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Marivaux

Lorsqu'on pense au siècle passé, on évoque l'image des marquises poudrées et des bergères en chapeau fleuri; on entrevoit un monde pimpant et fringant, passionné pour les divertissements de l'esprit et du cœur, amoureux du luxe et des fêtes, peu enclin aux rêveries et aux méditations austères, une foule bariolée de gentils seigneurs et de dames coquettes, qui considèrent la vie comme une parade exquise, la mort comme un fâcheux événement auquel il ne faut point penser, la nature comme un décor fait à souhait pour encadrer une agréable comédie.

Deux hommes, deux artistes, d'ailleurs fort différents, ont contribué, plus que personne, à nous donner cette idée de ce siècle. C'est Watteau et c'est Marivaux.

Ils s'illustrent l'un par l'autre, bien que le premier nous ait laissé surtout un merveilleux recueil de contes de fées, et que le second se soit vanté, non sans raison, d'avoir simplement copié ce qu'il avait vu et entendu. On rêverait une édition de la

Double Inconstance ou du Triomphe de l'Amour, enjolivée de couleurs légères par le peintre de Y Ile enchantée et de Y Embarquement pour Cythère. Tous deux, bien que leurs talents fussent séparés par de notables traits, aimaient à peu près les mêmes choses lies fins visages que l'esprit fait sourire du bout des lèvres, et que la fantaisie amoureuse fait pleurer du bout des cils; les mains menues qui jouent avec l'éventail et qui savent, à certaines heures, narguer les malices de la destinée par la grâce conquérante d'un geste impertinent.... Ils ont aimé les tendresses gaies, les passions spirituelles et bien disantes, les jolies têtes qu'enveloppe un nuage de poudre, les souliers pomponnés, les manières polies, le langage subtil et volontiers précieux. Sans doute, leurs âmes étaient charmantes. Un rien suffisait pour leur donner le goût de la vie/ Soixante-dix ans avant les guillotinades révolutionnaires, ils ont voulu voir le monde en rose, en bleu, en vert céladon. Ils l'ont peint tel qu'ils le voyaient. Ils ont vécu dans une fête galante et sentimentale qui, pour les citoyens de notre démocratie, semble dater d'avant le déluge. Les personnes sérieuses qui auraient quelque tendance à fuir leur prétendue frivolité doivent tout de même les consulter comme des témoins. Malgré leurs prédilections pour les scènes illusoires de la Comédie-Italienne, Watteau et Marivaux ressuscitent, avec une clarté singulière, un monde réel, une race, maintenant disparue, dont les grâces un peu minaudières ont donné au monde un incomparable divertissement.

On ne peut imaginer une compagnie de meilleur

ton, d'élégance plus parée et de plus gentils propos : Lucidor avec Félicie, Silvia demandant aux fées ce qu'est devenu le fantasque Médor, Colombine en panier et Arlequin bel esprit, Lelio badinant avec Flaminia, Lisette cherchant à démasquer le Prince travesti. Et, quand on nous ramène dans un monde moins imaginaire, c'est pour nous montrer des marquis petits-maîtres, des chevaliers en habit zinzolin, des valets en habit de soie rayée, et la plus adorable assemblée de comtesses, de soubrettes, de princesses, toutes également reines par la délicatesse du cœur, la finesse de l'esprit et l'ingénieuse perfection du langage. Elles ont de la beauté, mais une beauté piquante, plus de physionomie que de régularité, peu de majesté et beaucoup de charme. On peut voir, dans les dessins de Saint- Aubin, dans les tableaux de Pater et de Lancret, dans les pastels de Latour, leurs figures éveillées et vives, leurs yeux brillants, leurs petits nez relevés du bout, leur teint blanc, qu'avive le point noir d'une mouche adroitement placée, leurs cheveux ébouriffés et poudrés. Elles ont, ainsi qu'on disait en ce temps-là, « tout ce qui fait chérir une femme comme un bijou ». Elles trouvent naturellement des attitudes bien composées. Elles sont inimitables par l'art de tout enjoliver et de mettre des sentiments et des pensées dans un geste de la main, dans un signe de tête ou dans l'ironie d'une révérence. Tout, chez elles, a de l'esprit, de la malice et de l'agrément. Leur amour de la conversation ne les empêche point de savoir parler sans rien dire. Souvent le pli presque imperceptible d'un joli front

courroucé, l'involontaire battement des paupières, une rougeur étourdie, une espièglerie insolente, une nonchalance rêveuse, un accès de gaieté qui éclate dans le rire des lèvres rouges et des dents blanches, l'imprudence d'un regard, l'artifice d'une parure, la froideur d'un silence révèlent le dépit, l'estime, la passion, la coquetterie, la jalousie, le désir, la résistance, mieux que ne sauraient le faire les plus verbeux discours. C'est seulement chez Marivaux que l'on voit des aventures d'amour se nouer dans un dialogue muet. Voici, par exemple, comment une jeune fille raconte l'événement qui lia pour toujours sa destinée à celle d'un héros entrevu : « Son embarras me frappa, le mien l'intimida, parce qu'il le comprit; une intelligence mutuelle nous donna la clef de nos cœurs; nous nous dîmes que nous nous aimions avant d'avoir parlé, et nous en fûmes tous deux si étonnés, que nous nous hâtâmes de nous quitter, pour nous remettre.... »

« Eh! madame, dit Lelio à la comtesse, dans le deuxième acte de kt Fausse Suivante, faites grâce k mon amour. »

Et la comtesse répond :

