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QUAI VOLTAIRE, 13 18S

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Marivaux est uade ces rares auteurs qui eurent un mérite supé* rieur à leur réputation. Notre génération, qui se flatte de le connaître, l'ignore en réalité. Elle le cite, il est vrai; elle le discute, elle voit parfois représenter quelques-unes de ses pièces, et elle a tiré de son nom Tappellation spéciale de tout un genre dramatique. Elle n'a donc plus pour lui cet injuste dédain qui fut si longtemps de mode à son égard; mais elle n'en continue pas moins à se faire une idée fausse de la nature de son talent et du caractère de son œuvre. Pour la masse du public, et pour la plupart des lettrés, qu'est-ce, en effets que Marivaux? C'est uniquement un comique,^ ingénieux sans fécondité, gracieux sans profondeur, plus habile à décrire minnùeusement les ruses de l'amour qu'à nouer fortement une intrigue ou à peindre des caractères ; c'est, avant tout, l'auteur des Jeux dePamour et du hasard et de quelques autres comédies analogues restées au répertoire; c'est le créateur et le père du marivaudage, genre plus agréable que sérieux, plus spirituel que vrai, plus élégant que naturel, où l'analyse subtile du sentiment remplace l'expression vive et franche de là passion, oîTTa^ métaphysique amoureuse étouffe la naïve éloquence du cœur, où dans un cadre toujours le même des personnages de convention échangent, en un style précieux et parfois obscur, de jolis riens, de fines reparties, de légères et brillantes saillies.

Cet arrêt, qui semble sans appel, renferme assurément une part de vérité; mais il est incomplet, et, comme tel, sujet h revision. Les juges qui l'ont rendu paraissent, en effet, avoir perdu de vue retendue

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et la variélé de l'œuvre de Marivaux; ils n'ont tenu compte ni de ses ouvrages les plus achevés, ni de ses qualités les plus précieuses. A niftstire qu'on Tétudiera de plus près, on s'apercevra, en effet, que cet auteur réputé monotone déploie, dans la peinture d'un sentiment unique, une singulière souplesse de pinceau, une rare lécondité d'imagination; on reconnaîtra que, sous sa frivolité apparente, il cache par/ois une réelle profondeur morale, et que son talent délicat, léger, superficiel même au premier abord, sait pénétrer, comme en se jouant, Jes replis les plus intimes de Tamour-propre et de la passion. On ne sfettiend à Vo&tet daais ses œuvres qu'un perpétuel jeu d'esprit ; cm-^'^to«ntçca.d'y cencofftter des vues philosophiques et morales qui-'.^'pèuVStfig >iep(AiTvu^*deiout appareil scientifique, n'en ont pas moins de justesse et de portée; on y découvrira, à côté de dialogues parPolâ plus précieux qu'animés, des accents passionnés, devrais cris du cœur, dont la brièveté discrète el sobre est loin de diminuer réloquence. Le style même, qui est, il faut le dire, le coté faible de Marivaux, a plus de simplicité, de force et de clarté que l'on ne pense; car, Si paradoxale que puisse paraître une telle assertion, le marivau" darjfi n'est pas le genre littéraire de Marivaux, il n'en est que Texcès. Pour tout résumer d'un mot, on est accoutumé à ne considérer Marivaux que comme un auteur comique de deuxième ordre : on trouvera en lui un de nos meilleurs écrivains, el surtout un remarquable mora-p liste.

11 Test non seulement par la nature même de quelques-uns de ses ouvrages les moins connus, et pourtant les plus dignes de l'être, tels que le Spectateur ti le jCabinet du philosophe ; il l'est encore dans ses romans de Marianne et du Paysan parvenu^ œuvres oubliées, mais charmantes, qui doivent leur attrait bien moins aux péripéties de raclion qu'à la peinture des caractères et à l'analyse à la fois délicate el profonde des mouvements du cœur ou de la vanii:é; il Test surtout dans ses comédies. Ce n'est pas qu'il ait la prétention déjà connue du dix -huitième siècle de faire des prédications morales du haut de la scène et d'encourager les spectateurs à la vertu par l'heureux dénouement de ses pièces; il ne cherche pas davantage à transformer une comédie en une sorte de plaidoyer en faveur de thèses philosophiques ou sociales; il ne met pas, comme on l'a fait parfois de nos jours, de bruyants lieux communs et de retentissantes déclamations dans la bouche de ses personnages. Son goût était trop pur pour ^ju'il eùt/ecours à de tels moyens de succès, et son auditoire trop

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raffiné pour Ty encourager. S*il fait dans ses comédies œuvre de moraliste, c'est saqs y prétendre, peut-être sans le savoir et sans 1« vouloir, par le soin minutieux avec lequel il suit, dans leurs développements, les sentiments les plus doux, les plus profonds du cœur humain, surtout ceux du cœur de la femme. S'il a mérité, même dans le genre comique, d'être rangé parmi les disciples de Théophraste, c'est par cet art délicat et sur avec lequel il analyse les passions, par son habileté, parfois trop grande, à en pénétrer les plus intimes res^ sorts, à en décrire les détours, les ruses souvent inconscientes, les luttes contre elles-mêmes et le triomphe final. Sa manière, sans doute, n'est pas celle des grands écrivains du dix-septième siècle; il ne peut pas, comme Pascal, qu'il admirait tant, s'élever de plein vol vers ces régions sereines de la métaphysique où l'auteur des Pensées plane avec la sublime aisance du génie; il n'a pas le coup d'œil profond, la verve amère, le style énergique et concis de La Rochefoucauld ; il ne sait pas tracer une série de portraits avec cette puissance de burin, cette richesse de couleur, cette ironie aimable et légère, cette infinie variété de dessin qui rendent La Bruyère inimitable. Mais s'il est loin d'égaler ces maîtres,' il est cependant de leur école. Après eux, il a réussi à être original et vrai dans la peinture du cœur humain. C'est ainsi qu'abordant le genre comique après Molière, il est parvenu à s'y conquérir une place honorable sans tomber dans une imitation servile et sans rompre pourtant avec les grandes traditions de la scène française.

Molière et ses successeurs immédiats avaient ^surtout cherché et trouvé les éléments du succès dans l'intérêt de l'intrigue, dans la vivacité piquante des dialogues, dans l'originalité plaisante des situations. Si Molière se montre, en effet, autant que les plus célèbres moralistes, incomparable peintre de caractères, il l'est surtout en auteur dramatique, avant tout préoccupé de donner du mouvement à ses pièces, de la vie et du relief à ses personnages. Il n'est pas besoin que ceux-ci analysent leurs sentiments et leurs passions; ils les trahissent suffisamment par leur rôle, par quelques traits sobres et profonds jetés çà et là, enfin, par un petit nombre de mots, admirables à la fois de puissance et de simplicité; d'énergie et de naturel, qui, de temps à autre, percent, pour ainsi dire, à travers la trame de l'action, avec la soudaineté d'un éclair sillonnant la nue. Marivaux, on le sait, n'a pas eu et ne pouvait avoir pareille allure. Tout autre est sa manière; tout différent est le genre d'intérêt qui naît de ses pièces.

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Ce que Molière dépeint en comédien philosophe, il Tétudie en moraliste comkjue;au lieu de mettre en scène, comme l'auteur de VAvm'e et du iV/^/7»Mro/3e, des caractères exceptionnels dans lesquels se personnilient certains vices ou certains travers portés à leur plus haute puissance, il emprunte le sujet de ses pièces aux incidents habituels de Texigtence normale, et ne choisit pas ses personnages en dehors des types ordinaires et en quelque sorte convenus qui s'offrent aux regards. Aussi ne parvient-il à les rendre intéressants que par le soin minuLieux et presque excessif avec lequel il décrit, dans ses moindres détails, dans ses nuances les plus fines et dans ses plus légères varialions, l'état de leur esprit et surtout de leur cœur. C'est en ce sens que Voltaire a pu, bien qu'il s'en soit défendu, employer le mot de fî comédies métaphysiques » en parlant des pièces de Marivaux. Les personnages semblent parfois, en effet, appartenir au monde des idées plus qu'à celui des êtres vivants, tant ils poussent loin sur eux-mêmes l'analyse psychologique et ce qu'on serait tenté d'appeler leur propre disse4!tioQ morale. C'est leur originalité, leur mérite dans une certaine mesure, et, dans un autre sens, leur irrémédiable infériorité. Ils ressemblent k des personnages de roman plus qu'à des personnages de roîTiédîfi, et les personnages de roman eux-mêmes, dans Marivaux, ont quelquefois l'air d'être détachés d'une galerie de portraits plutôt qu'empruniés à la vie réelle. Ils paraissent beaucoup plus occupés à déïuéler iBurs propres sentiments et à lutter contre eux-mêmes qu'à renverser les obstacles qui contrarient leur passion; si c'est là un défaut, ce lut, chez Marivaux, un défaut voulu et sciemment accepté. i\ Chez mes confrères, disait-il finement, l'amour est en querelle avec ce qui J'environne, et finit par être heureux malgré les opposants; chez mol, il n'est en querelle qu'avec lui seul, et finit par être heureux nial^^ré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il se joue que des pièges qui lui sont tendus par des mains éUaiigères. »

Par cette conception nouvelle de l'objet de la comédie, Marivaux s*e8t, en "luelque sorte, interdit de recourir à ces, péripéties émouvantes, à ces mouvements passionnés qui sont et resteront toujours les plus sûrs moyens d'action sur la masse du public. Mais il s'est réservé des succès moins bruyants, plus discrets auprès des esprits subtils et des natures délicates; il s'est assuré surtout ce renom d'originalité auquel il tenait plus qu'à toute autre louange; car il aimait mieux, selon ses propres paroles, « être humblement assis

sur le dernier banc dans la petite troupe des auteurs ori^nnaux qu'orgueilleusement placé à la première ligne- dans le nombreux bétail des singes littéraires. »

Est-ce par préfére-nce, est-ce par nécessité que Marivaux limita de la sorle son horizon? S'il s'est renfermé dans la comédie de caractère et dans ce qu'on pourrait appeler la comédie d'observation amoureuse, est-ce parce que ce genre lui paraissait encore nouveau, tandis que la comédie d'intrigue avait déjà donné des maîtres incomparables qui défiaient toute rivalité? N'a-t-il fait, au contraire, que céder, sans calcul, à la pente naturelle de son caractère et de son lempérament? Les deux causes y ont, sans doute, contribué, bien qu'à des degrés divers. La société dans laquelle brilla Marivaux, la vie qu'il mena le prédisposaient, d'ailleurs, non moins que ses qualiiés natives, à entrer dans la voie qu'il a suivie. Sans se rallier, en effet, à toutes les théories contemporaines sur l'influence irrésistible des milieux, on peut admettre, que la fréquentation des salons du dixhuitième siècle favorisait médiocrement l^s grandes conceptions dramatiques, et que, pour bien dépeindre les mouvements tumultueux de la passion, il faut d'abord en avoir ressenti, dans sou propre cœur, les orages terribles et quelquefois tragiques.

Tel ne fut pas, comme on sait, le cas de Marivaux, Sans doute, dt':s sa première jeunesse, il paya son tribut à l'amour; son ilme sensible s'ouvrit d'elle-même à la tendresse, et il commença par aimer avec ardeur le sexe qu'il devait un jour peindre avec tant de finesse, de grâce et de vérité.Mais ni sa nature, ni sa destinée ne l'exposèrent aux aventures romanesques où tant d'auteurs dramatiques ont trouvé dans la douleur le secret de leur talent. Aussi connut-il de la passion les douceurs plus que les amertumes et excella-t-il à retracer, comme on Ta dit, la guerre de chicane que l'amour hésitant et inconscient se fait à lui-même, plutôt que les violences et les tourments de l'amour ardent, mais combattu. Les peines de cœur, dont il ne lut pas exempt, ne paraissent pas avoir jamais tari sa verve, ni altéré profondément son égalité d'âme et de caractère. Vivre et se laisser vivre^ sans cherchera lutter contre la destinée, sans se raidir conire le sort, sans

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s'iiidjguenii se" désespérer de ses coups, fut longtemps, siuon toujours, la devise de celte âme -plus bienveillante que vigoureuse, de ce cœiirplua lendre qu'énergique.

Il naquit à Paris, en 1688, — l'année même de la publication des Caractèi^es de La Bruyère, — d'une ancienne famille de magistrats normands h descendue, comme l'a dit Dalembert, de la robe à la finance ». Ces détails ne sont pas indifférants : on retrouve, dans la vie et dans les œuvres de Marivaux, la marque de son origine et la trace de ses premières impressions. Il voudra être moraliste, à Timitation de La [îruyère, et tentera, à plusieurs reprises, de refaire ce livre immortel des Cimwières, àoni le succès croissant et la renommée ont dû frapper sa jeune imagination. En laissant toujours la magistrature en dehors de ses peintres satiriques, il montrera qu'il se souvient de ses ancêtres, de même <iu'il traitera les financiers en homme qui les a vus de près et d'égal k égal, mais qui impute cet accident à mauvaise fortune et se juge de meilleure race qu'eux. Enfin, s'il déploie, dans ses ouvrages, la verve, la coquetterie, Tesprit d'un Parisien, il a aussi celte finesse et celle sublilité dont on ne trouve de parfait modèle qu'en Nor^ mandie. Ses personnages, qui chicanent tendrement entre eux et avec leur propre cœur, viennent bien de cette terre promise de la basoche; ses valels et paysans en ont l'humeur narquoise ; il n'est pas jusqu'à i'amour qui ne soit, dans ses ouvrages, rusé, disert, presque retors comme un pur Bas-Normand.

Marivaux ne fut pas élevé à Paris. Il avait à peine six ans lorsque son père dut partir, comme directeur de l'hôtel des Monnaies, pour Riom, d'où il fut, plus tard, envoyé à Limoges. Ce fdt dans ces deux villes, au milieu d'une société de province, que Marivaux fit ses études, qu'il tenta la fortune littéraire et qu'il sentit son cœur s'ouvrir. Ses études furent médiocres, son premier essai littéraire fut une platitude, sa première aventure de cœur, une déception. Il n'avait alors pas plus de dix-huit ans : la jeune fille qu'il aimait et qui semblait le payer de retour était de bonne famille et d'un âge proportionné au sien; un mariage était donc possible, et il le souhaitait avec ardeur. Il avait naturellement usé de son droit d'amoureux, paré son idole de toutes les qualités du cœur et de l'esprit; ce qui lui plaisait surtout en elle, c'était la simplicité de son air, le naturel de ses manières, où rien ne sentait le jeu ni l'étude. Il la croyait sincère, et, à ses yeux, la sincérité était déjà, comme elle le fut toujours, la vérin suprême. lïélas! il n'élait qu'un novice; il n'avait pas encore

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appris à se défier de ce manège de la coquellerie, de ces stratagèmes féminins qu'il devait, plus lard, «i bien pénétrer. Un jour, il entre, à rélourdie, chez sa belle, la surprend à son miroir, la regarde sans en êlre vu et s'aperçoit avec désespoir qu'elle étudie, en coquette consommée, ces attitudes, ces mines, ces sourires, ces regards dont la grâce naïve l'avait séduit. La fausse ingénue faisait, elle aussi, des impromptus à loisir! Tout fut rompu; mais la leçon ne fut pas perdue : les Dorante de Marivaux en restèrent à jamais défiants, et toutes ses Silvla en sont devenues coquettes.

Les amoureux déçus ont coutume de médire de l'amour. Est-ce par ce motif que Marivaux, ayant vu son roman s'évanouir en fumée, fit, à deux reprises, en 1712, puis en 1713, la parodie du genre romanesque, d'abord dans Pkarsamon, intitulé aussi le Bon Quichotte moderne, ensuiie dans les Aventures de *** ou les Effets surprenants de la sympathie? On ne pouvait plus mal choisir son sujet : les faiblesses du cœur, qui ont quelquefois, eu effet, leurcôlé ridicule, sont les dernières dont l'homme consente à rire et à se moquer. Singulière idée, d'ailleurs, de parodier Don 'Quichotte, c'està-dire le chef-d'œuvre même du genre, la parodie la plus spirituelle et la plus profonde, la plus gaie en même temps que la plus touchante, «l'épopée de la parodie, écrivait M. Villemain, la seule parodie sublime qu'on ait jamais faite. »

A l'insuccès de ces deux essais, Marivaux eût pu s'apercevoir de son erreur; mais il n'était pas dans sa nature de comprendre à demimot les avertissements donnés à son amour-propre. Il persista dans ce genre bâtard pour lequel il n'était pas fait et composa encore, sans plus de bonheur, un conte, la Voiture embourbée, qui ne rappelle en rien ceux de La Fontaine, et une bluelte de quelques pages sur le Triomphe^ du jeu de bilboquet.

Sur ces entrefaites, il vint heureusement à Paris, et entra presque aussitôt au Mercure galant. On était en 1716, en pleine Régence, au plus fort de la querelle des anciens et des modernes. Marivaux avait déjà vingt-huit ans, il approchait du terme de la jeunesse, et, avant d'aborder le théâtre, il allait encore perdre quelque temps en tâtonnements. Il n'avait connu, du moins, ni ces souffrances du berceau, ni ces angoisses précoces qui ont empoisonné, à ses débuts, la vie de tant d'écrivains, et projeté sur toute leur existence comrme une ombre de tristesse et de désespoir. Il n'avait pas davantage ressenii, dans ces années précieuses où l'esprit du jeune homme se forme,

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s'enrichit et se rortifie même sans travail, ce douloureux aiguillon du besoin qui a mis prématurément la plume dans la main de plus d*un auleur et qui, pour une œuvre achevée, a inspiré tant d'essais hâtifs et mal venus. A ce double point de vue, il fut vraiment heureux, et peut-être est-ce dans cette paix de ses premières années qu'il faut chercher le secret des meilleures qualités de son talent et de son style. A une époque où le souffle de la révolte et du cynisme commençait à dessécher les âmes, il sut garder ce respect de lui-même et des autres qui fit la dignité de sa vie d'homme et de son œuvre d'écrivain ; en un temps où la profession d'auteur n'était déjà plus qu'un métier et où la république des lettres tendait à dégénérer en bohème littéraire, il eut cette fortune de pouvoir, dès son entrée dans la vie, consacrer aux choses de l'esprit un amour pur et un culte désintéressé. Ses premiers guides, il est vrai, auraient pu être mieux choisis, ses premiers essais plus heureux. Partisan des modernes contre les anciens, admirateur de Lamothe et de Fontenelle qui lui ouvrirent les principaux salons de Paris, notamment celui de M"*® de Tencin et de M™^ de Lambert, il se livra d'abord à la parodie., contre la raison, et à la tragédie, contre son génie, L'Iliade burlesque, le Télémaque travesti sont des folies de jeune homme, comme Annibal est Terreur solennelle d'un comique égaré dans la tragédie. Ce-fut seulement après l'échec de cette pièce que Marivaux, se tournant versla comédie, prit conscience de son talent. En 1720, il donnait au Théâtre-Italien une agréable féerie. Arlequin poli par V amour, à laquelle le public faisait bon accueil, et la Surprise de t Amour, représentée sur la même scène, au printemps de 1722, obtenait le plus brillant succès. Tout souriait alors à Marivaux : sa fortune doublait, grâce aux spéculations de Law; il se mariait au gré de sa tendresse, et à la réussite de ses comédies venait s'ajouter celle du recueil littéraire et philosophique qu'il avait fondé sous le titre du Spectateur, Par malheur, ces jours de prospérité furent bien courts et n'eurent pas de lendemain. La catastrophe de la rue Quincampoix ruina Marivaux, et sa femme mourut dès là seconde année de leur union, lui laissant une fille qui devait, plus tard, se faire religieuse. Ainsi déçu dans toutes ses espérances, frappé dans ses affections les plus chères, sans ressources et presque sans famille, Marivaux se fût aisément abandonné au découragement et au désespoir ; mais il fallait vivre, et il reprit la plume. Le Spectateur, que son indolence naturelle ne lui avait pas permis de faire paraître à dates fixes, était tombé. U ne le

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releva pas; mais il redevint auteur comique par nécessité, coYnme il l'avait été jusque-là par plaisir, et multiplia ses productions dramatiques avec cette fécondité que donne seule « nécessité l'ingénieuse)). Son histoire, à partir de ce moment, est celle de ses œuvres. Les seuls événements de sa vie sont les succès ou les chutes de ses pièces. A diverses reprises, les rigueurs du public le dégoûtèrent du théâtre, et il fit mine d'y renoncer; mais ce n'était qu'une de ces feintes d'amoureux, une de ces bouderies de coquette qu'il a si bien décrites. Il y revint toujours, et fut, en dépit de sa paresse native, l'un des auteurs comiques les plus féconds du dix-huitième siècle, si riche pourtant en œuvres dramatiques. De 1723 à 1755, vingt-six comédies de Marivaux furent représentées, les unes au Théâtre- Français, les autres, en plus grand nombre, sur la scène italienne. Ce partage n'a rien qui doive étonner ; il était dans les habitudes du temps; il répondait,»de plus, à la nature du talent de Marivaux; enfin, il épargnait de terribles épreuves à cet amour-propre chatouilleux. qui formait comme le fond de son caractère, et dont il a d'autant mieux pénétré les ruses et les exigences qu'il avait pu les étudier de plus près en lui-même. Sa nature susceptible, ombrageuse, redouta toujours les hauteurs de ces illustres comédiens de la maison de Molière qui affectaient vis-à-vis des pauvres auteurs des airs de grand seigneur, et dont Le Sage a décrit avec tant d'esprit, dans un des plus jolis chapitres de Gil Blas, les prétentions, l'arrogance et la familiarité cavalière. Il leur préférait de beaucoup ces merveilleux mimes d'au delà des monts, auxquels la Régence venait de rouvrir, après un long exil, les portes de la France, et qui, pour capter la bienveillance des auteurs dont le concours devait leur ramener la faveur du public, n'avaient pas trop de toutes les séductions de leur grâce italienne ; ils promettaient même de les bien payer, et, qui plus est, ils tenaient parole, procédé rare et délicat auquel Marivaux n'avait pas le droit d'être insensible. Etrangers à nos préjugés et à nos mœurs, ils n'avaient souci de nos règles, ni de nos conventions théâtrales. Enfants perdus de l'art dramatique, ils pouvaient risquer impunément certaines témérités qui n'eussent pas été pardonnées à d'autres. Encore peu familiarisés avec notre langue, et plus renommés pour la perfection de leur jeu que pour la pureté de leur diction, ils ne montraient jamais, en matière de style, ces exigences que leurs confrères de la Comédie-Française poussaient si loin, et dont Marivaux eut, plus qu'un autre, à souffrir. Le genre même, adopté

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— iodés i'abord par iMarivaux, semblait, d'ailleurs, destiner nalurellement la plupart de ses personnages à paraître sous le masque italien. Si quelques-unes de ses pièces méritent, en eiïet, le lilre de comédies (le cnraclère et ont droit aux honneurs classiques de la scène française, beaucoup -d'autres ne sont, au contraire, que de simples binettes ou des imbroglios souvent mêlés de bouffonneries, qui H|ïpartenaienl, de droit, à l'ancien théâtre de la Foire transformé en Comédie italienne. Colombine, Arlequin y jouent des rôles impor- Urrits; valets et paysans y débitent en franc patois d'assez grosses plaisHiiterles; enfin, les personnages appartiennent, pour la plupart, à celte classe moyenne, à cette bonne bourgeoisie dont le domaine nalurel était la scène italienne, plus accessible que la Comédie- Française, plus animée, plu^ facile, pour ainsi dire plus terre à terre, qui tenait lieu à elle seule de tous nos théâtres de genre actuels et qu'illustraient, à ce moment même, Piron et Le Sage.

