas !.. —Ah ! femmes que nous sommes, Nous ne savons pas bien parler comme les hommes, Nous n'avons que des pleurs, des cris, et des genoux Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous! Ils ont eu tort, c'est vrai! Si leur faute vous blesse, Tenez, pardonnez-leur. Vous savez? la jeunesse!

Mon Dieu! les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font?

Pour un geste, un coup d'oeil, un mot, — souvent au fond

Ce n'est rien, — on se blesse, on s'irrite, on s'emporte.

Les choses tous les jours se passent de la sorte;

Chacun de ces messieurs le sait. Demandez-leur,

Sire. — Est-ce pas, messieurs ? — Ah ! Dieu ! l'affreux malheur !

Dire que vous pouvez d'un mot sauver deux têtes!

Oh! je vous aimerai, sire, si vous le faites!

Grâce! grâce! — Oh! mon Dieu! si je savais parler,

Vous verriez, vous diriez : il faut la consoler,

C'est une pauvre enfant; son Didier, c'est son âme... —

J'étouffe. Ayez pitié !

LE ROI

Qu'est-ce que cette dame?

MARION

Une sœur, Majesté, qui tremble à vos genoux. Vous vous devez au peuple.

LE ROI

Oui, je me dois à tous.

Le duel n'a jamais fait de ravages plus amples.

MARION

Il faut de la pitié, sire!

le roi. v

Il faut des exemples.

le marquis de nangis.

Deux enfants de vingt ans, sire! songez-y bien. Ah! leur âge à tous deux fait la moitié du mien.

MARION

Majesté, vous avez une mère, une femme,

Un fils, quelqu'un enfin que vous aimez dans l'âme, Un frère, sire! — Eh bien! pitié pour une sœur!

LE ROI

Un frère? non, madame.

Il réfléchit un instant.

Ah! si fait. J'ai monsieur.

Apercevant la suite du marquis.

Çà, marquis de Nangis, quelle est cette brigade? Sommes-nous assiégés? allons-nous en croisade? Pour nous mener ainsi vos gardes sous les yeux, Êtes- vous duc et pair?

LE MARQUIS DE NANGIS

Non, sire, je suis mieux Qu'un duc et pair, créé pour des cérémonies; Je suis baron breton de quatre baronnies.

LE DUC DE BELLEGARDE, à part.

L'orgueil est un peu fort et par trop maladroit !

LE ROI

Bien. Dans votre manoir remportez votre droit, Monsieur; mais laissez-nous le nôtre sur nos terres. Nous sommes justicier.

LE MARQUIS DE NANGIS, frissonnant.

Sire ! au nom de vos pères, Considérez leur âge et leurs torts expiés,

Il tombe à genoux.

Et l'orgueil d'un vieillard qui se brise à vos pieds. Grâce !

Le roi fait un signe brusque de colère et de refus. Le marquis se relève lentement.

Du roi Henri, votre père et le nôtre,

Je fus le compagnon; et j'étais là quand l'autre... L'autre monstre, — enfonça le poignard... — Jusqu'au soir Je gardai mon roi mort, car c'était mon devoir. Sire ! j'ai vu mon père, hélas ! et mes six frères Choir tour à tour au choc des factions contraires. La femme qui m'aimait, je l'ai perdue aussi. Maintenant, — le vieillard que vous voyez ici Est comme un patient qu'un bourreau, qui s'en joue, A pour tout un grand jour attaché sur la roue. Le Seigneur a brisé mes membres tour à tour De sa barre de fer. — Voici la fin du jour,

Mettant la main sur sa poitrine.

Et j'ai le dernier coup. — Sire, Dieu vous conserve!

Il salue profondément et sort. Marion se lève péniblement et va tomber mourante dans l'enfoncement de la porte dorée du cabinet du roi. LE ROI, essuyant une larme, et le suivant des yeux, à Bellegarde.

Pour ne pas défaillir il faut qu'un roi s'observe. Bien faire est malaisé... Ce vieillard m'a touché...

Il rêve un moment et sort brusquement de son silence.

Aujourd'hui pas de grâce! hier j'ai trop péché.

Se rapprochant de Bellegarde.

Pour vous, duc, avant lui vous veniez de me dire

Mainte chose hardie et qui pourra vous nuire

Quand au cardinal-duc je redirai ce soir

La conversation que nous venons d'avoir.

J'en suis fâché pour vous. Désormais prenez garde.

Bâillant.

Ah! j'ai bien mal dormi, mon pauvre Bellegarde!

Congédiant du geste gardes et courtisans.

Messieurs, laissez-nous seul. Allez.

A L'Angely.

Demeure, toi.

Tout le monde sort, excepté Marion, que le roi ne voit pas. Le duc de Bellegarde l'aperçoit accroupie au seuil de la porte et va à elle.

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