« Supportez donc mon ignorance; je ne* savais pas la différence qu'il y avait entre connaître et sentir. » A quoi Lelio répond : « Sentir, madame, c'est le style du cœur. »

Voilà le style préféré des héroïnes de Marivaux. Regardons-les. Elles se promènent dans des jardins avec des soupirants qui cueillent des fleurs ou avec des galants qui sautillent, rient et folâtrent. Ou bien elles sont assises en quelque salon orné de tru-

raeaux et de consoles. Elles aiment assez qu'on les regarde; car « il n'y a point de jolie femme qui n'ait un peu tfop l'envie de plaire; de là naissent ces petites minauderies plus ou moins adroites par lesquelles elle vous dit : Regardez-moi ». Elles s'amusent à des jeux qui ne sont pas toujours innocents, et dont le récit qu'on va lire donne quelque idée :

« ... Ah! la belle main! s'éeria-t-il ; souffrez que je l'admire. — Il n'est pas nécessaire. — De grâce. — Je ne veux point.... » Ce nonobstant, la main est prise, admirée, caressée: cela va tout de suite.... Arrêtez-vous.... Point de nouvelles. Un coup d'éventail par là-dessus; coup galant, qui signifie : ne lâchez point. L'éventail est saisi; nouvelles pirateries sur la main qu'on tient. L'autre vient à son secours ; autant de pris encore par l'ennemi.... « Mais je ne vous comprends point; finissez donc. — Vous en parlez bien à votre aise, madame!... » Alors, la comtesse de s'embarrasser, le chevalier de la regarder tendrement; elle de rougir, lui de s'animer; elle de se fâcher sans colère, lui de se jeter à ses genoux sans repentance; elle de pousser honteusement un demi-soupir, lui de riposter effrontément par un soupir tout entier; et puis vient du silence; et puis des regards qui sont bien tendres; et puis d'autres qui n'osent pas l'être; et puis.... « Qu'est-ce que cela signifie, monsieur? — Vous le voyez bien, madame. — Levez-vous donc. — Me pardonnez-vous ? — Ah ! je ne sais.... »

Ecoutez maintenant ces bouts de dialogues. Confidences d'une jeune fille de qualité à sa suivante :

Lucile. — Je te dis que mon parti est pris.... Est-ce que tu crois que je me pique d'être plus indifférente qu'une autre? Non, je ne me vante point de cela, et j'aurais tort de le faire; car j'ai l'âme tendre, quoique naturellement vertueuse. Et voilà pourquoi le mariage serait une mauvaise condition pour moi. Une âme tendre et douce a des sentiments, elle en demande; elle a besoin d'être aimée parce qu'elle aime; et une âme de cette espèce-là entre les mains d'un mari n'a jamais son nécessaire.

Lisette. — Oh! dame, ce nécessaire-là est d'une grande dépense, et le cœur d'un mari s'épuise.

Llctle. — Je les connais un peu ces messieurs-là. Je remarque que les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants. C'est la plus jolie chose du monde que leur cœur, quand l'espérance les tient en haleine. Soumis, respectueux et galants, pour le peu que vous soyez aimables avec eux, votre amour-propre est enchanté^ il est servi délicieusement; on le rassasie de plaisirs; folie, fierté, dédain, caprices, impertinences, tout nous réussit, tout est raison, tout est loi; on règne, on tyrannise, et nos idolâtres sont toujours à genoux. Mais les épousez-vous, la déesse s'humanise-t-elle : leur idolâtrie finit où nos bontés commencent. Dès qu'ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de l'être....

Voici un laquais, qui conte fleurette à une servante :

Lépine. — Remarquons d'abondance que la comtesse se plaît avec mon maître, qu'elle a l'âme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens sont d'étranges personnes, et je vous l'accorde. Le marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventurer la déclaration; et des déclarations, la comtesse les épouvante; femme qui néglige les compliments, qui vous parle entre l'aigre et le doux, et dont l'entretien a je ne sais quoi de sec, de froid, de purement raisonnable. Le moyen que l'amour puisse être mis en avant avec cette femme! Il ne sera jamais à propos de lui dire : « Je vous aime », à moins qu'on ne le lui dise à propos de rien. Celte matière, avec elle, ne peut tomber que des nues. On dit qu'elle traite l'amour de bagatelle d'enfant; moi je prétends qu'elle a pris goût à cette enfance. Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu'en sera-t-il ? Qu'ils s'aimeront bonnement, en toute simplesse, et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en sera-t-il ? Qu'en me voyant votre camarade, vous me rendrez votre mari par la douce habitude de me voir. Eh donc! Parlez, ètes-vous d'accord ?

Cela s'appelle proprement du marivaudage. Tout le monde, chez Marivaux, marivaude. Frontin, valet fort pratique, a autanl d'esprit que le fantastique

Azor. Le paysan Biaise et Colette sa commère analysent leur cœur aussi finement, aussi sincèrement qu'Araminte et Angélique. Arlequin, valet bergamasque, devenu Parisien, n'est pas moins subtil ni moins franc que Golombine. Et l'illustrissime seigneur Cassandre, si Marivaux le faisait parler, démentirait sa réputation de sottise.

Lorsqu'un homme a inventé quelque chose d'assez neuf ou d'assez original pour que la création d'un mot nouveau en devienne nécessaire, lorsqu'il possède une marque particulière, un signe de maîtrise auquel nul connaisseur ne peut se tromper, on doit l'admettre au rang des grands écrivains, et l'étudier avec quelque détail.

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