Aussi bien est-ce à elle, à ses excellentes comédiennes et surtout à la charmante actriee Sylvia que Marivaux dut ses succès les plus éclBiants et les plus durables. De toutes les pièces qui survécurent à :^Iarivaux, la Comédie-Française ne vit naître que le Legs; mais les acieurs italiens créèrent la Surprise de l Amour, la Fausse Suivante, le Jeu de V Amour et du Hasard, la Mère confidente, les Fausses Conftdences, les Sincères^ toutes les comédies, en un mol, qui ont établi et fondé la réputation de notre auteur. Ces succès furent surtout l'œuvre de Silvia, de cette « petite Silvia» dont Marivaux ne parlait qii^uvec enthousiasme, de cette vive, alerte et légère Silvia qui a laissé un souvenir prolongé dans le genre le plus fugitif. Tout le feu, toute la grâce de Tltalie vivaient, pour ainsi dire, en elle; son jeu animait les figures, parfois un peu froides, des personnages de Marivaux ; sa naïveté presque enfantine faisait oublier leur subtilité. On ne saurait dire tout ce que lui dut Marivaux; mais, en revanche, ftlarivaux la forma, et, par elle, toute la troupe italienne. Non seukrnenlce fut de lui qu'elle apprit à bien dire ses rôles, mais encore elle apprécia, à son école, ces pièces légères et honnêtes, lestement troussées et pourtant châtiées, dont la vogue croissante fit disparaître jusqu'aux derniers vestiges de la vieille licence foraine et acheva de purilier le goût du public. Leurs talents, égaux et divers, finirent par be confondre à tel point que Silvia ne se trouvait plus à Taise en dehors des rôles tracés pour elle par Marivaux, et que Marivaux, à S(jii tour, ne concevait plus que sous les traits et sous le nom de

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Silvia ces coqueltes ingénues qui t'ont le charme de son répertoire. Celle influence réciproque de l'auleur sur Tactrice et de Tactrice sur l'auleur n'a jamais été mieux caractérisée que dans une page encore peu connue, qu'un érudit prématurément enlevé aux lettres françaises traçait, il y a moins de deux ans, et que je ne saurais me refuser le plaisir de reproduire ici :

uOn dut â cette merveilleuse entente de la délicatesse française la plus ingénieusement exquise, et de la vivacité italienne la plus alerte el la plus ailée, un répertoire étonnant, unique, plus de rêve et de fantaisie que de réalité, qui raisonne le sentiment, quintessencie l*aniour, moralise le romanesque, mais en glissant comme entre ciel et terre et sur des nuées; un monde singulier, d'un idéal charmant, qui, tout imprégné d'une sorte d'euphuïsme de style et de pensée,' comme celui de Shakespeare en ses féeries, voiïs donne, par ses élégances sans tache, au milieu d'une société qui se corrompt et se matérialise, entre le régent et Louis XV\ l'illusion ravissante et parfaite de la société la plus délicatement spiritualisée. Rêve, je le répète, mais de la plus inaltérable fantaisie; ombi^s insaisissable de ce qui devrait être, sur les ruines de ce qui n'est plus; magie d'un spectacle toujours le même et toujours nouveau, d'un roman souvent recommencé et toujours charmante »

Roman est bien le mot qui convient à Marivaux; en effet, \ il était né romancier plutôt qu'auteur comique, et plus moraliste y encore que romancier. Aussi, en dépit des faveurs du public^ qui semblaient le rappeler sans cesse vers la scène, revenait-il de préférence à ces récits de longue haleine, à ces études où son goût pour l'analyse et la dissertation morale pouvaient se donner libre carrière. Dès que la pauvreté cessait de lui faire sentir son aiguillon, dès qu'il avait un instant de loisir ou que les spectateurs lui montraient quelque, rigueur, le démon du roman et de la publicité périodique s'emparait de lui, et il retournait tantôt à ces recueils de pensées et de maximes, tantôt à ces nouvelles, toujours à ces œuvres de longue haleine, pour lesquelles il se croyait fait. Ce fut dans un de ces moments d'heureuse inspiration et de sérénité intellectuelle qu'il entreprit la publication de son meilleur roman, Marianne^ œuvre charmante où la vivacité du récit, rintérêl de l'intrigue, la vraisemblance des situations s'allient à celle finesse d'ana-

i. Edouard Fournier. Théâtre complet de Marivaux ; i^véi'atQ.

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lyse et à cette science de l'amour qui distinguent toujours Marivaux. Les premières parties obtinrent un succès complet; mais il n'était pas dans la nature de Marivaux de s'attacher longtemps à la même œuvre. En dehors du théâtre, oij, par bonheur, il fallait bien conclure, il s'engageait, sans un plan tracé d'avance, dans les plus vastes entreprises, se laissait aller à la dérive et finalement se lassait de son œuvre avant que le public en fut fatigué. C'est ainsi que Marianne, commencée en 1731, publiée par fragments successifs pendant douze années et laissée inachevée par Marivaux, ne fut terminée que par M*"" Riccoboni. Il en fut de même de l'autre roman de Màrivaifx, le Paysan parvenu, peinture vive, un peu crue et presque réaliste des mœurs de son temps; il en fut de même encore du Cabinet du Philosophe, recueil littéraire et périodique dans lequel il prétendit, en 1734, reprendre Tœuvre interrompue du Spectateur ei qui ne comprit que quelques feuilles.

Le public avait fait cependant à ces deux ouvrages, en France comme à l'étranger et surtout en Angleterre, un accueil dont la bienveillance aurait du encourager Marivaux à les continuer; mais son inconstance littéraire égalait celle de quelques-unes de ses coquettes en amour. Le théâtre, d'ailleurs, le réclamait. Après un repos de quelques mois, dans la pleine maturité de son talent, il fit, en quelque sorte, sa rentrée par cinq de ses meilleures pièces, données coup sur coup, sur les deux scènes à la fois et avec un succès éclatant. La troupe italienne joua successivement au milieu des applaudissements, la Mère confidente^ en 1735, les Fausses Confidences, en 1736, \di Joie imprévue, Qïi 1738, les Sincères, en 1739; la Comédie-Française, de son côté, monta, au printemps de 1736, la charmante pièce du Legs, dont la représentation fut un triomphe et qui ne quitta jamais le répertoire.

Ces succès répétés lui ouvrirent, en 1743, les portes de l'Académie française, distinction glorieuse qui ne fut pourtant pas exempte d'amertume pour le nouvel élu. L'Académie n'avait pas encore adopté la sage coutume d'exercer une sorte de contrôle préalable sur les discours destinés à être prononcés en séance publique, et l'archevêque de Sens, qui reçut Marivaux, en profila pour mêler aux compliments d'usage quelques critiques qui portaient sur la moralité de certaines œuvres du récipiendaire et qui, pour être présentées sous une l'orme impersonnelle, n'en étaient pas moins assez vives. Il n'en fallait pas tant pour révolter l'amour-propre de Marivaux. Surpris à

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rimproviste par ujx blâme immérité, il fut sur le point de prdi séance tenante, et d'en appeler à la justice de ses collèguâ bonheur, Thilarilé de l'auditoire fit diversion à la colère de Mai et prévint ainsi une scène fâcheuse d'oà la dignité académique ne serait pas sortie sans atteinte.

L'entrée de Marivaux à l'Académie marque le terme de sa carrière littéraire. La jeunesse l'avait irrévocajîlement quitté, et, avec elle, le succès.Sa verve s'éteignait, l'ennui le gagnait, comme tous les grands amuseurs du public, et son léger badinage était de moins en moins en harmonie avec l'esprit violent, âpre et déclamatoire qui caractérisa la seconde moitié du dix-huitième siècle. Il voulut essayer de la littérature sérieuse; on jugea, non sans raison, cette entreprise au-dessus de ses forces. Le riant et gai printemps des Lélio, des Silvia, des Flaminia, des Dorante, des Lisette, des Frontln, de tout ce joli monde autrefois si fringant, était passé sans retour : c'en, était fait du pauvre auteur. Il s'éteignit, le 12 février 1763, à l'âge de soixante-quinze ans.

Marivaux méritait mieux que cette triste fin. En lui, le dix-huitième siècle perdait l'un des esprits les plus féconds, les plus élégants, les plus ingénieux, les plus aimables et les plus honnêtes qu'ait comptés, à cette époque tourmentée, la république des lettres. Gai sans excès, Tnaiicieux sans amertume, satirique sans méchanceté, philosophe sans parti pris, il avait, pendant près de trente ans, tenu sous le charme la société oublieuse et ingrate qui le laissait descendre obscurément dans la tombe. 11 l'avait émue par ses romans, intéressée par ses études morales, divertie par ses comédies. Toujours luimême dans ces genres divers, il n'avait rien perdu, malgré les traverses de sa vie et les accidents de sa carrière littéraire, ni du respect de son art, ni du sentiment de sa dignité, ni de son enjouement, ni de sa bienveillance native. S'il observa le cœur humain avec toute la sagacité d'un philosophe, il réussit à se défendre de l'esprit de système; il sut railler sans blesser, il eut le talent et le mérite, rares à toutes les époques et plus encore au siècle dernier, d'amuser sur la scène le public parisien, sans jamais

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contribuer à le corrompre. Il n'était pas optimiste et n'avait pas la prétention de dessiner d'après un type idéal le portrait de ses personnages : il était à la fois clairvoyant et bienveillant, il dépeignait les bommes tels qu'ils s'offraient à ses regards, avec leur mélange de qualités et de défauts, d'intemtions souvent bonnes et de persistantes faiblesses; il se fut reproché de se venger de ses semblables en les calomniant; il eût brisé sa plume plutôt que de convier ses contemporains à rire avec lui du tableau corrupteur de leurs vices et de leurs infamies. Les plaies morales de son siècle ne lui étaient assurément pas inconnues; mais il lui eût répugné de les étaler, à la manière du Barbier de Séville, et de verser sur elles le venin de ses caustiques railleries.

Il lui parut plus sage d'employer à la peinture des sentiments les plus doux du cœui* humain ce que Dieu lui avait donné d'esprit et de talent. Il préféra s'attacher à ce qu'il y a, dans la nature de l'homme, de plus tendre, de plus jeune et de plus ardent; on peut dire qu'il choisit la meilleure part et qu'elle ne lui sera point ôtée. Il n'ignorait, cependant, ni les aberrations souvent ridicules, parfois lamentables de l'amour, ni les excès de la coquetterie féminine ; mais il n'a pas voulu médire de ce sentiment, qui donne à la vie tout son prix, ni de ce sexe, dont les faiblesses mêmes sont aimables : il a donc tracé d'une plume légère les mille ruses de l'amour; il a décrit avec une indulgente finesse, avec une délicatesse exquise, les douces émotions, les troubles charmants, les grâces espiègles et mutines de la femme qui sent son cœur s'ouvrir à la tendresse. Ni l'amour, ni les femmes ne payent d'ingratitude ceux qui se consacrent à leur gloire. Marivaux en a fait l'expérience : c'est grâce à ces incomparables alliés que son œuvre lui a survécu, c'est grâce à eux qu'elle doit lui survivre encore.

Il ne faut pas, sans doute, lui demander ces scènes largement dessinées, ces traits profonds, ces paroles brûlantes, ces mots qui font vibrer l'âme et qui jaillissent comme d'eux-mêmes, sous la plume d'un maître. Mais, pour dépeindre la naissance et les progrès, insensibles bien que rapides, de l'amour dans un jeune cœur ; pour faire assister le spectateur à ces combats, à ces hésitations, à ces inquiétudes délicieuses, à ces coquetteries naïves que l'invasion d'une passion nouvelle éveille dans une âme ingénue, pour raconter la défaite de ces jeunes veuves plus inexpérimentées qu'elles ne le pensent, qui se laissent prendre à l'amour sans y songer ec vaincre avant d'avoir

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luUé; pour toutes ces charmantes et exquises fantaisies de Tesprit et du seatinoent, AJarivaux n'a son pareil ni dans notre théâtre, ni dans celui d'aucun peuple.

. Ce genre délicat et léger, il n'eu a pas trouvé d'exemples dans Tœuvre de ses devanciers, et ses successeurs Tout dénaturé quand ils ont voulu rimiter. H Ta seul créé, seul il Ta représenté. Il en a donné, presque à ses débuts, l'un des types les plus achevéa dans une de ses premières pièces, où brille toute la fraîcheur delà jeunesse et où l'on croit respirer comme une brise prmtanière, dans la- Surprise de l'amour .

On sait quel est le sujet de cette comédie. Le hasard, qui fait quel^ quefois sr bien les affaires de l'amour, a donné pour voisin de campagne à une charmante veuve un jeune et aimable gentilhomme. Tous deux ont connu l'amour, tous deux en ont tour à tour joui et souffert, tous deux semblent l'avoir abjuré. Trahi par sa maîtresse, Lello a fait un bon serment de fuir désormais les dangereux attraits d'un sexe trompeur, et, pour mieux s'assurer de sa propre constance, il a couru s'enterrer au fond des bois. Même colère anime son valet Arlequin, que l'infidélité de Marton a mis provisoirement au désespoir, el qui a juré, quoi qu'il en ait, haine éternelle à toutes les soubrettes. La comtesse ne parait pas avoir subi d'aussi pénibles épreuves, et n'a pas pris de résolution aussi désespérée ; mais, soit chagrin, soit dégoût, soit expérience chèrement acquise, soit lassitude prématurée, elle s'est promis à elle-même de veiller sur son cœur et d'opposer aux galanteries le plus souverain mépris. En suivante qui se respecte, Colombine a épousé ou feint d'épouser la querelle de sa maîtresse. Il est vrai qu'elle n'y metaucune bonne foi : au fond, elle est d'avis que la meilleure vengeance à tirer des hommes serait de leur faire perdre l'esprit. En attendant mieux, elle use largement de ce droit éternel de la soubrette, qui consiste à agacer les valets. Sa bonne volonté risquerait cependant de demeurer stérile, si les personnages principaux restaient fidèles à leur stoïque détermination. Mais quoi I Ton ne saurait penser à tout : ni à Tennui qui vous assiège, ni aux souvenirs d'autan qui vous obsèdent, ni surtout aux inépuisables ruses de l'amour. Dès qu'Arlequin a entrevu Colombine, il ne demande naturellement qu'à se parjurer, et le combat de sa tendresse renaissante contre sa crainte trop justifiée de la perfidie féminine le jette dans les transes les plus comiques et lui inspire les plus plaisantes réflexions. Quanta Leiio, s'il se

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tient en garde contre les provocations, contre les avances, contre les soupirs et les tendres œillades, il n'a pas songé à se défendre du dépit. Il veut bien dédaigner Tamour, il n'entend pas être dédaigné. Aussi, quand un incident fortuit le met, malgré toutes ses précautions, en présence de la comtesse, est-il fort surpris et intérieurement froissé de Tentendre professer pour tous les hommes un mépris, sinon aussi sincère, du moins aussi absolu que celui dont il fait lui-même parade à regard du beau sexe. Sans le vouloir, sans en avoir lionscience, il se pique au jeu et prétend voir la fin de celte aventure. Quel danger pourrait, d'ailleurs, lui faire courir cette femme, charmante, il est vrai, mais qui répudie Tamour ? N'a-t-elle pas, au contraire, un caractère, des idées, une raison qui la distinguent de ses pareilles et la rendent, entre toutes, digne d'estime et d*amitié? N'y aurait-t-il pas plaisir à profiter du hasard qui Ta fait connaître, des loisirs que laisse la solitude, des facilités que donne le rapprochement pour entrer avec elle en relations désintéressées, pour multiplier des entretiens où Tesprit trouverait satisfaction, sans que le cœur y eût sa part? Tel est le beau raisonnement que Lelio se fait, moitié intérieurement, moitié tout haut, et qui ramène à proposer à la comtesse une sorte de traité de bon voisinage. Celle-ci l'accepte, et il est entendu que tous deux se divertiront ensemble le plus souvent possible, <( lui à médire des femmes, elle à mépriser les hommes. »

Ce qui sortira de ces médisances réciproques, on le devine sans peine. Colombine le prédit ironiquement; un certain baron, amant rebuté de la comtesse, l'annonce avec dépit: ni l'un, ni Tautre n'est écouté. La comtesse est volontairement aveugle, Lelio Test aussi, de la meilleure foi du monde. Il court, tête baissée, au piège qu'il a juré de fuir à tout jamais ; il n'aperçoit pas recueil sur lequel il va donner, que chacun lui signale et que la moindre clairvoyance suffirait à lui faire discerner; mais déjà, sans qu'il le sache, son cœur est pris, et, comme on l'a dit, le cœur est bête !

L'intrigue se trouve ainsi nouée et la Surprise de /'amowr à demi ac^complie dès la fin du premier acte. Ceux qui suivent n'en sont que le développement naturel. Alarivaux y a ménagé, gradué et, en quelque sorte, nuancé avec un art infini les phases successives par lesquelles passe la mutuelle inclination de Lelio et de la comtesse. Soit caprice, soit ruse, soit souci trop tardif de la liberté de son cœur, la jeune femme renonce presque immédiatement à ces rendez-vous platoniques où elle et Lelio s'étaient promis de traiter de si belle manière

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et l'amour et les amoureux. Elle s'avise qu'il est inutile de se voir si souvent, que ces fréquentes visites pourraient gêner son voisin, et qu'il suffit d'un échange de lettres pour régler avec lui la très petite afifaire qui avait été l'occasion de leur première entrevue. Tout cela, elle ne se contente p^s de le penser, elle le mande à Lelio par un un billet <( diabolique, empoisonné », dont la froideur affectée et le style contraint plongent celui-ci dans les plus étranges perplexités. Les commentaires de Colombine ne font qu'ajouter au trouble de Lelio : il est à la t'ois inquiet et piqué, curieux et irrité. Il entend que la comtesse s'explique, il affirme qu'il fuira jusqu'à Paris, si, par malheur, elle l'aime. Arlequin, qui songe de plus en plus à Colombine, fait en vain observer à son maître que ce serait manquer à ses résolutions les plus formelles, -courir au-devant du péril et chercher un remède pire que le mal. Ce objections sensées n'arrêtent pas Lelio : il faut qu'il voie la comtesse et qu'il sache d'elle s'il doit fuir ou s'il peut rester. Le hasard la lui amène, à ce moment même, en quête d'une botte enrichie de diamants et ornée de son portrait que Colombine a perdue. Aussitôt s'engage entre eux un dialogue aigre* doux, filé de main de maître, où le dépit amoureux perce, à chaque mot, sous un faux semblant d'indifférence et d'aversion. Aucun d'eux* cependant, n'a garde d'y voir clair, tant la colère les aveugle, et ils se quitteraient brouillés, après avoir échangé les reparties les plus amères, si, par bonheur, Colombine n'avait parlé. Au moment où la comtesse dédaignée va se séparer de Lelio, les confidences encourageantes et les pronostics amoureux de sa suivante lui reviennent en mémoire : « Adieu, Monsieur, dit- elle, vous parlez d'un air bien dégagé, et presque offensant, si j'étais vaine. Cependant, si j'en crois Colombine, je vaux quelque chose à vos yeux mêmes. » Ce coup droit pousse à bout Lelio : « Un moment, répond-il. Vous êtes de toutes les dames que j'ai vues celle qui vaut le mieux. Je sens même que j'ai du plaisir à vous rendre cette justice-là! Colombine vous en a dit davantage? C'est une visionnaire, non seulement sur mon chapitre, mais sur le vôtre. Madame, je vous en avertis; ^insi, ne croyez jamais au rapport de vos domestiques. » La comtesse proteste, s'indigne et en appelle à Colombine elle-même, qui survient fort à propos ; mais la maline soubrette n'a garde de se démentir : malgré l'accent sévère et le visage courroucé de sa maîtresse, plus on l'interroge, plus elle persiste, de l'air le plus sournoisement innocent, à confirmer ses dires; elle offre même, avec une ingénuité perfide, d'expliquer ce qui

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a pu autoriser ses suppositions. « Je vous défends de parler, interrompt brusquement la comtesse. » Il n'en faut pas davantage à l'amoureux Leiio pour voir clair dans son cœur et dans celui de sa tendre ennemie : sa colère tombe comme par enchantement, il se déclare convaincu par les assertions de la comtesse qu'elle ne l'aime pas, il ajoute même, dans. un moment d'étourderie, que cette conviction lui est « nécessaire », et il la laisse rêver sur cet aveu involontaire.

S'il s'éloigne, c'est pour chercher la boîte égarée qu'Arlequin finit par retrouver, et que son maître le charge de restituer à la comtesse. Lelio en a, il est vrai, détaché le portrait, qui lui rappelle, dit-il, une cousine qu'il a perdue. La comtesse le réclame avec insistance; mais Arlequin et Colombine sont là : ils amènent peu à peu leurs maîtres à se déclarer franchement leurs sentiments réciproques, et Lelio finit par garder le portrait comme gage de la main de l'original. Quant.à l'infortuné Arlequin, il ne lui reste plus qu'à oublier les comparaisons classiques dont son maître l'effrayait tout à l'heure, à s'engager dans cette voie semée d'argent, d'or et de perles qui conduit à la caverne du tigre, et à faire amende honorable aux genoux de Colombine de toutes les offenses qu'il s'est permises, en sa personne, contre la respectable corporation des soubrettes. Il s'exécute d'assez bonne grâce : il demande pardon à ce u drôle de corps w^ — c'est ainsi qu'il l'appelle, — et, s'il ne promet pas d'en dire du bien, parce qu'il est défendu de mentir, il s'engage au moins à n'en dire ni bien ni mal. Colombine, qui est accommodante, et pour cause, veut bien se contenter do cette réparation cavalière, et la toile tombe sur un double mariage.

Telle est cette jolie comédie, justement appréciée du siècle dernier, aujourd'hui à peu près inconnue. Le langage trop rustique d'un couple de paysans dont l'union sert à mettre en rapports Lelio et la comtesse, la niaiserie souvent exagérée d'Arlequin et les libertés excessives que Colombine se permet parfois vis-à-vis de sa maîtresse peuvent, il est vrai, donner prise à la critique ; mais la pièce, dans son ensemble, est charmante, gaie, spirituelle, pleine d'entrain, de vie et de jeunesse. Les trois caractères de Colombine, de Lelio et de la comtesse sont tracés de main de maître, à la fois originaux et sympathiques, comiques sans cesser d'être vrais; le développement graduel de la passion dans le cœur des deux principaux personnages est suivi avec un art profond qui ne se laisse pourtant pas sentir; le dialogue est vif, naturel, étincelant d'esprit. Certaines

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tirades, certains passages, par exemple l'invective de Lelio contre les femmes, toute la scène de fausse rupture entre lui et la comtesse, plusieurs scènes d'explications entre la comtesse et Colombine sont de petits chels-d'œuvre et peuvent compter parmi les modèles du genre.

Si J*ai cru devoir insister afussi longuement sur la Surprise de Vamour, ce n'est pas seulement à cause de son mérite intrinsèque, c'est encore parce que cette pièce a été l'occasion du premier grand succès théâtral de Marivaux S et qu'elle passe, à bon droit, pour le prototype et le modèle de la plupart de ses meilleures comédies. Sous des formes diverses, avec moins d'éclat, de verve et d'esprit, les œuvres dramatiques les pins célèbres de Marivaux, celles qui sont aujourd'hui encore au répertoire ne renferment, en effet, que le développement de situations analogues et comme des variantes du même thème.

Que l'on relise par exemple, le Legf : quels personnages y voit-on en présence? un marquis amoûfeux', mais timide, original, osant à* peine avouer sa tendresse, encore moins demander s'il est payé de retour, toujours sur le point de se déclarer et toujours paralysé par les façons altières et les propos piquants de la comtesse à qui il a donné son cœur. Celle-ci, au fond, est également éprise du marquis; mais elle n'a pas entière conscience de la vivacité de son amour, et surtout elle n'en veut rien dire. Elle prétend laisser son adorateur faire toutes les avances, elle se flatte de ne l'aider en rien, de ne l'encourager ni d'un mot, ni d'un regard, mettant son honneur à le réduire à merci et aimant mieux risquer de le perdre que de renoncera simuler l'indifférence et à le désespérer par coquetterie. Pour comble d^infortune, le digne marquis se trouve sous le coup d'une disposition testamentaire des plus

1. Marivaux a donné plus tard (1727), au Théâtre-Français, une seconde Surprise de l'Amour fort inlërieure à la première. On n'y retrouve pas* cette gaieté de bon aloi qui donne tant de charme à la comédie italienne. L'intervention du pédant Hortensius, qui veut être comiqutrel ne réussit qu'à être ri diculc,^ alourdit la pièce et ralentit la marche de l'action. La donnée de la seconde Surprise de VApiour est, d'ailleurs, moins heureuse que celle de k première : la jeune yeuve qui donne la réplique à Lelio et qui se lient en garde contre les hommes comm» lui contre les îcmmes, n'est pas une coquette, mais une tcmme sincèremeiit affligée de la perte de son mari; c'est par chagrin, non par caprice, qu'elle a rompu avec l'amour, et l'on s'étonne, dès lors, qu'elle y revienne si vite, surtout avec un enuemi aussi déclaré de son sexe. Le valet Lubin et la soubrette Lisette ne valent, non plus, ni Arlequin ni Colombine, et le dialogue n'a pas la verve originale qui plaît tant dans la pièce primilivc.

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singulières qui le plonge dans d'étranges perplexités : un parent viea^ de lui léguer six cent mille livres, mais eu lui imposant Tobligation soit d'épouser une amie de la comtesse, Hortense, pour laquelle il ne se sent malheureusement aucune inclination, soit, s'il refuse, de remettre à cette jeune fille une somme de deux cent mille livres prélevée sur son legs. Horlense, qui nourrit pour un jeune chevalier une passion partagée, serait désespérée que le marquis se prévalût du testament pour lui demander sa main, mais elle entend se faire refuser et met le marquis en demeure de se prononcer, tout en espérant bien n'être pas prise au mot. Quant au valet du marquis et à la suivante de ia comtesse, ils jouent le rùle ordinaire des personnages de ce genre : ils servent à éclairer leurs maîtres sur leurs sentiments mutuels et s'agacent l'un et l'autre en attendant qu'ils s'épousent.

Pour faire sortir de cet imbroglio une triple union, pour amener le marquis à s'enhardir eï la comtesse à s'humianiser, pour empêcher l'un d'épouser Horlense par dépit, l'autre de se sacrifier par vanité de coquette, on devine ce qu'il faut d'efforts, d'adresse, d'incidents, de marches et de contre-marches amoureuses. Horlense^ secondée par le chevalier, pousse hardiment sa pointe et réclame l'exécution dutestamentavec tant de fermeté que le marquis, rebuté par la froideur apparente de la comtesse et n'osant sortir vis-à-vis d'elle de sa réserve habituelle, va consentir au mariage et fait demander un notaire... Mais c'en est trop enfin pour la comtesse. Au dernier moment, son amour l'emporte, sa fierté faiblit : elle refuse de prêter sa maison à la conclusion d'un marché qu'elle déclare infâme, elle fait honte au marquis de son ftpreté, et lorsque celui-ci donne à entendre qu'un dépit amoureux est la seule cause de sa conduite, elle veut bien accueillir ses déclarations et l'encourager, malgré ses éternelles hésitations, à lui demander un tendre aveu qu'elle brûle depuis si longtemps de lui accorder. Ainsi, dans le Legs comme dans la Surprise de r Amour, toute la pièce roule sur un malentendu amoureux et sur la lutte de Tun des deux principaux personnages contre sa propre passion ; mais, tandis que, dans ia dernière de ces pièces, la résistance à l'amour est ia conséquence de chagrins amourenx, elle n'est, dans le Legsy que l'effet singulier d'une excessive coquetterie La comtesse de la Surprise de l'Amour n'est arrêtée, dans l'aveu de sa tendresse, que par la réserve naturelle à son sexe et par le sentiment de sa dignité ; le marquis du Legs est gêné par sa timidité, par l'attitude plus que froide de la comtesse et par la

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clause testamentaire dont le poursuit la maligne Uortense. Enfin, rintervention des sout}rettes, également utile au dénouement dans Vune et dans l'autre pièce, se produit sous une forme différente : Colombine entend être aimée, et, dès le début, le déclare hardiment à Arlequin; Lisette, afln de mieux atteindre le même but, joue Tindifférence, irrite ainsi le galant Lépine et pénètre plus aisément les secrets amoureux de sa maîtresse. C'est en annonçant brutalement au marquis son congé déflnitif, qu*elle oblige la comtesse à réparer l'incivilité du procédé et à laisser paraître les premiers indices de sa passion. Les deux soubrettes déploient, du reste, un art égal à faire parler, malgré lui, le cœur de leurs maîtresses. Elles apportent à ce petit manège une astuce toute féminine et une adresse presque féline. Les feintes habiles à Taide desquelles elles savent arracher à leur maîtresse l'éloge involontaire de Tamant maltraité, les artifices qu'elles emploient pour alarmer leurs coquettes interlocutrices, les répliques irritées de celles-ci, leurs impatiences nerveuses, leurs inconséquences, leurs colères subites, inexplicables en apparence» tous les incidents de cette petite guerre de femmes sont rendus avec une finesse, une légèreté, une grâce et une vérité qui font le plus grand honneur au talent d'observation de Marivaux et à la délicatesse de son style. Il y a là des pages que Ton croirait de la main d'une femme et qui doivent compter parmi les meilleures du siècle dernier.

Les Fausses Confidences et le Jeu de Vamour et du hasard renferment des scènes analogues, qui sont écrites avec un véritable talent. Quand Âraminte, amoureuse malgré elle de son faux intendantDorante, entend Marton, sa suivante, s'arroger des droits sur le cœur de celui-ci et sa mère réclamer impérieusement l'expulsion de cet audacieux, elle a des emportements de colère qui séduisent et enchantent le spectateur. Lorsque, dans ce chassé-croisé amoureux qui s'intitule le Jeude Camour et du hasard, Silvia change de rôle avec Lisette, sans savoir que, de son côté, Dorante se cache sous l'habit d'Arlequin ; lorsque, dans cette mutuelle épreuve, elle sent son cœur lui parler trop haut en faveur du faux valet et se révolter contre le maître fictif; quand, mécontente d'elle- i même et des autres, à la fois dédaigneuse et énamourée, elle demande en vain du secours contre sa propre faiblesse à son père, à son frère, trop bien au courant du fond des choses pour faire semblant de la comprendre; quand Lisette, à son tour, vient avouer ses succès auprès du'faux Dorante, se vanter de leur tendresse réciproque et déclarer

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'^ qu'elle ne répond plus de rien, le trouble de Silvia se traduit par une irritation presque maladive, par des impatiences à la fois déraisonnables et charmantes, par de petites colères qui sont, chez une femme amoureuse, un attrait et une grâce de plqs.

/ ' Si, par cette vivante peinture d'un amour inconscient, caché ou I combattu, le Jeu de l'amour ei du hasard et les Fausses Confidences sont, de même que le Legs, le développement et comme la continuation de la Surprise de ramour, ces deux pièces en diffèrent sensiblement à d'autres points de vue.» L'inlri^ue y est moins simple, la composition scénique moins élémentaire; quelques situations ont ua véritable caractère dramatique. Que l^on relise, par exemple, dans les Fausses Confidences cette jolie scène où le faux intendant Dorante, déjà démasqué sans le savoir par son ancien valet Dubois et trahi plus encore par sa passion, est mis à l'épreuve par Araminte et forcé d'écrire, sous la dictée de la jeune veuve, un billet fort encourageant destiné à son rival : à voir son tourment, son angoisse, son délire amoureux et la souffrance d*Araminte elle-même, ce n^est plus, comme d'ordinaire en lace d'une pièce de Marivaux, le sourire qui voltige sur les lèvres du speclateur, c'est Témotion qui s'empare de lui et le saisit presque à la gorge. H en est de même lorsque la servante d'Araminte, Marton, voit tout à coup s'évanouir les illusions qu'elle s'était faites sur la nature des sentiments de Dorante à son égard. Pour mieux cacher son jeu vis-à-vis d'Araminte, l'amourejux intendant s'était laissé présenter à la soubrette en qualité de soupirant; et, si étrange que fût son attitude, si tiède que lut son langage, la coquette Marton s'y était aisément trompée. Dès l'entrée de l'intendant chez Araminte, elle s'était constituée l'alliée et, en quelque sorte, l'avocat d'office du nouveau venu. C'est elle qui le défend auprès de sa maîtresse et lui prodigue les conseils; c'est elle encore qui l'installe de son mieux, croyant en cela travailler pour ellemême. D'une intrigue entre Dorante et Araminte, la pauvrette n*a pas le plus léger soupçon. Aussi, quand un écrin commande par Dorante lui est remis par mégarde. n*hésite-t-elle pas à le garder, convaincue qu'elle y trouvera son portrait; mais sa douce erreur est de courte durée : elle ouvre la boîte et reconnaît Araminte. La situation est touchante, et Marivaux en a su tirer bon parti, en mettant dans la bouche de la suivante désabusée quelques plaintes dont la brièveté ne diminue pas l'énergie. Dans le drame d'Alfred de Musset : On ne badine pas avec l'amour^ il n'en faut pas davantage pour que l'àine

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de la pauvre ' Rosette ws'envole dans un soupir. Mais Marton est fille du dix-huitième siècle : son chagrin exhalé, eUe retrouvera son gai babil de soubrette, son beau rire frais et sonore; elle sera prompte à se distraire de sa peine, sinon même à s'en consoler.

Ce personnage épisodique n'est pas le seul qui égayé la comédie des Fausses Confidences, La mère d'Araminte, M""*" Argante, bourgeoise bavarde, impérieuse et sotte, entichée de noblesse et gonflée de sa propre importance, est aussi une excellente figure : il faut voir de quel air elle toise et dévisage le malheureux intendant qui a eu Taudace de se faire agréer sans être présenté de sa main ; il faut entendre quelles injonctions aussi ridicules qu'inutiles elle adresse à sa fille, avec quelle suffisance elle tranche et décide en toutes choses, à tor( et à travers, avec quelle emphase, quel contentement d'elle-même, quelle vanité grotesque elle prononce, elle module, elle phrase le nom de u monsieur le comte de Dorimont », dont elle entend faire son gendre! Il ne manquait à M. Jourdain que d'avoir son pendant de l'autre sexe. Marivaux le lui a donné, et il l'a peint avec un art achevé. Quant au vieux valet Dubois, dont les ruses honnêtes et la dextérité bien faisante font jouer tous les ressorts de la pièce, c'est mieux qu'un personnage, c'est un type : sa bonhomie narç[uoise, son originalité de bon aloi, son air bourru, ses saillies, sa familiarité d*aTicîFil75ervïteur lui donnent une physionomie à part, à la fois touchante et gaie, presque digne du pinceau de Molière, et à coup sûr Tune des meilleures qui soient sorties de l'imagination de Marivaux.

Malgré la renommée classique du Jeu deVaynour et du hasard^ malgré le préjugé qui lui assigne le premier rang parmi les pièces de Marivaux, je n'hésite pas à lui préférer les Fausses Confidences. La première de ces œuvres renferme, sans doute, des beautés incontestables. Les progrès de l'amour dans le cœur de la jeune Sylvia, ses inquiétudes, sa confusion, sa résistance inutile à la passion qui l'envahit, sa jalousie réciproque contre Lisette y sont rendus avec un merveilleux talent; mais le sujet même de la pièce n'est pas à l'abri de la critique. Ce déguisement des deux principaux personnages, -cet échange de rôles entre les maîtres et les valets sont des moyens scéniques dont les auteurs dramatiques ont grandement abusé, qui n'étaient même plus nouveaux du temps de Marivaux, et qui aujourd'hui nous paraissent, à bon droit, singulièrement primitifs. Sans parler, en effet, de l'invraisemblance d'une erreur aussi prolongée de

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par( et d'autre, ne voit-on pas que, si une pareille donnée peut servir de prétexte à une série presque indéflnie ûHmhroglios à Titaiienne, elle n'est cependant pas vraiment comique, en ce sens qu'elle ne lait pas naître les situations intéressantes et jaillir, en quelque sorte, les mots plaisants de la simple opposition des caractères et du développement naturel de l'intrigue? La pièce repose tout entière non sur la réalité, mais sur une équivoque : ce n'est pas ainsi que procède le grand art, toujours serviteur de la vérité.

Ce n'est pas ainsi, du moins, que nous le comprenons; car le dixhuitième siècle semble avoir eu, sur ce point, des idées différentes des nôtres, différentes aussi de celles du dix-septième siècle. Non seulement la donnée du Jeu de Vamour et du hasard ne le choquait ni par sa faiblesse, ni par son invraisemblance , mais encore il ne parait pas s'être lassé de la voir reprendre par Marivaux, sous les formes les plus diverses. Dans l'œuvre de notre auteur, on n'en compte pas moins de six copies plus ou moins remaniées, dont il suffira de rappeler les titres : le Triomphe de Vamour, VÉpreuve, le Prince travesti, la Fauise suivante y la Mép'rise et V École des mères; Cette uniformité de procédés, qui est en elle-même un défaut, n'est; d'ailleurs, pas rachetée par le mérite de la forme; en se répétant, Marivaux, comme il arrive souvent, s'est affaibli, et, si plusieurs pièces de son répertoire rappellent le Jeu de Vamour et du hasard^ aucune n'approche, même de loin, de cette agréable comédie ; quelques-unes cependant, comme la Fausse suivante, ont joui longtemps d'une faveur qui nous étonne aujourd'hui.

On éprouve aussi quelque peine à s'expliquer le succès prolongé de la ]Sère confidente. Le caractère d'Angélique est, sans double, habilement tracé; les progrès contrariés de son amour pour Dorante, les coml;>ats entre sa tendresse croissante et sa déférence pour sa mère, le perpétuel mélange de sa confiance de fille et de sa dissimulation d'amante sont rendus avec finesse et vérité; mais quel singulier rôle elle consent à donner à sa mère! quelle étrange combinaison que > celle dont la pièce tire son nom I Quelle mère proposa à sa fille, quelle fille accepta jamais de sa mère cet impossible traité qui oblige l'une à tout dire sans restriction, l'autre à recevoir, à titre d'amie, toutes les confidences, à la condition de ne pas s'en prévaloir, au nom de sa tendresse et de son autorité maternelles, pour peser sur les déterminations de sa fille ? Quel est ce monde chimérique où l'on peut dire : « Ceci s'adresse à l'amie; la mère n'en saura rien?» Un tel dédou-

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blemenfc de personnes, qui peut bien être supposé dans un drame, mais qui ne se réalisera jamais ou ne sera jamais pris au sérieux dans la vie réelle, est assurément l'exemple le plus frappant de cette subtilité d'esprit si souvent reprochée à Marivaux ; et, pour avoir goûté une telle conception^ il faut que le dix-huitième siècle»ait été lui-même bien profondément* atteint de ce mal des époques de décadence.

Je préfère de beaucoup à la Mère confidente un acte peu connu, inti'* tulé : les Sincères, et dans lequel Marivaux a mis, avec toute sa gaieté naturelle, tout son talent d'analyse et d'observation. La donnée de la pièce, assez souvent reprise depuis, et rajeunie de nos jours sous une (orme bouffonne, est originale et comique. Il s'agit de montrer comment la franchise absolue Tinit par indisposer ceux-là même qui font, le plus haut, profession de mépriser la flatterie et de haïr la dissimulation. Un fanatique de sincérité, un homme désobligeant par système autant que par naïveté, Ergaste; une marquise plus revêche que franche, plus prompte à condamner les autres quei réellement résignée à s'entendre blâmer elle-même : tels sbnt les deux personnages dont la rencontre amène cette démonstration. Ergaste aime la marquise; mais il Taime en homme austère, en misanthrope amoureux: plus logique qu'Alceste, il s'interdit les hyperboles ordinaires aux amoureux; il se garde bien de ménager la marquise et de laire les défauts qu'il remarque en elle ; il croit de son devoir de ne lui cacher ni les passions qui se sont autrefois emparées de son cœur; ni rinclination qu'hier encore il éprouvait pour Araminte; il n'a même pas l'adresse d'épargner à la marquise' un parallèle où sa rivale conserve, sur quelques points, un léger avantage. Au début, la marquise prend 'en bonne part ces singularités qui flattent sa manie et lui permettent de tirer vanité de sa prétendue soif de vérité; mais le moment vient où l'épreuve est trop forte pour son orgueil de femme. Elle se pique, elle s'irrite, elle trouve non pas qu'Ergaste parie trop net, mais qu'il a le goût faux, elle répond à sa franchise farouche par des confidences non moins rudes, elle finit par rappeler Dorante, raimable Dorante, dont elle avait d'abord rebuté les déclarations et les compliments. Quant à Ergaste, il rentre en grâce auprès d'Araminte, qui le regrettait en secret, et qui, pour ne pas faire profession publique de sincérité, n'en aime pas moins les sincères.

De cette fable intéressante, Marivaux a tiré une charmante comédie, fine, spirituelle, animée, remplie de traits amusants, de jolis mots, de dialogues habilement conduits, et surtout de portraits ache-

vés. Celui d'Ergaste, esquissé par son valet, celui de la marquise tracé par sa suivante, sont de petits chefs-d'œuvre. Ne nous semblet-il pas avoir vu et connu Ergasle, ce singulier original, que Ton chatouille, « que Ton comble d'aise en lui disant ses défauts?... Il dit ce qu'il pens« de tout le monde, mais il n'en veut à personne; son but' n'est pas de persuader qu'il vaut mieux que les autres, mais qu'il ne ressemble qu'à lui-même. » Il n'en va pas tout à fait ainsi de la marquise : « vaine, envieuse, caustique, elle est sans quartier sur vos défauts et vous garde secret sur vos bonnes qualités... Fière de son caractère sec et formidable, qu'elle appelle austérité de raison, elle épargne volontiers ceux qui tremblent sous elle et se contente de les entretenir dans la crainte. Assez sensible à l'amitié, pourvu qu'elle y prime... généreuse d'ailleurs, noble dans ses façons, sans son esprit qui la rend méchante, elle aurait le meilleur cœur du monde. » Elle est femme, d'ailleurs, et par conséquent coquette. Quel tableau de genre vaut celui de la marquise à sa toilette? Lisette nous la dépeint mécontente si on la coiffe avec un soin minutieux, plus fâchée encore quand on la néglige, voulant et donnant à entendre par son langage muet que sa femme de chambre soit coquette pour elle et sans le laisser voir, de façon à lui assurer tout le bénéfice de la coqu'Hterie, en lui en évitant le ridicule !

Plus jolis, plus vrais encore sont les croquis satiriques de la marquise ; dans cet exercice peu charitable, elle rivalise visiblement avec Célimène, et si elle n'a pas, comme cette incomparable fille de Molière, l'art souverain de peindre d'un mot tout un caractère, elle réussit, du moins, à rendre, par une suite de traits légers, fins et précis, la physionomie des personnages qui ont posé devant elle à Teur insu. Voyez, par exemple, le portrait d'un fat : « Il n'a précisément qu'un objet dans la pensée : c'est de se montrer. Quand il rit, quand il s'étonne, quand il vous approuve, c'est qu'il se montre. Se tait-il? Ghange-t-il de contenance? Se tient-il sérieux? Ce n'est rien de tout cela qu'il veut faire, c'est qu'il se montre... Un fat se doule toujours un peu qu'il Test; et, comme il a peur qu'on ne s'en doute aussi, il biaise; et il est fat le plus modestement qu'il lui est possible; et c'est justement cette modestie-là qui rend sa fatuité sensible. » Les portraits de femmes sont plus divertissants encore. Celle-ci, « nouvelle épousée, avec un visage qui à dix ans était antique, prend des airs enlaniins dans la conversation. Elle a passé la Irentaine : mais elle n'a point de contenance assurée, elle n'est pas encore bien sure qu'il soit hoii-

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nête d'avoir un mari, elle baisse les yeux quand on la regarde, elle lie croit pas qu'il lui soit permis de parler si on ne Tinterroge... ses innocents appas sont encore tout confus de son aventure. » Celle-là, ('. veuve et fort riche, étale glorieusement son embonpoint, ei prend répaisseur de ses charmes pour de la beauté... Presque sexagénaire, elle fait montre de sa main, qu'elle croît belle; elle est assez blanche; en effet, mais large, ne vous déplaise I mais charnue, mais boursoullée, mais courte, et elle lient au bras le mieux nourri qui se puisse voir... Elle prend souvent et longuement du tabac, afin d'exposer cette main unique qui a de Tétolfe pour quatre, v

En reproduisant quelques-unes de ces jolies esquisses, j'ai achevé de parcourir les principales comédies de Marivaux. Pour être complet, il faudrait mentionner encore une pièce. en vers, le Père prudent et équitable^ essai malheureux de sa première jeunesse, suite d'une gageure qu'il eût mieux valu perdre^ ; il faudrait rappeler encore quelques bluettes et quelques farces italiennes sans importance et sans valeur, telles que la Double inconstance, la Joie imprévue. Arlequin poli par l'amour, le Triomphe de Plutus, Félicie, \q Petit- Maître corrigé, les Acteurs de bonne foi^ et le Dénouement imprévu^ qui rappelle les Folies amoureuses, de Regnard : on aurait ainsi dressé la liste à peu près complète d* ses comédies d'intrigue.

Elles forment la plus grande partie de son théâtre et la plus connue; mais elles ne le composent pas tout entier. Ijien avant (l'avoir acquis toute sa célébrilé, dès 1727, I\larivaux, en digne fils

1. Marivaux n'avait pas vin'4t ans lorsque, dans un salon do Limoges, on parla devant lui des dilficultés de l'art comique ; l'imprudent les contesta étourdiment et même se lit fort d'écrire, eu trois jours, une comédie en vers. On le mil au défi, il accepta le pari et prouv;i, en olTi^t, comme on l'a dit avec justesse, «qu'il est toujours facile à un homme d'esprit de commettre une erreur.» Sa pièce, où il imite tour à tour Monsieur de Pourcenugnac^ le Légataire, de Regnard, ut Tartufe, est fausse comme donnée, plate comme inirigue, et néglij^éc de style ; les hiatus, les rimes fausses, 1» s fautes de versification y abondent. Elle n'a, du reste, jamais été représentée qu'à Limoges, dans la société peu dil'ficile lour laquelle elle avait été composée.

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du dix-^huitième siècle, avait déjà, en effet, abordé la comédie philosophique. Il est vrai que, Tessai ayant été malheureux, il ne s'engagea, depuis lors, que très prudemment dans cette voie; mais il n'y renonça jamais complètement et s'aventura même sur ce terrain brûlant des questions politiques et sociales où tout conduisait, — il y a un siècle. Son premier essai, plus^ingénieux que réfléchi, était inti-> lulé Vile de la Raison^ ou les Petits hommes. L'idée qu'il y développait ne manquait ni d'originalité ni de hardiesse : il supposait des naufragés jetés dans une lie inconnue, soumise au seul empire de la raison, et dont les habitants voyaient leur taille grandir ou diminuer suivant qu'ils étaient plus ou moins dociles aux suggestions du bon sens et aux préceptes de la vertu. D'après cette règle, les huit Européens ont à peine touché le sol de l'Ile qu'ils sont réduits à la stature des Lilliputiens et deviennent à peu près imperceptibles. Etonnés de leur métamorphose, ils apprennent du gouverneur le moyen de revernir à leur forme primitive, et peu à peu, successivement, ils recouvrent presque tous, grâce à une réforme courageuse de leurs travers et de leurs vices, la taille qu'ils avaient au moment du naufrage. Le premier guéri est le paysan Biaise, dont la grossièreté et l'ivrognerie n'avaient pas altéré la droiture native. Après lui viennent, par ordre de franchise et de sagesse : Spinette, la soubrette, qui, malgré i'étourderie et la légèreté de ses vingt ans, a encore le cœur assez jeune pour se passer d'être coquette; — le Gascon Frontignac, fanfaron, mais point méchant, qui renonce assez aisément à Texagération et au mensonge; — le médecin, ignorant et cupide, que la crainte de rester nain décide moins facilement à déposer la lancette ; — la comtesse, qui soutient un siège efl règle avant d'abjurer ses trois péchés mignons, la jalousie, la médisance et la coquetterie ; — enfin le courtisan, dont une longue habitude de l'astuce, de Ja fourberie et de la trahison retarde jusqu'au dernier moment la conversion. Quant aux deux autres naufragés, ils restent incurables; rien ne peut triompher de leur flel ni de leur orgueil : l'un est poète, l'autre philosophe. On s'est perdu en conjectures inutiles sur les motifs personnels qui auraient pu déterminer Marivaux à adopter ce singulier classement, si peu d'accord avec les idées de son siècle, si contraire à l'engouement alors général pour la philosophie ou plutôt pour les philosophes. On a voulu rechercher, san^ plus de succès, si, dans la pensée de l'auteur, le poète incorrigible de l'île de la Raison n'était pas Voltaire, si le triste rang moral qui lui est assigné

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n'a pas été une vengeance littéraire de iMarivaux, ou si, au contraire, Toifense vraie ou imaginaire dont Voltaire avait pu se croire Tobjet n'a pas été la cause des jugements trop rigoureux dont il a frappé Marivaux. Sans insister autrement sur ce très minime problème d'histoire littéraire, je serais porté à ne voir dans la sévérité apparente de Marivaux pour les poètes ses émules et pour ses confrères les philosophes qu'une ruse de théâtre et une sorte de précaution oratoire à l'adresse du public noble et lettré. Peut-être, en mettant les £;ens de lettres au nombre des fous incurables, n'a-t-il voulu chercher qu'à se faire pardonner la hardiesse quelque peu révolutionnaire d'un classement moral où le premier rang est attribué à un paysan et à une soubrette, tandis que la comtesse et le courtisan sont relégués au derqier. Cette concession n'eût môme pas sufQ sans doute à le mettre à Tabri de la redoutable hostilité des gentilshommes (on était alors en 1727) si sa pièce avait eu quelque succès; mais elle fit une chute des plus lourdes et demeura, depuis lors, dans un complet oubli. Marivaux n'avait pas songé, en effet, à l'invraisemblance scénique de l'idée, d'ailleurs ingénieuse, sur laquelle reposait sa comédie. Ses personnages, qui étaient supposés grandir et se rapetisser suivant leur état moral, restaient toujours, en fait, de la même taille, et la contradiction perpétuelle qui existait, par suite, entre leurs paroles et la réalité, ne pouvait que déconcerter ie spectateur en prêtant à rire. L'insuccès de Vile de la Raison était donc aussi justifié qu'inévitable, et Marivaux eut, du moins, l'esprit de le reconnaître de bonne grâce.

Il ne renonça cependant pas d'une manière absolue à la comédie philosophique. Dans VJle des Enclaves ^ fiction où il suppose des Athéniens devenus, par suite d'un naufrage en pays imaginaire, les serviteurs de leurs anciens esclaves, il démontra, comme en se jouant, le peu de fondement moral de l'inégalité des conditions et donna même le beau rôle aux valets et aux soubrettes, qui se contentaient, pour toute vengeance, d'humilier un peu leurs maîtres de la veille et de faire, devant eux, leurs portraits satiriques. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, (( ce sont les saturnales de l'âge d'or; mais cette petite pièce n'en est pas moins, presqu'à l'avance, une bergerie révolutionnaire de 1792 » Dans cet amusant dialogue de valets par lequel s'ouvre la comédie de \di Fausse suivante^ il fit parler Trivelin en frère de Gil Blas et en précurseur de Figaro. Dans \q Préjugé vaincu^ il s'attaqua directement à la morgue nobiliaire, à l'orgueil de race, et osa risquer, sur la

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scène, l'apologie publique de la mésalliance. Dans VHéritier de village, il tourna en dérision un de ces faux nobles, que les deux derniers siècles connurent comme le nôtre, qui avaient pour unique parchemin leurs sacs d'écus et qui, tout fiers d*un héritage inattendu ou d'une richesse mal acquise, tranchaient du grand seigneur et singeaient les gentilshommes authentiques. Chemin faisant, il est vrai les travers de ceux-ci ne sont pas épargnés. Ainsi, le paysan Biaise, devenu riche, déclare à sa femme stupéfaite qu'il ne doit plus paraître Taimer, et qu'elle-même est désormais obligée, par suite de son élévation au rang de dame, de prêter aux cajoleries des galants une oreille complaisante ; il lui explique qu'ils seraient tous deux comme déchus de leur grandeur nouvelle s'ils n'avaient soin de paraître indifférents l'un à l'autre: « Voilà, dit-il, l'arrangement de tout ça ; voilà ton devoir de madame quand tu le seras.. » Et, comme Claudine proteste, au nom de l'amour : a Nous aimer, femme I reprend son mari ; morgue, il faut bien s'en garder ; vraiment, ça jetterait un beau coton dans le monde I... Mais il y a une autre bagatelle qui est encore pour le bon air; c'est que j'aurai une maîtresse qui sera quelque Chiffon de femme qui sera bien laide et bien sotte, qui ne m'aimera point, que jén'aimerai point non plus, qui me fera des niches, mais qui nie coûtera beaucoup et qui ne vaudra guère; et c'est là le plaisir, u Ce n'est pas seulement en matière d'amour que Biaise adopte ainsi les belles manières. S'agit-il d'acquitter une dette, il s'en tire en vrai gentilhomme de la cour de Louis XV : il la reconnaît de la meilleure grâce du monde, mais il ne la paye pas: il est vrai qu'il est tout disposé à prêter à tout venant. Il accepte, d'ailleurs, avec une condescendance de grand seigneur, les compliments que lui prodigue son créancier: «Il faut, dit-il, nous cajoler, nous autres gros messieurs ; nous avons, en effet, de grands* mérites et des mérites bien commodes ; car ça ne nous coûte rien, on nous les baille, et puis nous les avons sans les montrer: voilà toute la cérémonie. »

Ces traits à la Beaumarchais abondent dans Y Héritier de village. Biaise n'est pas seul à les décocher : un chevalier de haut parage, mais de petite fortune et de faibles scrupules, qui joue dans la pièce le rôle assez amusant de cadet de Gascogne, n'épargnje pas davantage la caste à laquelle il appartient. Il prétend redorer son blason en épou- Banl la Fille de Biaise, et comme sa cousine, moins accommodante que lui, se récrie à cette pensée : « Cousine, lui répond-il, savez-vous trouvent de quoi vit l'orgueil de la noblesse? De ces petites hontes

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qui vous arrêtent. » Le paysan enrichi accueille d'un air de triomphe les propositions de son ancien seigneur; il a, du reste, un moyen tout trouvé d'éviter la mésalliance, en rapprochant les distances : « J'achèterai, dit-il, de la noblesse, elle sera toute neuve, elle me durera plus longtemps et soutiendra la vôtre, qui est un peu usée. » Plus hardie encore est la réflexion d'un autre paysan qui, dans le Dénouement imprévu^ ne se contente pas de railler la noblesse vénale, mais encore s'attaque au principe même de la noblesse héréditaire et de la séparation des castes. Comme l'amoureux Dorante se désole d'un refus qu'il croit inévitable, parée qu'il n'y a pas de noblesse dans sa famille : « Eh bienl boutez-y-en, dit maître Pierre ; ça est- il si cher pour s'en faire faute? — Ce n'est point cela, reprend Dorante; il faut être d'un sang noble. — Et maître Pierre de répliquer, en véritable précurseur de Jean-Jacques : « D'un sang noble I Quelle diable d'invention d'avoir fait comme ça du sang de deux façons, pendant qu'il vient du même ruisseau 1 » Ce mot valait la peine d'être recueillL À la fin du dix-huitième siècle, au temps des déclamations passionnées de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais, il eût passé presque inaperçu ; mais lorsqu'il fut pour la première fois lancé sur la scène, c'est-à-dire en 4724, il était encore audacieux, presque téméraire. L'égalité primitive et naturelle des hommes n'avait peut-être jamais encore été proclamée avec cette netteté, je dirai presque avec celte crudité, en face d'une noblesse privilégiée et toute-puissante. Â ce trait et à quelques autres que j'ai cités, on reconnaît la véritable trempe de l'esprit de Marivaux, porté par le goût du temps et par les circonstances vers l'analyse délicate des passions les plus douces et les plus tendres, mais capable aussi, quand il le fallait, d'aborder sans effort les redoutables questions de morale politique qui passonnièrent si vivement le siècle dernier. Peintre gracieux de ^ l'amour et partisan d*yne réforme sociale, Marivaux est bien, à ce double titre, de son temps et de son pays : on reconnaît en lui un fils du dix-huitième siècle, de cette époque à la fois libertine et frondeuse, galante et révolutionnaire, qui commence par les funérailles sinistrement joyeuses de Louis XIV, pour flnir, aupieddeTéchafaud, par les couplets du chevalier de Parny.

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Jl n'est sans doute pas besoin de pousser plus loin cette analyse du théâtre de Marivaux . Un tel travail serait fastidieux et, d'ailleurs, inutile. Le résumé qui précède ne suffit-il pas pour se rendre compte du caractère général des comédies de notre auteur, de ses qualités et de ses défauts? Ceux-ci, on ne Tignore pas, lui ont été souvent et amèrement reprochés. Toutes. ses comédies, a-l-on dit, ne sont qu'une perpétuelle Surprise de l'amour;c'es{ sur la donnée de cette pièce unique que semble composé son théâtre tout entier. Dès leur entrée en scène, les deux personnages dont Tunion doit faire le dénouement de Taction nourrissent visiblement, au fond de l'âme, un réel sentiment de tendresse réciproque ; mais, seuls dans toute la salle, ils ignorent ou feignent d'ignorer le véritable état de leurcœur. Tantôt l'attrait quils éprouvent Tun pour l'autre est encore incertain ou inconscient, tantôt il ne fait que de naître, tantôt ils cherchent à le combattre et se flattent encore de pouvoir le dominer, alors qu'il est déjà irrésistible. Pour que lalumière se fit et pour que leur secret leur échappât, il suffirait d'un mot, d'un geste, du moindre incident; mais cette parole, cette péripétie que tous les spectateurs et tous les lecteurs prévoient et attendent, Marivaux la retarde le plus longtemps possible, la suspend, en quelque sorte, jusqu'à la dernière extrémité; car, après elle, la pièce est finie et la toile tombe. Aussi, avant de s'apercevoir de leur amour, avant de se l'avouer à eux-mêmes ou de l'avouer à celui qui en est l'objet, que de détours! que d'hésitations! que de ruses du cœur contre soimême et contre son vainqueur! que de délicates coquetteries! que de tendres artifices! C'est là le triomphe de Marivaux, c'est aussi sa faiblesse : il excelle à suivre les progrès de l'amour, à en marquer les gradations; mais, au milieu de ces subtilités amoureuses, l'intérêt lanj^uit, Tillusion scénique s'évanouit, souvent même le sentiment semble s'attiédir, à mesure que l'expression en devient moins naturelle. Suivant le mot de Voltaire, que Dalembert rappelle dans son £loije de Marivaux : « Si l'auteur des Fausses confidences connaissait tous les sentiers du cœur, il en ignorait les grandes routes. Pour exprimer la recherche minutieuse avec laquelle il parcourt et décrit

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tous ces sentiers, une femme d*esprit, sa contemporaine, employait une comparaison ingénieuse, quoique familière : (( C*esiun homme, disait-elle, qui se fatigue et qui me fatigue moi-même en me faisant fairecent lieues avec lui sur une feuille de parquet...» Cette guerre de chicane que Tamour se fait à lui-même dans les pièces de notre académicien, et qui finit brusquement parle mariage, dès rinstant même où les acteurs se sont éclaircis sur leurs sentiments mutuels, a fait dire encore que ses* amants s'aiment le plus tard qu'ils peuvent et se marient le plus tôt qu'il est possible. »

Ces critiques, sévères sous leur forme plaisante, sont assurément fondées; mais il serait injuste de les généraliser. S'il arrive à Marivaux de tomber dans Texcès de la finesse et dans fabus de l'analyse, s'il se laisse entraîner par la pénétration de son esprit vers ce dédale de la casuistique amoureuse où il s'égare parfois, en revanche, il réussit le plus souvent à s'arrêter à temps sur cette pente dangereuse et à conserver à ses personnages assez de vie et de naturel pour charmer le spectateur. Leurs longues dissertations nuisent, il est vrai, à la marche de Taction, et nous sommes assez peu indulgents pour ee défaut; mais il est, en quelque sorte, inhérent au genre même de Marivaux, et ses contemporains n'en étaient pas frappés comme nous. On oublie trop, quand on condamne sommairement notre auteur, en quel temps et pour quel public il écrivait. Nos théâtres actuels reçoivent, chaque soir, une foule bigarrée, cosmopolite, incessamment renouvelée, qui arrive fatiguée du travail ou des préoccupations de la journée et qui ne demande aux acteurs que de lui procurer quelques instants de distraction et d'amusement. Pour secouer ces esprits en général peu lettrés et alourdis par le labeur quotidien, que faut-il? Des pièces^ bruyantes et animées, une intrigue vive, émouvante, des situations extraordinaires, la peinture de passions violentes ou le développement hardi et coloré d'une thèse philosophique ou morale touchant de près, s'il se peut, au paradoxe. Rien de pareil, au temps de Marivaux. Le public était restreint et toujours le même : il se composait, à peu près exclusivement, d'amateurs qui, presque tous, sans distinction de sexe, étaient initiés au mouvement littéraire et philosophique, ou même s'y trouvaient engagés de leur personne. La vie étant alors plus facile et plus simple qu'aujourd'hui, chacun avait plus de loisir et apportait au théâtre un esprit plus dispos, une atiention plus soutenue. Enfin, l'auditoire se laissait, en général, diriger par ce qu'on appelait, dans la langue de l'époque, les honnêtes

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genSf gens de loisir et souvent de qualité, gens instruits et de goût, sorte d'aristocratie littéraire qui n'avait pu se former et se maintenir qu'à roiniire de Tautre aristocratie, et dont l'atiicisme n'était ni moins pur ni moins exclusif que celui des contemporains de Périciès.

Devant de tels juges, un écrivain n'eût même pas songé à recourir aux ariifices, plus ingénieux que délicats, dont le goût du public impose trop souvent remploi aux auteurs contemporains. L'étude des c^araelères, l'analyse de la nature humainç, soit dans ses types éternels, soit smi^ la forme passagère que lui imprimaient les mœurs de répoque, la peinture minutieuse de l'amour, dans ses nuances les plus fines et dans ses plus secrets mouvements : tels étaient alors les véritables et presque les seuls éléments de succès. On ne se lassait jamais cfeniendre raconter cette éternelle et douce histoire de l'amour, et de Tamour même calme, même exempt d'orages et de souffrances. L'amour, en effet, occupaitialors, dans la vie individuelle comme dans la vi{^ mondaine et sociale, une tout autre place que de nos jours. Aimaii-Dii mieux qu'aujourd'hui? Je ne sais et j'en doute : mais assurémeuE an aimait plus. Pour tous les sexes, dans toutes les conditions, Tamour était la grande, presque la seule affaire, et tout se réunissait pour favoriser ia domination à peu près exclusive de ce sentiment, , iialurelltiment si puissant. L'existence était, en général, moins remplie, moins fiévreuse que de nos jours; on avait plus de loisirs; on n'était pas,au même degré, passionné et divisé par les luttes politiques; on cansa€zait de longues heures soit à la vie de salon, alors tout autretîietU développée qu'aujourd'hui, soit à ces fréquentes réunions intimer, à ces concerts, à ces soupers où se resserraient, pour ainsi dire, cuti:itamment les liens de la parenté ou de l'amitié. Là, dans Tattandon propice d'un demi tête-à-tête, hommes et femmes se communicjiiaient leurs sentiments et leurs pensées avec une liberté un piquritu, un charme dont nous n'avons même plus l'idée. Les deux sexes n'avaient garde de s'isoler comme iis le font maintenant ; ils menaient, au contraire, à profit ces occasions précieuses de se rdpprocher, et les doux entretiens ne languissaient pas entre eux; car, gràee à Têducation qui se donnait alors, ils avaient le double avantage de ti'être pas séparés par le tabac et de se trouver d'accord sur les graEides questions qui dominent et règlent la vie. La galanterie des hommes avait quelque chose de plus raffiné ; le gentil babil fémiiiiii tenait de la causerie littéraire. Les femmes s'occupaient

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davantage des choses de Tesprik, les hommes se soumettaient plas docilement, trop docilement peut-être, aux arrêts du goût féminin, qui devinrent, presque en toute chose, la loi du dix-huitième siècle, et dont l'influence presque tyrannique fit perdre à Tintelligente et féconde génération de cette époque une partie de sa virilité. Ainsi, par ses qualités comme par ses défauts, par les mérites comme par les vices de son organisation, la société du siècle dernier était un terrain choisi à souhait pour favoriser Téclosion des sentiments amoureux ; elle était faite pour se délecter aux douces émotions d*une passion légère, élégante, spirituelle, pour en savourer, avec une complaisance sans cesse renaissante, l'histoire toujours ancienne et toujours nou* velle. Il n'était pas jusqu'à l'étrange discrédit dans lequel le lien conjugal était alors tombé qui ne facilitât, en même temps que l'essor de l'amour, la tâche des auteurs comiques et des romanciers. En un temps où le mariage n'était plus, surtout parmi la noblesse, qu'une association de pure convenance où il était de bon ton de se cacher d'aimer sa femme comme on Teùt fait d'un crime, la jalousie conjugale, si elle existait encore, n'avait plus le droit de se manifester; sur lascène comme dans la vie réelle, l'attrait réciproque que deux^cœurs éprouvaient l'un pour l'autre pouvait se développer sans orage, sans contrainte, ou, du moins, sans obstacles extérieurs.

Le théâtre de Marivaux devait plaire à une telle société. Cet amour délicat, léger, coquet, naturel et vrai, malgré sa recherche apparente, il Ta connu, il l'a ressenti, il en a pénétré les secrets mobiles, les détours, les finesses, les involontaires et charmantes naïvetés ; il excelle à le dépeindre et à le faire parler. On ne saurait dire, cependant, qu'il le flatte, ni qu'il se fasse d'illusions sur la nature de ce sentiment. 11 ne lui attribue ni une origine bien noble, ni un objet bien relevé. Un jour il a fait, lui aussi, comme presque tous les auteurs dramatiques, sa théorie psychologique de l'amour, et il ne lui a trouvé, du moins dans le cœur de la femme, d'autre principe que ce penchant universel, profond, constant, qu'il connaissait si bien pour sa part et qu'il cherche au fond de toutes les actions humaines: l'amour-propre. Dans une comédie bien oubliée et intitulée la Dispute, il suppose deux hommes et deux femmes, élevés loin du monde et séparément, séquestrés, pour ainsi dire, dans autant de maisons isolées au fond d'une forêt, puis sortant de leur solitude absolue vers l'âge de dix-huit ans, et mis subitement en préseiTbe les uns des autres : « Ainsi, dit Marivaux, les hommes

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et les femmes des temps primitifs, le monde et ses premières amours reparaissent à nos yeux tels qu'ils étaient, ou du moins tels qu'ils ont dû être. » Or, qu*arrive-t-il ? Quelles sont les impressions qu'ils ressentent de ce changement dévie? Le premier mouvement de la femme est de prendre conscience de ses charmes : dans le ruisseau, dans le miroir qu'elle n'avait encore jamais vus, elle se contemple et s'admire elle-même. Quand l'homme paraît à son tour, il tombe en extase devant cette ravissante créature. Il le lui dit, il le lui répète des regards, de la voix, des lèvres, et, en flattant l'amour-propre de la femme par ses déclarations d'amour, il se fait aimer à son tour. ToLts deux seraient heureux, s'ils étaient seuls au monde; mais Tau- Ire couple survient, et, avec son apparition, vont commencer les incidents et les complications. Les deux hommes se voient d'abord sans leîtrs femmes, se prennent en affection, se lient d'amitié, se content leurs amours et leur joie. Les deux femmes, de leur côté, se rencontrent, se dévisagent, se bravent et se querellent; il a suffi d'un seul coup d'œil, et, l'amour-propre aidant, les voilà rivales et ennemies. Leur premier soin, au sortir de cette fâcheuse entrevue, est de se plaindre l'une de l'autre à leurs adorateurs, et de se dépeindre récTproquement sous les plus fausses, sous les plus noires couleurs... Peine perdue, précaution inutile I Le bon goût de ceux-ci rectifie d'emblée toutes les erreurs volontaires de leurs médisantes compagnes. L'amour de chacun des deux jeunes hommes pour sa belle ne saurait le rendre insensible aux charmes nouveaux qui s'offrent à ses regards, et, des deux femmes, aucune ne se croit obligée de pousser la constance jusqu'à rejeter un cœur qui se donne de si bonne grâce. Quand les deux couples se réunissent, après une sorte de chassé-croisé amoureux qui n'a pas eu besoin de durer longtemps, l'échange des cœurs est accompli. Chacun des amants de la première heure, qui revenait à l'autre plein de remords personnels et lie confiance dans la fidélité de son ancienne idole, s'aperçoit avec confusion qu'il a été imité, sinon devancé, et Marivaux se contente de cette conclusion philosophique : « Les deux sexes n'ont rien à se reprocher. Vices et vertus, tout est égal entre eux. n

Telle est cette étrange comédie de la Dispute, naïve et presque enfantine de forme, mais dont la conception ne manque, au fond, ni d'originalité, ni de portée morale. Faut-il y voir seulement une bluette, une boutade sans conséquence? Non, sans doute; car bien souvent dans les œuvres de Marivaux, on retrouve, moins accen-

tuéo mais très reconnaissable, la même opinion sur la fragilité du cœur féminin et sur la toute-puissance de Tamour-propre. Ainsi, dans les Serments indiscrets, l'une des pièces que Marivaux a le plus travaillées, dont il faisait le plus de cas, mais qui eût, on le sait, le moins de succès, l'engagement imprudent de ne pas aimer Damis ne commence à peser à Lucile que quand elle le voit aimé de sa sœur, et elle n'a plus de repos qu'elle n'ait repris sa conquête. Ce n'est donc pas par accident, c'est par système que Marivaux a réduit l'amour à n'êtri) que le jouet et comme le complice de la coquetterie. Il faut le plaindre, si son expérience personnelle l'a seule conduit à cette conclusion pessimiste; il faudrait le blâmer si, par misanthropie ou par déH, il avait transformé en une théorie générale un fait, fréquent sans doute, mais non constant. On ne saurait, assurément, nier le rôle considérable que jouent, dans la naissance et le développement de l'amour, les adroites suggestions de l'amour-propre et de la vanité. On ne saurait davantage oublier, surtout dans notre temps et dans notre pays, que la coquetterie est comme inhérente à la nature féminine ; mais il faut se rappeler aussi qu'en amour ni la coquetterie, ni la vanité, ni l'amour-propre ne sont le but : ils ne sont que les moyens. Ils peuvent servir à séduire les cœurs; m|iis quand le cœur est vraiment f^ris d'amour, adieu toutes les futilités et toutes les misères de la coquetterie, adieu surtout l'égoisme I On a corn* mencé par s'aimer soi-même ; dès que l'amour a parlé, et parlé comme Usait le faire, on n'aime plus que l'objet aimé. C'est en lui que Ton jouit, que l'on souffre, que l'on vit; c'est pour lui que l'on voudrait tout donner et tout sacrifier. Lui plaire, c'est se plaire à soi- même ; le voir souffrir est le pire des supplices ; le voir heureux est le bonheur suprême. Et que Ton ne dise pas que cet amour est un rêve mystique ou une chimère de poète. Il n'est pas d'amour vrai, d'amour profond et fort, qui, si futiles qu'aient été ses débuts, ne puisse et ne doive s'élever jusque-là. Cette sorte d'existence nouvelle en dehors de soi-même, en autrui et par autrui, est comme le titre de noblesse de l'amour : c'est ainsi qu'il ressemble et qu'il se rattache aux sentiments les plus élevés du cœur humain, aux passions les plus simples, les plus pures, les plus ardentes qui soient ici-bas : à l'amitié, à l'amour maternel, au patriotisme, à l'amour de Dieu. C'est ainsi qu'il justifie, lui aussi, cette parole du Christ : « Qui se cherche, se perd; qui s'oublie, se trouve ! » C'est par là encore qu'il est vraiment, pour l'homme, la joie

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suprême en ce monde et la source inépuisable du bonheur. La pénétration réciproque de deux cœurs et de deux âmes, leur union, leur identification totale, absolue, Tabdication réciproque de la vie égoïste et personnelle-pour mieux vivre en autrui et pour auirui, voilà certainement ce qui peut le mieux donner à Thomme la révélation et comme Tavant-goût d'une félicité supérieure à celle de la terre. Quai^d deux êtres humains en sont arrivés là, quand ils se sont élevés à cette hauteur, les années accomplissent en v£^in sur eux leur œuvre de destruction; ils ont connu ce que la terre a de plus grand et de plus doux ; leur âme en demeure à jamais vivifiée, leur visage reste illuminé comme d'une auréole par le passage de cette flamme divine : ils peuvent vieillir et mourir sans regrets, car ils ont vraiment *su ce que c'est que Tamour.

Ce n'est là, sans doute, que l'idéal de l'amour, et, comme toot idéal en ce monde, il est condamné à se réaliser rarement, ou, quand il se réalise; à durer peu^ Dans le cours ordinaire de la vie, bienheureux qui reçoit quelques reflets de ce foyer de lumière et de chaleur dont les clartés et les délices ne sont pleinement connues que d'un petit nombre d'âmes privilégiées! La plupart ne vont guère au delà des séductions du regard, des entraînements du caprice el de Tattrayant. manège de la coquetterie. Ils s'arrêtent à ces préliminaires de l'amour, qui n'ont vraiment leur prix qu'autant qi^'ils mènent à l'amour lui-même, à l'union des cœurs et des âmes. Ils méritent de s'entendre appliquer celte autre maxime évangélique, qui n'est pas seulement vraie en matière de foi : u Beaucoup sont appelés, mais il y a peu d'élus. »

Marivaux fut-il du nombre de ces élus? Comme homme, peut-être, bien qu'on ne puisse Taffiroier et que ce ne soit ici ni le lieu, ni le moment de le rechercher. Comme auteur comique, il n'a pas eu à décrire l'amour pleinement éclos, l'amour puissant et vainqueur, ce qu'on pourrait presque appeler l'amour à son plein midi. Ni le genre qu'il avait adopté, ni la nature de son talent ne se prêtaient à cette peinture au dessin fortement accusé, aux couleurs éclatantes et riches. Ce qu'il aime, ce qu'il excelle à peindre, c'est l'aurore, c'est l'aube de l'amour, ce moment béni entre tous où le cœur se donne dans un serrement de main, dans un regard, dans un sourire ; ce temps si^délicieux des demi-aveux, des tendres mystères, des douces réticences, des rigueurs soutenues, des hésitations tardives, des précautions inutiles, des stratagèmes amoureux. Rien de plus exquis

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que cette heure fugitive, où murmure doucement, au fond de l'âme, le souffle de la passion naissante qui, bientôt, la remplira, l'embrasera tout entière. Ce premier éveil de la tendresse a le charme incomparable de tout ce qui commence, de tout ce qui natt, de tout ce qui est encore incertain, jeune et pur. C'est l'aube du sentiment, comme cette /aube de Tété qui'se nomme le printemps, comme cette aube de la vie qui se nomme Tenfance. En toutes choses, les vrais artistes tes vrais poètes aiment ^ces demi-teintes mystérieuses, ces nuances délicates, ces voiles transparents dont s'enveloppent la vie, la pensée, la lumière : ils se plaisent et se plairont toujours à les reproduire d'une touche légère, à rendre et à faire partager la douce et sainte émotion qu'ils en ressentent : malheur aux peuples vieillis, aux générations usées qui ne les comprennent plus !

On a souvent comparé Marivaux à Greuze, à Watteau, à Latour, à ces peintres aimables et galants dont le pinceau élégant et délicat enrichit de tant d'œuvres exqiiises les plus belles années du dixhuitième siècle. Il leur ressemble, en effet : il en a la louche légère, le dessin net et correct, le coloris discret, la grâce un peu maniérée, la Hnesse souvent trop spirituelle. Que Ton regarde une de ces toiles à demi effacées par le temps, d'où se détache un jeune et frais minois^ aux traits jolimmit chiffonnés, aux yeux fripons, à la bouche rieuse, au sourire moqueur et coquettement ingénu, frêle et charmante image, à la fois touchante et lutine, qu'on dirait éclose d'un souffle amoureux et dont la.malice dissimule à peine une pointe de tendresse voluptueuse : n'est-ce pas tout le portrait des Araminte et des Silviâ, des Lisette et des Colombine dont Marivaux a peuplé son théâtre? Si les bergères de Watteau, si les jeunes filles de Greuze pouvaient se détacher de leurs cadres et revenir à la vie, quel serait leur langage, sinon ce gracieux babil des coquettes de Marivaux, quand elles feignent de se brouiller avec leurs amoureux, ou ce leste badinage des soubrettes agaçant les valets?

De toutes ces jolies personnes peintes par Marivaux à la façon de Greuze, Tune des plus séduisantes est Marianne, l'héroïne de son

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meilleur roman. Oq reconnaît en elle une œuvre de prédilection, une de ces flgures dessinées avec amour, que leur auteur conçoit en un jour de bonheur et de verve, dont il se plaît à tracer le pur et tendre profil, et pour lesquelles il se passionne comme Pygmalion pour sa statue. Telle est bien Marianne, pure et tendre jeune fiile, dont les aventures aujourd'hui oubliées firent verser tant de larmes aux contemporains de Marivaux et tinrent sous le charme toute une génération. Elle aurait eu droit à une place dans cette brillante galerie de personnages romanesques que nous a léguée le dix-huitième siècle. Digne sœur de Manon Lescaut et du Doyen de KUlerine, elle a le mérite d'être leur aînée, et elle garde sur eux l'avantage de la pureté morale. Â ce point de vue, elle ne saurait être comparée qu'à Clarisse Harlowe et à Paméla, auxquelles elle a dû servir de modèle. Belle comme elles, innocente et ignorante commie elles, la pagvre fille s'est trouvée jetée, dès son entrée dans la vie, au milieu de toutes les embûches du vice et de tous les dangers de la misère. Rien de plus touchant que son histoire. Orpheline de noble race, elle ignore son origine, et elle est élevée pauvrement, par chanté, à la campagne; ses parents adoptifs meurent au moment où une circonstance fortuite vient de rappeler à Paris, et elle reste seule, sans appui, sans conseils, perdue dans cette ville immense, avec peu d'argent, trop de beauté et toute l'inexpérience de ses dix-huit ans. D'abord placée comme fille de boutique chez une lingère, M°*^ Dutour, elle est exposée aux attentions perfides d'un taux dévot, M. de Climal, et elle s'éprend d'un jeune homme riche et de noble naissance, Valville, qu'un accident lui a fait connaître et dont l'amour ardent, sincère et' pur, .quoique inconstant, la sauve de sa propre coquetterie. Leur union devait évidemment, dans la pensée de Marivaux, couronner le roman, et elle le termine, en effet, dans la conclusion que lui a donnée M""® Riccoboni; mais que d'épreuves traverse la malheureuse Marianne avant d'atteindre le but tant désiré! Valville est le neveu de M. de Climal : il soupçonne quelque intrigue entre son oncle et Marianne et rompt avec la jeune fille. Quand Marianne le retrouve, après avoir chassé son indigne protecteur et quitté M°° Dutour, c'est chez sa mère, M"'® de Miran, qui l'a généreusement recueillie dans sa détresse ; elle n'a pas de peine à convaincre le fils et la mère de son innocence, qui est, du reste, hautement reconnue, peu de temps après, par M. de Climal mourant. Un autre obstacle s'oppose cependant encore à la réalisation de ses vœux : elle craint d'abuser de l'hospi-

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talité de sa bienfaitrice en poursuivant un mariage disproportionné où elle aurait tout à gagner. M""" de Miran, qui a toutes les qualités, même le courage invraisemblable de Touler aux pieds ?e préjugé nobiliaire, lève, il est vrai, les scrupules de Marianne et consent à son union avec Valville ; mais les malheurs de la pauvre orpheline ne sont pas finis. Il lui faut lutter encore contre Tinimitié des parents de Valville, qui, pour éviter à leur Tamille une mésalliance, la font enlever et enfermer dans un couvent. Elle réussit pourtant à en sortir, grâce à sa présence d'esprit, à la chaleur persuasive de son langage, grâce à Tiniervention opportune de M"^* de Miran et à Tbumanité d'un ministre dans le portrait duquel on a voulu reconnaître M. de Machault. D'autres tribulations attendent encore Marianne: elle ne recouvre sa liberté que pour tomber malade et pour perdre le cœur de Valville, qui s'éprend d'une jeune A^nglaise, M"' Varthon, pensionnaire du couvent où M'"'' de Miran a placé sa fille adoptive. C'est de la bouche même de sa rivale que linforlunée, à peine rétablie, apprend l'inconstance de son amant et son propre malheur.

Marivaux a décrit avec éloquence l'indignation et la douleur de son héroïne. « Pour moi, dit-elle, je restai presque privée de sentiment. Â la fin, je me soulevai et me mis à regarder cette lettre (écrite par Valville à miss Varthon). Ah! Valville, m'écriai-je, je n'avais donc qu'à mourir! » Et comme la jeune Anglaise, avec plus d'habileté que de bonne foi, cherche à la consoler, en lui représentant que la perfidie même de l'indigne Valville doit diminuer ses regrets : n Hélas ! n'importe, il m'aimait, répliqiie Marianne; il m'aimait et vous me l'avez ùté. » Si vive que soit sa souiTrance, la pauvre fille délaissée impose cependant silence à sa douleur ; avec un courage dont peu de femmes seraient capables, elle rend â Valville sa parole et prie M*"*" de Miran de renoncer à son projet de mariage. Ici, la marche du roman est suspendue par un de ces épisodes tels qu'on les écrivait au dixhuitième siècle et tels qu'on en rencontre tant dans Gil Blas. Une religieuse du couvent où se trouve Marianne l'a prise en affection et cherche à la consoler en lui faisant le récit détaillé des aventures analogues qu'elle-même a traversées quand elle vivait dans le monde sous le nom de M*^"" de Tervire. Cette très longue histoire n'a jamais été terminée par Marivaux, et le roman lui-même serait dès lors resté inachevé si RI"* Riccoboni n'avait eu l'heureuse inspiration de le compléter, en composant, avec l'assentiment de Marivaux, une dernière partie dans laquelle Valville, arraché par un séjour à la Bastille et par

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une longue maladie à sa folle et persistante passion pour mis^ Varthon, revient enfin sans réserve à Tamour fidèle et pur que lui a gardé la touchante Marianne. Un hasard heureux, mais prévu, a, d'ailleurs, dans rintervalle, fait retrouver à celle-ci la preuve inconlestable de sa haute naissance.

Cette analyse rapide et décolorée ne peut donner une idée du plaisir qu'on éprouve à la lecture du ronnan, ni surtout de la sympathie émue qu'inspire le principal personnage. Marianne est une figure idéale et pourtant naturelle. On ne saurait unir plus de tendresse et de finesse à plus de pureté morale, plus de fermeté d'âme et de belle humeur à plus de réelle sensibilité, plus de sagesse, enfin, à toute rhonnête et innocente coquetterie d'une jolie fille de dixhuii ans. La pauvre Marianne pousse par certains moments jusqu'à l'héroïsme le respect du devoir et le culte de la vertu ; mais elle n'a garde de moraliser ni de se raidir; elle n'affecte pas^ comme tant d'autres, une indifférence qui n'est pas dans son cœur; elle ne se drape pas avec plus d'amertume et de fierté que de sincérité dans le manteau d'un faux stoïcisme. Marianne, — et c'est là son charme, — sait éprouver et avouer sans embarras tous les sentiments ardents, mais purs, qui peuvent faire battre un cœur virginal : elle aime et veut être aimée; comme toute fille d'Eve, elle a le désir de plaire; elle serait coquette, si la vivacité même de sa passion ne lui servait de sauvegarde. Tant qu'elle n'a pas vu Valville, ou plutôt tant qu'elle n'a pas l'espoir de Tépouser, elle a pour la toilette, pour la louange, pour les succès personnels, toutes les faiblesses que peut avoir une enfant du dix-huitième siècle et une fille de Marivaux. Lisez, par exemple, la scène de Téglise, où, parée des beaux atours que lui a donnés M. de Climal, elle sent avec une joie naïve les regards de l'assistance fixés sur elle; lisez le vivant récit des hésitations qu'elle éprouve lorsque, ramenée chez Valville S la suite d'une chute et obligée de montrer son pied foulé au chirurgien, elle se réjouit et s'effraye à la fois de l'impression que la vue de ce joli pied produit sur son amant; lisez encore cette scène où, voulant rompre avec M. de Climal et lui renvoyer ses présents, elle quitte à regret la brillante toilette qui lui a valu un si éclatant succès, puis trouve mille bonnes raisons pour la conserver encore quelques heures, et finit par la revêtir de nouveau avec un plaisir que ne saurait altérer complètement toute l'amertume de sa situation : il est impossible de pousser plus loin la coquetterie honnête et l'amour innocent de la

parure. Mais que Tamour parle ou que le devoir commande un sacrifice, qu'il faille chasser son unique protecteur, M. de Climal, quand il démasque trop ouvertement ses batteries, qu'il s'agisse d'étouffer son amour pour Valville, de peur d'abuser de l'hospitalité de^sa mère, qu'elle doive s'effacer et s'oublier elle-même pour rendre toute liberté à son amant infidèle, Marianne n'hésite jamais. Bien q^ue le cœur lui saigne et que son courage soit à chaque instant près de faiblir, elle accomplit grandement, largement, avec sérénité, sans récrimina* lions et sans doléances inutile^, ce que lui conseille l'honneur, ce que lui dicte la conscience. Elle pousse l'abnégation jusqu'à vouloir cacher à sa mère adoptive la trahison de Valville et jusqu'à pallier, dans le récit qu'elle e^t ensuite amenée à en faire, les torts trop réels de M^^® Varthon. Modeste dans son dévouement, charmante dans sa simplicité, elle dissimule avec une rare force d'âme les efforts qu'elle laii sur elle-même et les larmes amères qu'ils lui coûtent. En la voyant si résignée, si digne, si courageuse, on -la plaint, on l'admire, on répète le mot de M""^ de Miran : <( Qui pourrait la connaître sans l'aimer? »

Tout ce qu'on serait tenté de lui reprocher, c'est peuWêtre un excès d'énergie, une sorte de confiance virile en elle-même qui lui fait affronter l'épreuve sans appréhension et la pousse presque à bravée le péril. Il est impossible de rester plus pure qu'elle ; il est difficile de s'exposer davantage. On s'étonne, par exemple, de la longanimité dont elle use, à l'origine, vis-à-vis de M. de Climal, de la patience avec laquelle elle attend qu'il se déclare, de l'oreille presque complaisante qu'elle prête aux conseils équivoques de la lingère. Si elle arrive au but sans que la plus légère atteinte ait terni l'éclat immaculé de sa robe virginale, elle n'en a pas moins suivi certains sentiers où Ton est surpris de la rencontrer. On regrette qu'elle aime ainsi à côtoyer l'abîme, et, tout en souhaitant aux jeunes filles de savoir se tirer comme elle des épreuves les plus dilficiles, on ne conseillerait à aucune de jouer aussi étourdiment avec le feu.

Le personnage de Valville offre évidemment beaucoup moins d'intérêt et d'attrait. Tant qu'il reste fidèle à Marianne il est séduisant de grâce et de tendresse, mais son inconstance impardonnable et insuffisamment amenée révolte le lecteur. Marivaux lui a pourtant cherché des excuses, et il les a mises dans la' bouche de Marianne ; non pas de Marianne encore jeune, mais de Marianne devenue vieille

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et jugeant à distance, à mesure qu'elle les raconte, les aventures de sa vingtième année.

u Valville n'est point un monstre, conune vous vous le figurez, dit-elle. Non, c'est un homme fort ordinaire, madame ; tout est plein de gens qui lui ressemblent... Je vous peins lïon pas un cœur Tait à plaisir, mais le cœur d'un homme, d'un Français qui a réellement existé de nos jours. Homme, Français et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. U n'avait, pour être constant, que ces trois petites difflcuUés à vaincre... Valville, qui m'aime dès le premier instant avec une tendresse aussi vive que ^subite (tendresse ordinairement de peu de durée ; il en est d'elle comme de ces fruits qui passent vite, à eause qu'ils ont été mûrs de trop bonne heure), Valville, dis je, à sa volage humeur près, fort honnête homme, mais né extrêmement susceptible d'impresssions, rencontre une beauté mourante qui le touche et qui me l'enlève; mais ce Valville nef m'a pas laissée pour toujours ; ce n'est pas là son dernier mot. Son cœur n'est pas usé pour moi, il n'est seulement qu'un peu rassasié du plaisir de m'aimer, pour en avoir trop pris d'abord. Le goût lui en reviendra ; c'est pour se reposer qu'il s'écarte ; il reprend baleine, il court après une nouveauté, et j'en deviendrai une pour lui plus piquante que jamais ; il me reverra, pour ainsi dire, sous une figure qu'il ne me connaît pas encore : ce ne sera plus la même Marianne.

a Je badine de cela aujourd'hui ; je ne sais pas comment j'y résistai alors... )>

Ce dernier mot est le vrai ; il part du cœur et Ton sait gré à Marianne de le dire. Quant au reste du plaidoyer, il est joli, mais peu fait pour convaincre. Si les héros de roman sont seuls constants dans leurs affections, comme l'insinue Marivaux, mieux vaut encore paraître chimérique, invraisemblable, en leur ressemblant, que de pousser, comme Valville, l'infidélité jusqu'au point où elle devient révoltante et à peine croyable. Marivaux, ai habile pourtant dans l'art des nuances, n'a pas assez ménagé la transition entre l'amour et la trahison de Valville, et, en voulant le faire volage et faible, il n'a réussi qu'à le rendre odieux. C'est assurément là le défaut le plus sérieux de son roman.

Les autres caractères sont, au contraire, vrais et finement tracés. Quelle ligure, par exemple, plus digne de respect et d'affection que celledeM"° de Miran,sibonne, si indulgente, si délicatement secourable!

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(( Elle ne sonp:eait pas seulemenl à être louable ; jamais elle ne lut généreuse à cause qu'il était beau de l'être, mais à cause que vous* aviez besoin qu'elle le fût ; son but était de vous mettre tm repos, afin d'y être aussi sur votre compte,.. Quoiqu'elle ne se vanlàl jamais des belles actions qu'elle faisait, vous pouviez vous vanter des vôtres avec elle en toute sûreté, et sans craindre qu'elle y prît garde... A peine pouviez-vous vous trouver autant de mérite qu'elle vous en trouvait elle-même... Elle ne se refroidissait que pour les âmes malignes; elle avait plus de vertus morales que de chrétiennes, respeclailplus les exercices de sa religion qu'elle n'y satisfaisait, trouvait lort dignes le^ vrais dévots, sans songer à devenir dévote ; aimait plus Dieu qu'elle ne le craignait, et concevait sa justice et sa bonté un peu à sa manière, et le tout avec plus de simplicité que de philosophie ; c'était son cœur et non pas son esprit qui philosophait. j> Avec plus de pénétration, de force d'âme, de goût et d'habitude du monde, l'amie de M°*®deMiran, M™® Dorsin, n'est ni moins dévouée, ni moiiïs bienveillante, mais elle est plus séduisante encore et plus animée. Quant à M. de Climal, qui est, après l'héroïne, le caractère le plus original et le mieux soutenu du roman, il nous offre le portrait achevé du Tartufe élégant, noble et distingué, tel qu'on pouvait ie rencontrer à la cour du Régent ou à celle de Louis X)^. Il ne parle pas cette langue grossièrement mystique, ce patois de fausse spiritualité que Molière a prêté à Tartufe ; il ne tombe ni dans ces exa^ératioiis dévotes, ni dans ces excès d'un zèle indiscret, ni surtout dans ces emportements d'une brutale sensualité qui caractérisent l'ignoble amant d'Elmire. Un pareil type, — Marivaux l'a compris à merveille,— est de ceux que Ton ne copie pas. Après le succès prolongé de la pièce de Molière, certains étalages de piété ne pouvaient manquer de paraître suspects, et les hypocrites habiles devaient s'en abstenir avec soin. Aussi M. de Climal aflecte-t-il moins les dehors d*an dévot que ceux d'un homme bienfaisant et secourable, presque d'un philanthrope, bien que le mot ne fût pas encore inventé. Il n*a pas, d'ailleurs, l'âme aussi basse, aussi profondément vicieuse que Tartufe ; beaucoup moins austère qu'ii ne le veut paraître et qu'on ne le croit, il ne fait que céder à la tentation à laquelle l'expose l'imprudent religieux qui s'intéresse à Marianne. Il ne semble pas avoir, dès l'abord, de dessein prémédité ; il suit, sans avoir la force de la remonter, la pente dangereuse qui le conduit à une infamie, el, s'iî succombe, ce n'est pas du moins sans retour. Il se repent, en elïet,

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et proclame, à son lit de mort, l'innocence de Marianne. Ce dernier irait est caractéristique. Tartufe en eût été incapable, Tartufe ne saurait se repentir ; il est prédestiné à mourir dans Timpénitence fiuate et dans Tendureissement de Thypocrisie. Aussi, comme Dalembert Ta dit avec raison, si le Tartufe de Molière est, à coup sûr, tii] meilleur Tartufe de comédie, celui de Marianne est un meilleur Tartufe de roman. Le seul malheur de Marivaux est de n'avoir pas assez senti celte différence et d'avoir trop laissé voir, avec son iniraîtable amour-propre d'auteur, qu'il préférait d'une manière absolue sa création à celle de Molière.

On a aussi teaucoup admiré, et à bon droit, la peinture de la désolation de Marianne, lorsque, après avoir congédié M. de Ciimal, quitié M""® Dutour et cherché inutilement un refuge auprès du vieux relLieux qui est son seul appui, elle sort désespérée du parloir et erre k l'aventure dans Paris. Une solitude lui paraîtrait moins déserte et il n'est pas de passant, même le plus misérçible, qui ne lui fasse envie. « Hélas! dit-elle, ces gens-là sont heureux. Chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra, et ils ne seront plus ici, ils seront retirés chez eux; et moi, je ne sais où aller, on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque... » Parole touchante et qui fait honneur à la sensibilité de Marivaux!

Plusieurs personnages secondaires, mais moins heureusement esquissés, se groupent dans Marianne autour des acteurs principaux ; qnehiues scènes épisodiques méritent aussi une mention et un éloge. W^"" Dutour, la grosse lingère, avec sa bonhomie maladroite, sa vuli^arité populaire, sa conscience plus que large, sa loquacité implacablej est un type de commère excellent. L'abbesse et les religieuses, au teint reposé, à la parole douce et onctueuse, sont bien des nonnes de ces couvents à demi mondains qui abondaient au dix-huitième siècle. L'audience dramatique dans laquelle Marianne défend sa liberté contre un ministre et finit par la reconquérir, son entretien si touchant avec Valville, devenu infidèle, séduiraient, charmeraient encore le' lecteur qui auraii la bonne inspiration de rouvrir ces pages oubliées et jaunies par le temps. Il reprocherait sans doute à Marianne di^s longueurs, des expressions peu naturelles et une abondance excessive de réflexions étrangères à l'action; mais il n'en ratifierait pas moins l'éloge que La Harpe a fait de ce roman, dans sou jugement pourtant peu bienveillant sur Marivaux, et il dirait avec rauteur du Lycée :

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'<( Sa Marianne et les premières parties de son Pai/mn parvenu, qut Marivaux n'a pas achevé, seront, en tout temps, une lecLure agréable* ATar/anneseule lui assure une des premières places parmi les romanciers français. »

Marivaux a toujours aimé à mettre en scène des lypes populaires Dans Marianne, on en rencontre au moins un : M""*" Duiour, la lingère; et, au début du roman, plusieurs incidents donnent à Marivaux l'occasion d'esquisser le caractère de la populace parisienne. Comme le dit Dalembert, avec ce superbe dédain du peuple que per* sonne ne poussa plus loin que certains philosophes du siède dernier : « Il n'a pas dédaigné de peindre jusqu'à la sottise du peuple, sa curiosité sans objet, sa charité sans délicatesse, son inepte et offensante bonté, sa dureté compatissante, et rien n'est peut-être plus vrai que la pitié cruelle de M"° Dutour pour Marianne, à qui elle enfonce innocemment le poignard, à force de se montrer sensible pour elle. »

Dans son autre roman, le Paysan pat^enu, Marivaux transporte le lecteur parmi d& très petits bourgeois, ou même en pleine classe populaire. 11 décrit avec finesse, avec entrain, avec vérité, les mœurs de ce petit monde alors si peu connu, bien que si intéressant: son gros bon sens, ses vues courtes, sa morale accommodante, ses passions mesquines, mais violentes, son esprit de l'amille et son caractère secourable par boutades, sa grossièreté choquante jusque dans la manière de rendre service. Il semble ()ue, par la diiférence des milieux, par la nature diverse des incidents et par le sujet même, Marivaux ait voulu faire du Paysan parvenu rantitlièse de Marianne. Tous deux partent de bas : si Tune est une fi lie sans famille et sans ressources, l'autre est un fils de fermier qui quitte son village poursuivre, en qualité de valei, son seigneur â Paris: mais, tandis que la venu de Marianne rexpos(3 aux plus cruelles traverses, Jacob fait son chemin dans le monde, gr;\ce à sa conscience facile. Il est vrai que, loin de s'endurcir, comme 11 arrive le plus souvent, à mesure qu'il s'élève, il s'améliore et se moralise à chaque échelon qu'il gravit. Sa corruption ne tient donc pus ii mm perversité

Daturelle; elle n'est que le fruit de la misère et le résultat des déplorables exemples qu'il a eus sous les yeux. Ce jeune paysan de dixneuf ans semble avoir pour destinée singulière de tourner la tête à toutes les femmes qu'il approche. Il a commencé par être mis, chez son seigneur, à la même épreuve que Joseph chez Putiphar; Taventure a failli Tmir mal pour lui. Aussi la leçon n'est-elle pas perdue. Jacob est bien résolu à ne plus se défendre des passions qu'il inspire. Il fait l'essai de ce nouveau système sur une vieille fille, la dévote M^^MIabert, beauté de plus de quarante-cinq printemps, qui le rencontre sur le Pont-Neuf, le prend à son service et l'épouse peu de jours après. La conclusion de ce mariage impromptu donne lieu à une série d'incideuts comiques, que Jacob raconte avec autant d'esprit que de naturel. Le manège de la cuisinière de W^^ Habert qui jette son dévolu sur le nouveau venu et que Jacob amuse adroitement en cachant son jeu; l'indignation du directeur des deux dévotes lorsqu'il se heurte à un visage inconnu que ses pénitentes ont introduit chez elles à son insu; les contestations aigres, les disputes et la brouille des deux demoiselles; la curiosité indiscrète et l'intarissable babil d'une veuve de procureur chez laquelle Jacob et sa femme vont s'établir; la tendresse à la fois dévote et sensuelle de la vénérable mariée» qui éprouve pour son mari une sorte d'adoration mystique et qui semble trouver plaisir à frustrer les droits du diable en savou* raiit, sans pécher, toutes les jouissances des pécheurs ; toutes ces scènes amusantes sont vivement décrites, avec entrain, bonne grâce et vérité. Voilà donc Jacob établi, à son aise, et devenu, par la grâce de sa femme, monsieur de La Vallée. D'autres amours, encore moins avouables, compléteront sa fortune. Il est marié de la veille, et déjà il noue une intrigue avec une dame de qualité entre deux âges, M"** de Ftîrval, dont les beaux restes font sur lui une vive impression. Grâce à elle, il est recommandé à un traitant et introduit dans le monde de la finance. Par malheur, l'apparition malencontreuse d'un sei«ï;neur de son pays le met en fuite, au plus beau moment d'un rendez-vous amoureux, et l'oblige à renoncer à M""® de Ferval. Une grossg Hnancière la remplace et prend, à son tour, Jacob sous sa proleclion, pendant que M'"^ de La Vallée, toujours éprise à la folie de son jeune mari, tombe malade et s'éteint lentement sans avoir perdu ses illusions. — M. de La Vallée hérite, occupe un emploi, acquiert les manières du monde, et, voyant dès lors sou avenir assuré, songe sérieusement à devenir honnêle homme. — H y est aidé par

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l*atnilié d'un grand seigneur auquel il a sauvé la vie. A son école et sous ses auspices, il slnitie aux délicatesses de Ja haute société et finit par concevoir une passion ardente et désintéressée pour une jeune veuve de noble famille qu'il épouse, et en compagnie de laquelle il va, s'il faut en croire le continuateur de Marivaux, faire le bonheur de son village natal, dont il est devenu seigneur.

Jacob est, comme on voit, un frère cadet de Gil DIaa. Il n'est guère plus scrupuleux, il est au moins aussi heureux que le Jeune bachelier de Santltlane; mais il n'en a pas Tesprit délicat, les grands airs espagnols et la gentilhommerie castillane.. Ses aventures sont aussi moins variées, moins extraordinaires. Il ne les raconte pas avec ce ton d'ironie dédaigneuse qui perce à travers tous les récits de Gil Blas, qu'il sait, au besoin, s'appliquer à lui-même^ et qui est comnia le dernier vestige de sa dignité morale. Le Paijsan parvenu n'est qu'un Gil Blas au petit pied, un Gil Blas campagnard, de ce côté des Pyrénées. Tel qu'il est, cependant, il ne mérite pas le dédain, i7est une figure originale et presque un type; c'est une des personnifications les plus vivantes de ces aventuriers qui pullulèrent au siècle dernier et qui n'attendirent pas la Révolution pour monter h la surface : gens de rien, adroits et déliés, sans scrupule et sans préjugés, dont la corruption croissante de la vieille société et Tascendant de plus en plus marqué des financiers encourageaient les audaces et favorisaient les succès.

Marivaux a tracé cette silhouette effrontée avec vérité, avec trop i de vérité peut-être. On ne retrouve que fort peu dans le Pat/mu ( parvenu la trace de ses défauts habituels. Lesçaracières sont nets et I vivants: le récit a une allure assez rapide; le style est simple, animé ; / les dialogues sont pleins de verve comique et de naturel; enlln, il nYj a pas, comme dans Marianne, excès de réflexions morales etd'obserJ valions phil osophi(iues;mais on peut y reprocher à Marivaux un dessiii trop sec, trop anguleux, pour ainsi dire, et la bassesse trop unilbr^ mément vulgaire de ses personnages. En nous étalant leurs faiblesses ou même leurs plaies morales, Marivaux ne semble pas avoir songé à en dissimuler la laideur par ces artifices de style dont on sait toujours bon gré à un auteur, ni à reposer les regards par le contraste d'un caractère noble, mêlé à la trame de ractioii. Il a reproduit ses modèles tels qu'il les avait observés; il ne les a pas idéalisés. Il ne faut pas croire qu'ils en soient plus vivants. L'art ne consiste pas, en eiïet, à copier servilement les

types que nous offre la nature; s'il en était ainsi, la photographie l'emporterait sur la peinture, et la sténographie sur le roman, sur le drame et sur la poésie. L'artiste, au contraire, s'il est serviteur de la vérité, ne Test pas de la réalité : il se place à côté et au-dessus irelle. L'humanité, la nature posent, [iour ainsi dire, constamment devant lui ; il les observe, il en reçoit, en quelque sorte, l'image et coaïmele reflet dans son âme impressionnable, dans son imagination féconde, et il attend le moment fugitif où ses modèles lui apparaissent sous leur vrai jour, sous leur aspect favorable, dans toute leur valeur et dans toute leur originalité. Que, par un beau soir d'été, un Cfjieau, d'ordinaire prosaïque, apparaisse baigné dans des flots de pourpre et d'or, transfiguré par les rayons du soleil couchant ou etivetoppé de cette brume bleuâtre et transparente qui adoucit et lond si harmonieusement les contours : c'en est assez pour le vrai peiiUre; il notera cette impression poétique, il fixera sur la toile i:et effet passager, il le fera ressortir en laissant dans l'ombre tous tes détails inutiles, tous les côtés vulgaires du paysage, et il aura fait un tableau. Il en est de même du poète, du romancier, du dramaturge : ils n'ont vraiment droit à l'admiration des hommes que s'ils savent créer avec les éléments que leur fournit la nature. Tel jour, à telle place, dans une de ces heures propices où le cœur vibre et se montre à nu, toute Téloquence naturelle d'une âme éclate dans un mot, dans un cri, dans un regard; une grande pensée est résumée en quelques phrases d'une énergie et d'une concision lapidaires ; un caractère se peint tout entier dans un geste, dans un trait, dans une réflexion ; une passion longtemps contenue ou cachée se trahit, éclate et déborde dans quelques paroles'; c'est pour eux une bonne iortune qu'ils ne sauraient laisser échapper; c'est l'élément vivant de leur art, la manifestation passagère du beau et du vrai, le reflet et comme l'étincelle de l'idéal. Leur imagination, leur esprit tireront un être nouveau de cette matière première que leur fournit la vie réelle, et rivaliseront avec la puissance créatrice de la nature. C'est par là, c'est en inventant, non en copiant, c'est en voilant les aspects ignobles de la laideur physique et morale, qu'ils se montreront de vrais artistes et qu'ils auront prise, d'une manière durable, sur les esprits et sur les âmes. L'expérience l'a prouvé, en effet; les seules œuvres littéraires et artistiques qui soient restées sont celles dont les auteurs ont, en transfigurant légèrement la iititure humaine, témoigné de leur respect pour la pudeur de leurs

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juges, et donné satisfaction au besoin d'Idéal qui est au fond du cœur de Thomme. Les autres ont pu avoir un moment de vogue malsaine et de popularité de mauvais aloi; ils n'ont pas tardé à tomber dans Toubli.

Les romans mômes de Marivaux n'en oiïrent-ils pas la preuve î Marianne a longtemps été lue et admirée, parce que l'héroïne est un type d'une beauté idéale; le Paysan parvenu, pourtant plus vif, plus amusant et peut-être mieux conçu, a été bientôt oubîié du public, parce quUi est une copie trop fidèle et trop crue des mœurs du siècle dernier, sous leur aspect le moins relevé.

Celte tendance réaliste, que Ton remarque aveti regret dans le Paysan parvenu, ce goût exagéré du détail, cette sorte de minutie littéraire que Ton a critiquée, non sans raison, dans toutes les œuvres de Marivaux, s'expliquent par la nature de son esprit plus observateur qu'inventif et par sa manière de travailler. Il nous a livré lui-même le secret de son procédé. « Je ne suis point auteur, dit-il dans une. des meilleures pages de son Spectatew\ et j'aurais été^ je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu'on n'aurait point si Ton ne s'avisait d'y tâcher I Cela me passe; je ne sais point créer, je sais seulement surprendre en moi les pensées que le hasard me fait naître, et je serais fâché d'y mettre rien du mien... Je suis né de manière que tout me devient matière à rétkxion ; c^est comme une philosophie de tempérament que j'ai reçue et que le moindre objet met en exercice. » Plus loin, il se dépeint lui-même au sortir d'une salle de spectacle, en observation et comme en embuscade, regardant défiler les spectateurs et cherchant à deviner, d'après ratlilude, d'après la physionomie, d'après le ton et le regard, ce que cachent au fond de leur âme tous « ces porteurs de visage ^k Quand il l'a surpris ou cru surprendre, il se retire satisfait de lui-même et content de sa journée, comme l'abeille qui a buiiiié. Les hasards de la conversation et des relations mondaines 'lui révèlent-ils une situation originale, une aventure comique ou toucharile, un mot spirituel ou

profond frappe-l-il son oreille, un incident imprévu lui montre- t-il le cœur humain sous un aspect nouveau : voilà u^e scène pour sa prochaine comédie, un trait pour un dialogue futur, un sujet de développement pour sa première feuille volante. Celte idée qui Ta frappé, il l'analysera profondément, avec l'esprit d'observation consciencieux et pénétrant qui est la qualité essentielle, distinctive de son talent, et comme le fond de sa nature; il s'en rendra maftre, il en tirera, en quelque sorte, tout ce qu'elle peut donner; il la fécondera par un travail habile autant qu'assidu, trop assidu peufcêtre; il ne la quittera qu'après l'avoir pour ainsi dire épuisée. Dans cette élaboration patiente, il n'a pas son égal ; mais il ne faut pas lui en demander davantage. Il est inhabile à substituer aux personnages réels qu'il a si attentivement et si bien observés un être idéal et pourtant vivant, œuvre de son esprit, fils de son imagination; il ne sait pas, le moment venu, oublier le modèle pour ne suivre que son imagination personnelle ; il n'a pas et ne prétend pas avoir cette faculté créatrice, qui est comme la partie divine <le l'art, ce ^nens divinior de l'artiste et du poète. Aussi, dans ses œuvres d^imagination, dans ses romans, dans ses comédies, à côté d'un dessin correct, précis, conforme aux indications de la nature, regrette- t-on, trop souvent, l'absence de la couleur et du relief. Il est rare que, sous le portrait, on n'aperçoive pas l'ébauche, et, sous le tableau, l'esquisse.

il en est, en effet, de Marivaux comme de beaucoup de peintres plus dessinateurs que coloristes, dont le talent ne peut être pleinement compris et apprécié qu'après que la mort a fait connaître les nombreuses et admirables études dont leurs cartons étaient remplis. Avec cet instinct sûr que l'amour-propre donne souvent aux auteurs comme aux coquettes, et qui les porte à mettre surtout en évidence les traits le^ plus heureux de leur physionomie, Marivaux n'a pas gardé en portefeuille les esquisses morales, les ébauches philosophiques qui ont servi de préparation et comme de trame aux scènes de ses romans, aux dialogues de ses comédies. Il les a mises au jour de son vivant, dans ses Pièces détachées, dans le Spectateur^ dans le Cabinet du philosophe^ dans les divers recueils dont il a commencé, à plusieurs reprises, la publication périodique, sans avoir jamais la constance et l'exactitude nécessaires pour la continuer. Nulle part il ne s'est montré plus lui-même, avec ses précieuses qualités, avec ses faiblesses incontestables; nulle part il n'a déployé

plus de pénétralion, de finesse, de sensibilité vraie, de philosophie sans esprit de secte, de verve railleuse sans méchaticelé; mais mille part aussi il n'a su moins éviter la subtili.té, les longueurs, Tabua des réflexions philosophiques, la recherche des expressions singulières ou l'emploi de formes contournées. Ces défauts, il est vrai, choquent moins le lecteur dans des recueils de pensées, de lettres ou de nouvelles, que dans un roman ou dans une comédie : il y a, eu etfet, peu d'action, point d'intrigue, dans ces scènes détachées que Marivaux emprunte à la vie de chaque jour, et, comme il parle presque toujours en son propre nom, on est moins tenté de lui reprocher les longs développements, les digressions et le ton didactique.

Il lui arrive, d'ailleurs, de s'en dégager. Quand il s*est emparé d^nie idée heureuse, d'une situation intéressante, son style s'anime^ s'éclaircit; sa langue devient à la fois plus pure et plus simple; les mots vrais, les pensées justes, semblent venir naturellement sous sa plume, sans alliage de recherche ni de subtilité ; il lui arrive même de s'élever jusqu'à la véritable éloquence. Ces heureuses rencontres sont rares dans les Pièces détachées qu'il publia, jeune encore, au temps de ses fâcheuses camaraderies littéraires avec La Moite; les entretiens de deux coquettes, qui remplissent une grande partie du recueil, sont presque une parodie involontaire : ils t'unt penser à La Calprenède; on croit voyager en plein pays du Ttndre, en compagnie de deux précieuses dont les mièvreries amoureuï^es ne sauraient être comparées qu'aux minauderies littéraires de l'auteur. Dès cette époque, pourtant, Marivaux avait donné sa mesure dans une série d'observations sur les mœurs et les caractères des diirérendes classes de la population parisienne. On y rencontre des traits d'une vigueur et d'une vérité remarquables, des obaervalions profondes dont on retrouve la trace dans le Paysan parvenu^ et qui, aujourd'hui encore, à cent cinquante ans de dislance, n'ont rien perdu de le'jr justesse. « Le peuple, dit iMarivaux, a des fougues de soumission et de respect pour le grand seigneur, et des saillies de mépris et d'insolence contre lui... Quand il est bon, il verserait pour vous son sang; quand il est mauvais, il vous ôterait tout ïe votre,-. Personne ne caractérise plus éloquemment que le peuple*.. 0[\ lui inspire aisément de la condance; mais, quand il la perd, il déshonore...; il devient méchant, comme il devient bon, sans être le plus souvent ni l'un ni l'autre. Le peuple court à une exécution avec une avidité curieuse, qui se joint à un sentiment de compassion pour le

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malheureux... L*intérêt seul fait ici la vraie dépendance du peuple. Le cordonnier y va de pair avec le duc et le marquis; l'argent est le seul litre de grandeur qu'il révère. » La fausse modestie, la magnificence de mauvais goût, Tâpreté des bourgeois, la mesquine envie de ieury femmes, la politesse intéressée des marchandes, la dureté, la hauteur et la corruption des personnes de qualité, ne sont pas moins finement analysées, moins vivement dépeintes; mais ce qui, comme toujours, inspire le plus heureusement Marivaux, c*est la vanité des beaux-esprits ses confrères. Il excelle à pénétrer les mille replis de ieur i [Insondable amour-propre, à en raconter les adroits stratagèmes, les ruses inOnies, les déguisements indéfiniment variés, les eoi|uetleries égales, sinon supérieures à celles des femmes. N'est-ce pas une manœuvre vraiment féminine que cet empressement habile avec lequel un écrivain supérieur, se trouvant en compagnie d'auteurs secondaires, affecte de s'exprimer avec éloge sur leurs ouvrages et ne laisse jamais Tentretien tomber sur les siens, afin d'éparf^^ner à ses œuvres l'affront d'un rapprochement? Si le malheur veut cependant qu'on en parle, il se laissera louer avec condescendance, sans excès de fausse modestie, sans dédain apparent pour ceux qui le flattent, en homme habile qui sait ce qu'il vaut, mais qui tient à faire accepter sa supériorité, en paraissant ne vouloir y croire que sur la foi d'autrui. Il trouve, en effet, un raffmement de jouis^ sance vaniteuse à ne pas se contenter du sentiment intime de sa propre valeur, mais à amener encore, par des ruses adroites, ceux qu'elle pourrait offusquer à la reconnaître de bonne grâce, et, en quelque sorte, à lui faire cortège. Une coquette ne raisonnerait pas mieux : car, ainsi que l'a dit Marivaux, « l'homme vraiment supérieur est celui qui sait plier les autres à lui souffrir, à lui pardonner sa supériorité. Tout homme supérieur qui révolte les autres n'est pas si supérieur que l'on pense je dis : quand même on lui passe en secret qu'il l'est».

Celte insondable vanité des auteurs a toujours été, pour Marivaux, une source féconde d'observations heureuses et de fines satires. Il n'a eu garde de la négliger dans le Spectateur, œuvre de sa bonne époque, écrite dans toute la maturité de son esprit et de son talent et Tune des meilleures qui soient sorties de sa plume. 11 y a, d'ailleurs, Iraiié avec un égal bonheur les sujets les plus divers, et il y a esquissé une série de petits drames intimes qui feraient aisément verser des larmes; il y a touché presque toutes les cordes de l'âme,

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agile, pour ainsi dire, toutes les fibres du cœur humain. C'est là qu'il faut l'étudier, si lou veut connaître loutea les ressources, toute la variété de son talent, si Ton veut savoir à t[ue\ pnint le peintre gracieux des Lisette et des Sylvia pouvait devenir éloquent avec siniplicité. Jamais femme amoureuse, et pourtant lidèle au devoir, adressa-t-elle à un amant dont elle veut faire cesser les trop dangereuses assiduités une lettre plus touchante, plus noble et plus vraie, que celle qu'a supposée Marivaux? La tendresse la plus vive et la plus ingénieuse trouverait-elle de plus fortes raisons, de plus douces consolations pour faire accepter un tel sacrifice? (Souvenez- vous de vos caresses. Il est vrai qu'elles étaient innocentes ; mais je iii*en défendais mal. Eh! n'était-ce pas vous les rendre? i^uis-je rien démêler dans mon cœur? Je veux chercher et je me perds. Comment, avec tant d'amour, puis-je savoir si je me repens d'aimer? Je renonce à vous et je vous regrette; je veux vous ôter toute espérance et j'ai peur que vous croyiez que je ne vous aime point n. Le trouble de la passion fut-il jamais mieux rendu que dans ces lignes enflammées où la pauvre jeune •femme avoue si clairement sa faiblesse, au moment même où elle supplie qu'on l'épargne? Mais, plus loin, avec quelle force elle invoque le sentiment de l'honneur et \n sainteté des serments : « Sans doute, nous nous serions juré de nous aimer toujours. Ah! monsieur, à qui devais-je plus de lidélilé qu'à mon mari? A qui, vous, en deviez-vous plus qu'à l lionneur? n Julie, épouse déchue après une lutte désespérée, vîcUnie d'un amour longtemps combattu, vous pouvez paraître et verser ces belles larmes qui émurent tout un siècle, vous ne direz pas mieux que cette inconnue.

Que d'autres situations émouvantes, que d'autres pages touchâmes dans le Spectateur! L'innocence placée entre les tortures de la mist^re et la tentation d'une richesse déshonorante ne parla jamais un langage plus élevé que celui de cette jeune fille, belle, vertueuse, lorcée de mendier le soir pour donner du pain à sa mère, exposée aux entreprises d'un riche corrompu et dont Marivaux a rei^ueilli les plaintes touchantes. Il semble que l'on entende déjà Marianne. N'est-ce paa elle encore qui s'annonce, de loin, dans celle lettre si brûlante, si éloquemment indignée d'une jeune fille abandonnée par son séducteur? Marivaux ne songeait-il pas déjà à son héroïne, lorsqu'il commençait, dans le Spectateur, l'histoire, malheureusement inachevée, d'un jeune homme élevé à la campagne par des parenis autrefois

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riches et presque réduits à Tindigence? Il les perd tous deux en même temps et reste seul avec sa jeune sœur, sans ressources, sans expérience, sans appui, exposé à rindifference ou aux perfidies des hommes. Sa sœur trouve dans un couvent un refuge contre les poursuites d'un séducteur jeune et riche; quant à lui, il va chercher fortune à Paris. Marivaux a peint avec une vérité frappante la défiance que tant d'infortunes accumulées inspirent au malheureux, le découragement qui l'accable, le sentiment d'effroi qui s'empare de lui en face de ce monde égoïste et hostile, où il se sent plus seul qu'au milieu d'un désert. Marianne, perdue dans Paris, n'est pas plus intéressante et ne ressent pas de plus poignantes angoisses.

Dans cette lamentable revue des misères humaines, qui lui a inspiré tant de pages simples, émues et vraiment belles, il en est une que Marivaux a décrite avec une vigueur et un coloris tout particuliers : c'est la douleur poignante d'un père délaissé et presque renié par son lils. Cet homme âgé, infirme, que son fils, devenu riehe> relègue brutalement à la campagne, après l'avoir dépouillé de son bien, raconte avec une amertume concentrée sa déplorable histoire au rédacteur du Spectateur^ et sa lettre est un chef-d'œuvre. Elle a été signalée comme telle, du vivant même de Marivaux, et placée, entre toutes ses œuvres, en un rang exceptionnel. La lettre de ce père outragé ne contient, cependant, ni invectives passionnées, ni éclats d'indignation, ni efforts d'éloquence, et il semble que chacun pourrait l'écrire; mais l'effet en est si bien calculé, les paroles du vieillard sont si habilement mesurées, sa douleur est si simple et si naturelle^ il raconte d'une façon si frappante les circonstances de son malheur que l'on se sent pris pour lui d'une compassion poignante et qu'on ne peut terminer la lecture de sa lettre sans serrement de cœur, sans haine et sans colère pour l'ingratitude contre nature dont il est la victime.

« Oui, l'on vit encore, écrit l'infortuné ; il reste encore du courage et des forces, quand on sent de la douleur et du désespoir; et moi, monsieur, je ne vis plus, je ne liens plus à la vie que par un sentiment de tristesse qui me pénètre, qui confond et qui glace mon âme, qui ne me laisse ni crainte ni espérance, qui m'anéantit. Les hommes aujourd'hui me rejettent et m'abandonnent, et ce n'est encore là qu'être rejeté et abandonné des hommes; mais mon fils me rejette et m'abandonne comme eux, et c'est être rejeté et abandonné de la nature entière... Mon fils, de l'état déplorable où vous m'avez rais,

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de cet état d'abattement où je languis, c'est mon amour i|ul s'élève; vous n'avez pu me i'ôter^ c'est lui qui se plaint à vous; il ii6 m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Votre cœur ne me connaît plus et ma tendresse subsiste encore ; je n'ai pu cesser d'être votre père, comment avez-vous fait pour cesatîr d'êire mon fils? Il n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la tïature; tout s'y est donc séparé de moi. Je n'y vois plus qu'un désert. »i

Arrêtons-nous sur ces paroles de désolation. L'esprit et }e cœur humains n'ont jamais trouvé d'accenls plus déchirants pour rendre une douleur plus vraie, plus profonde, plus digne de respect.

A ces désolants tableaux des infortunes de ce monrlR, Marivaux a mêlé, dans son Spectateur, beaucoup de scènes moins sombres. Ainsi le voulaient et l'esprit de son siècle, et la nature de sa publication, et son propre caractère. Il n'a eu garde d'oublier les coqueLies : une œuvre où elles n'«)ccuperaient pas une des premières places serait-elle vraiment de lui? Leurs ridicules, comme la vaiihé de!^ auteurs, ont fourni ample matière aux observations du Spectateur. Il a même entrepris ia publication spirituelle, amusante et ;^aie des mémoires dune coquette, qui confesï^e ingénumeiit, à Tappro^ che de ses quatre-vingis ans, par quels artilices elle faisait auirefois le désespoir de ses pareilles et celui des amoureux. EH» en est bien revenue, dit-elle; ce qui ne l'empêche pas de taire, en pas?>ant, celle rétîexion suspecte : « N'y a-t-il pas des charm s de diilérent carac* tère? Un^ femme faite ei d'un ceriain âge n'a-t-elle pas les sieusVw A côté des aveux de ceite coquette, qui nous conte si joliment ses souvenirs, que de charmantes scènes de comé«lie, que d« jusies et fines saines on rencontre encore dans le Spectateur f Ce àébMeuT qui ne saurait rembourser, mais qui veut bien prêtera son créancier, et que Marivaux fera revivre, du reste, dans YHéritier de Village; ce mari, victime d'une femme odieusement avare, qui pourrait fournir de nombreux compléments à la satire de Boileau conlre les femmes^ qui n'a cependant pas la force de secouer le joug, mais qui se venge en accablant, de temps à autre, sa parcimonieuse épouse de quelque cadeau extravagant à force de magnificence; cet enfant comprimé qui reste muet devant son père et qui a cependant le naturel le plus expansif sans que ses parents le soupçonnent ; cette jeune fille, sœur de VAgnès de Molière, à qui sa mère fait prendre, par ses exagérations dévotes, la piété en horreur; cet excellent philosophe grec que tout le monde délaisse et dupe tant qu'il ne cherche qu'à se fair^

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aimer, et qui, pour avoir des amis reconnaissants, est obligé de se faire craindre et de prouver qu'il peut nuire : voilà autant de types vivants, intéressants, que Marivaux esquisse d'une main légère, autant d'idées plaisantes qui auraient pu servir de matière à d'excellentes comédies.

Il ne s'en est pas tenu, par malheur^ à ces charmantes et spirituelles études de caractère, écrites d'un style vif, clair, simple et sans prétention ; il a voulu faire œuvre de critique littéraire, il a prétendu ériger sa pratique en théorie, bn ne saurait sans doute lui tenir riguMur pour Téioge hyperbolique qu'il a fait de la tragédie de La Motte. Inès de Castro ; cette faute de goût n'est qu'une erreur de l'amitié. Il faut aussi lui passer sa critique des critiques, ses protestations trop indignées contre les partis pris littéraires, ses railleries contre certains fanatiques des anciens, qui défendaient l'antiquité comme un bénéficiaire eût défendu sa prébende, et qui, au fond, se préoccupaient beaucoup moin^ de la gloire d'Homère que de celle qu'ils se flattaient d'acquérir en le commentant. Marivaux, après tout, n'usait que de représailles permises, et quelques-uns de ses traits portaient juste. <« Savez-vous bien, dit-il, ce que, chez certaines gens, signifie ce reproche de courir après l'esprit? Comment I messieurs les modernes, petits marmousets, vous prétendez valoir et surpasser des auteurs qui ont écrit en grec et en latin, et que j'étudie depuis vingt ans I Si le monde allait vous en croire, que deviendrai-je, moi, qu'on associe au respect qu'on leur rend? Faudral-il me réduire à l'affront de vous admirer, vous avec qui je vis tous les jours? » Pour être méchante, l'interprétation n'en était pas moins exacte; qui sait si, dans certains cas, elle ne le serait pas encore aujourd'hui? Ailleurs, Marivaux revient de nouveau, sans se mettre directement en cause, sur ces critiques qui'lui tiennent si fort au cœur, et il abuse de son privilège d'homme spirituel pour attribuer à des motifs personnels la condamnation prononcée par certains juges littéraires contre la recherche de l'esprit. « Quand je songe, dit-il, à cette critique, surtout à celle de courir après l'esprit, je la trouve la chose du monde la plus comique, tant j'ai de plaisir à me représenter la commodité dont elle est à tous ceux qu'elle dispense heureusement d'avoir de Tesprit, et qui ne l'attraperaient point quand ils courraient après. » Cela est vrai, et jusqu'ici Marivaux est dans son droit; mais pourquoi faut-ii qu'à son tour, il pousse jusqu'à l'excès son apologie et la fasse dégénérer en une sorle de glorifica-

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tion personnelle fort mal déguisée? On a souvent regretté sou défaut de naturel : il le sait, car il entend à demi-mot, et, en pareille manière, il est doué d'une Qnesse d'oreille incomparable. Ne croyez pns qu'il en convienne, ni même qu'il consente à s'en défendre ouvertement : il prend un détour qui lui semble adroit, et soutient, en thèse ^éné^ raie, que ce qu'on appelle manque de naturel et singulariié est tout simplement une supériorité d'esprit grâce à laquelle on voit toutes choses sous des aspects nouveaux qui échappent au vulgaire, n Ne vous a-t-on pas dit que cet écrivain qui courait après l'esprit n^élait point naturel? Eh bien! n'avez-vous pas senti qu'on avait raison? Le moyen de n'en point convenir I En le lisant, vous avea irouvê un génie doué d'une pénétration profonde, d'une vue fine et déliée, d'un sentiment nourri partout du goût des réflexions philosophi^jues. \vec ce génie-là, avec un naturel si riche et si supérieur, on est, pardessus le marché, nécessairement singulier et d'un siii^^ulier très rare; cela est donc clair; il n'est .point naturel, il court après l'esprit. ))

Voilà bien le dépit d'une coquette littéraire qui entend contester ses charmes ! J'imagine que les critiques de Marivaux ont dû se réjouir de cette page outrecuidante où il s'érige si naïvement un piédestal et commet desi étranges confusions entre la recherche et l'originalité, entre la fécondité d'imagination et l'absence de goût, entre l'abondance et la diffusion maniérée du style, entre ce qui est profond et ce qui est creux.

Le style n'est, il est vrai, aux yeux de Marivaux, qu'un mot impropre et vide de sens. C'est, du moins, ce qu'il soutient dans le Cahmet du philosophe^ où ses malheureux plaidoyers pro domo suû tiennent beaucoup plus de place que dans le Spectateur. Comme presque tous les auteurs, et surtout comme les auteurs contestés, il a voulu exposer, ex professo, sa théorie littéraire, et, ainsi qu'il arrive en pareil cas, il a eu soin de la faire à son usage, en quelque aorte, et pour sa plus grande gloire. Il affirme, par exemple, qu'aucun écrivain n'a, comme on le suppose, un style particulier, mais que chacun puise dans ce fonds commun qui s'appelle la langue pour exprimer des pensées qui, seules, lui sont personnelles : ce n'est doue pas le style qui a des qualités ou des défauts, c'est seulement la pensée, dont il n'est, pour ainsi dire, que le vêtement. Quant à la pensée ellemême, elle paraît d'aulant moins simple qu'elle est plus profonde, d'autant plus singulière qu'elle est conçue par un esprit plus puissant

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et qu'elle est le fruit de recherches plus sérieuses, de découvertes nouvelles dans le monde des idées, dans le domaine de la passion. k l'appui de ce jugement, qui lui est si favorable, Marivaux ne manque pas de citer des exemples flatteurs pour son amour-propre: il évoque La Rochefoucauld ; Pascal, si hardi dans Texpression de sa pensée; La Bruyèr-e, plein, à son gré, de singularités; Montaigne, qui eut une langue à lui, acar il ne parlait ni français, ni allemand^ ni breton, ni suisse : il pensait, il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. » «Qu'on me trouve, ajoute Marivaux, un auteur célèbre qui ait approfondi l'âme, et qui, dans les peintures qu'il fait de nous et de nos passions, n'ait pas le style un peu singulier? » Marivaux a dû se savoir bon gré de ce rapprochement si doux à sa vanité; mais ne peut-on supposer que les illustres génies dont il invoque le témoignage auraient répudié cette assimilation et réfuté ses théories? Celles-ci, en effet, ne supportent guère l'examen. Quand Marivaux conteste que le style puisse avoir ses qualités et ses défauts indépendants de ceux de la pensée, il est évidemment aveuglé par son intérêt personnel. Ne donne-t-il pas, bien souvent, lui-même, à son insu, l'exemple de pensées justes revêtues d'une forme défectueuse, affaiblies par l'excès des développements, obscurcies par l'impropriété des termes, faussées par la recherche d'une expression trop fine, trop nouvelle ou trop détournée? On ne saurait donc affirmer, ainsi qu'il l'a fait, ((qu'un auteur qui sait sa langue pourra mal penser, mais exprimera toujours bien sa pensée. » Il est vrai, comme le remarque Marivaux, que, bien souvent, on blâme le style, quand c'est, en réalité, sur la pensée que devrait porter la critique ; mais un auteur geut aussi pécher des deux côtés à la fois, et même, c'est ce qui arrive d'ordinaire, une idée, fausse entraînant presque toujours à sa suite une expression défectueuse. Marivaux, en ses mauvaises pages, en offre encore la preuve. Quant à sa perpétuelle prétention de faire passer la recherche pour de la pénétration, la siilgularité pour de la profondeur, et le naturel pour de la platitude, elle est condamnée par l'exemple même des auteurs dont il cite les œuvres et invoque l'exemple. Pareils au plongeur de la ballade allemande, ces hardis penseurs, à l'intelligence lumineuse, à l'âme forte et passionnée, ont, en effet, pénétré, plus avant que ne l'avaient fait encore leurs devanciers, dans lesabîmes du cœur humain; ils ont projeté sur lui la pénétrante clarté de leur esprit; il semble qu'ils en aient fait jaillir, comme autant de sources cachées, des émotions, des pensées, des passions jusqu'alors

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inconnues. Mais, comme tous les hommes de génie, ils ont eu une vue si iieile et si vive de leur découverte qu'ils ont trouvé, sans effort, pour exprimer des idées originales et nouvelles, une langue naturelle, claire, sobre, simple et animée, que chacun a comprise, dont chacun a subi le charme dominateur et qui ne rappelle assurément, à aucun de^ré, le marivaudage. Celte distinction, il est vrai, devait forcément échapper à Marivaux. S'il eut beaucoup de talent, il n^approcha jamais du génie, il n'en eut même pas la notion, car, selon le mot ispiriiuel de Dalembert, « il avait le malheur de n'estimer beaucoup ni iioinère ni Molière, et le malheur plus grand de ne pas s'en cacher »•

Ces essais de critique littéraire, où Marivaux se laisse égarerpar son amour-propre, déparent le ^/a^tne^iofu p/ii7oso/>Ae, mais ne le^ remplissent pas tout entier. Bien que ce recueil ne soit, ni pour l'intérêt, ni pour la variété, comparable slw Spectateur ^ il renlerme cependant, à côté d'allégories sans valeur et de dialogues assez plats, quelques morceaux de choix, d'une couleur sobre et d'un accent sévère, où Ton sent toute la maturité d'un talent arrivé à son apogée et même déjà sur son déclin. Telles sont les réflexions sur l'idée religieuse et sur la philosophie, certains axiomes à l'usage des coquettes et surtout des considérations très justes, et alors très nouvelles, sur l'inégalité du traitement fait aux hommes et aux femmes soit par la loi, soit par les mœurs. Le principal mérite, le principal attrait du Cabinet du philosophe n'est pourtant pas dans ces pages ; il est plutôt dans l'abondance des pensées détachées que Marivaux y a semées, . à rimitation de La Bruyère et de La Rochefoucauld, et où il s'est efforcé d'enfermer, en quelques lignes, des observations morales, quelquefois profondes, toujours ingénieuses et Hnes. L'amour, la coquetterie et les femmes ont été, comme il convenait dans un écrit de Marivaux, les sujets les plus ordinaires et les plus heureux de ces maximes. En voici quelques-unes, prises, en quelque sorte, au hasard : « Le négligé des femmes est l'équivalent de la ni|dité. — Le négligé est le chef-d'œuvre de l'envie de plaire, il fuit les chicanes de Tamourpropre. — En amour, querelle vaut mieux qu'élo^res. -— Les coquettes

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ne s'aiment pas, et ne sont pourtant bien que lorsqu'elles sont ensemble. — La coquette ne sait que plaire et ne sait pas aim«r; voilà pourquoi on Taime tant. — Les vraies coquettes n'ont Tâme ni tendre, ni amoureuse; elles n*ont ni tempérament, ni cœur. Je crois qu^il ne leur en coûterait rien d'être sages, s'il ne fallait pas quelquefois manquer de sagesse pour garder leurs amants. — Je me suis toujours défié en amour des passions qui commencent par être extrêmes : c'est mauvais signe pour leur durée. »

Quelques autres pensées ont une portée plus grande et sont d'une application plus générale. C'est ainsi qu'analysant les impressions diverses produites sur les âmes des hommes par la vertu, par la dévotion, par la piété, par l'hypocrisie, il en parte dans des termes que ne désavoueraient ni Pascal, ni La Bruyère, tous deux ses auteurs favoris : <( Un seul homme qui aime la vertu en force dix autres qui n'en ont point à faire comme s'ils en avaient. ^ Les dévots tâchent le monde, et les gens pieux l'édinent.— Le monde ne ' veut ni qu'on se donne à Dieu ni qu'on le quitte. — L'hypocrisie, tout affreuse qu'elle est, sert à Tordre. — Il faut avoir des vertus pour s'apercevoir qu'on en manque. » — L'auteur des Pensées eût pu écrire celle-ci : « Il y a des âmes pensantes à qui il ne faut pas montrer beaucoup pour les instruire» ; mais il appartenait à Marivaux de trouver cet axiome d'une vérité incontestable, qui a, en outre, l'avantage de lui servir indirectement d'apologie personnelle : « En fait d'esprit , en ce monde , on confond deux sortes d'hommes : l'homme qui tâche d'être fin et l'homme qui l'est naturellement. » Je pourrais emprunter encore à Marivaux bien d'autres réflexions non moins justes, non moins spirituelles, non moins bien rendues ; je me bornerai à en citer deux où se montrent toute la bonté de son âme« toute la prorondeur de sa compassion pour les angorsses de la pauvreté qui ne lui étaient pas inconnues, toute sa légitime indignation contre l'injuste mépris dont la couvre, en général, le monde : a La source la plus ordinaire des crimes qui se commettent n'est pas la pauvreté, comme on pourrait le croire, c'est la honte qu'elle l'ait à ceux qui la souffrent... Quelle folle, quelle impertinente, quelle funeste inconséquence dans les mœurs des hommes! Ils punissent de mort celui qui est convaincu d'avoir fait un crime pour cesser d'être pauvre, et punissent de mépris celui qui a le courage de rester pauvre. »

Ces pensées philosophiques et morales, qui ont dû coûter tant de

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travail à Marivaux, qui lui ont rapporté si peu de gloire et dont nul aujourd'hui ne se souoie, méritaient, ce me semble, d*étre remises en lumière. Elles constituent Tune des parties les plus oubliées, mais les meilleures de son œuvre. Contine écrivain, obligé, par le genre méme^ à la netteté, à la concision, il s'y montre avec tous ses avantages; comme homme, il y revit, en quelque sorte, tel que l'ont connu ses contemporains, avec son amour-propre toujours en éveil et sa finesse un peu trop subtile, mais aussi avec sa sensibilité exquise, avec sa nature franche et droite, avec toute la pénétration de son esprit, toute la délicatesse de son cœur, toute la bonté de son âme. Marivaux, en effet, à la différence de la plupart de ses confrères, eut ce bonheur d'être plus estimé que goùlé du public, et plus aimé qu'admiré. Il le méritait, car l'homme, en lui, valait mieux encore que Tauteur. Nul, sans doute, n'eut plus que lui l'intolérance ordinaire aux écrivains : le blâme le révoltait, la critique l'indignait, la raillerie l'exaspérait ; mais il n'avait pas de liel et ne cherchait pas à se venger autrement que par dinnocentes épigrammes. Il n'eut jamais d'animosité persistante que contre certains philosophes dont l'humeur chagrine et les témérités lui déplaisaient, contre Voltaire notamment. Il risqua plus d'un trait piquant contre \e roi du sarcasme : « M. de Voltaire, disait-il, par exemple, est le premier homme du monde pour écrire ce que les autres ont pensé; » ou bien : a M. de Voltaire est la perfection des idées communes.*» — « Ce coquin-là, disait-il encore, a un vice de plus que les autres ; il a quelquefois des vertus. » Voltaire, en effet, ne pouvait être l'ami de Marivaux. Celui-ci avait l'âme trop honnête pour goûter la verve injurieuse et ordurtère. Le cynisme moqueur et le désolant scepticisme qui, malgré tant d'esprit, de bon sens et de génie, déparent les œuvres du patriarche de Ferney. Il n'aimait, d'ailleurs, ni les esprits forts, ni les incrédules. Sans afdcher de dévotion, il croyait à la nécessité de la foi pour consoler, puriQer et fortifler l'âme humaine; il se déflait des prétentions ambitieuses de la philosophie et reconnaissait, dans l'âme humaine, des mystères que la seule raison lui paraissait impuissante à pénétrer. Comme on lui demandait, un jour, ce que c'est que Tâme : « Je sais, répondit-il, qu'elle est spirituelle et immortelle, et n'en sais rien de plus. — H faudra, lui dit-on, le demander à Fontenelle. — Il a trop d'esprit, répliqua-t-il, pour en savoir là*dessus plus que moi. » C'est lui qui, après avoir entendu un esprit fort développer avec conviction un système philosophique très peu intelligible, lui décocha spirituelle-

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ment celle rélïexion maligne: « En vérilé, mon'cher monsieur, vous vous moquiez, tout à Theure, de la crédulilé des bonnes gens; maïs, si vous croyez voire système, vous n'avez rien à leur reprocher ; je vous garantis plus crédule qu'eux. On voit bien que, si vous n'êtes pas bon chrétien, ce n*est pas faute de foi. » C'est lui encore qui, tout en prêchant la tolérance et la modération, en conseillant de persuader sans contraindre et de chercher à touch^^r plus encore' qu'à convaincre, écrivait ces lignes si peu inspirées de Tesprit du dixhuitième siècle : « La religion est la ressource du malheureux, quelquefois même du philosophe : n'enlevons pas à la pauvre espèce humaine celle consolaiion que la Providence divine lui a ménagée. »

Mariviaux voulait que l'on respectât la loi dans autrui : cependant, '\ï ne l'avait peut-être pas lui-même ; mais, à coup sûr, il avait la charité. Nul ne se montra pitis bienveillant, niplushieniaisant que lui; ce fut, en partie, la cause de son perpétuel dénùment. Véritable cœur de poète, il donnait sans compter : mais il acceptait, de même, de ceux auxquels l'unissaient les liens de l'amitié. Nul, aussi, ne fut plus amoureux de sincérité, plus aflamé de vérité. On a déjà vu comment il rompit avec une jeune fille qu'il aimait, parce qu'il l'avait surprise à son miroir étudiant son visage et se donnant des grâces. Ce trait n'est pas unique, et Dalembert en cite quelques autres qui montrent à quel point Marivaux avait horreur de la dissimulation et même de l'apprêt. « Un jour, il alla voir un homme de qui il avilit reçu beaucoup de lettres qui étaient à peu près dans son style, et qui, comme on le croit bien, lui avaient paru très ingénieuses. Ne le trouvant pas, il prit le parli de Tailendre. Il aperçut, par hasard, sur le bureau de cet homme, les brouillons des lettres (lu'il en avait reçues, etqu'tl croyait écrites au courant de la plume. Voilà, dit-il, des brouillons qui lui font grand tort : il fera désormais des minutes do ses lettres pour (]ui il voudra, mais il n'en recevra plus des miennes. Il sortit à l'instant, et ne revint plus. »

Celle boutade peut paraître excessive ; mais l'autre anecdote rapportée par Dalembert, est vraiment charmante: a Un mendiant qui demandait i'aumône à Marivaux lui parut jeune et valide. Il fità ce malheureux \s question que les fainéants aisés font si souvent aux fainéants qui mendient : « Pourquoi ne iravaillez-vous pas? — Hélas, monsieur, si vous saviez coa\bien je suis paresseux ! » Marivaux fut touché de cet aveu naïf, et n'eut pas la force de refuser au mendiant de quoi continuer à ne rien l'aire. »

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Voilà bien Marivaux tout entier: sincère et aimant la~ sincérité^ compatissant et généreux. N'est-ce pas lui qui a écrit, dans le Jeu de V Amour et du Hasard^ et qui aimait à répéter cet axiome où éclate toute son indulgente bonté: « Dans ce monde, 11 faut être un peu trop bon pour l'être assez? » C'est bien la devise qui lui convenait ; null6 De résume mieux sa vie, son caractère et son œuvre.

11 écrivit, en effet, comme il vécut. Ses ouvrages sont ceux d*un honnête homme, écrits pour les honnêtes gens, comme on appelait alors la bonne société. S'il s'est exposé, dans quelques pages du Paysan parvenu, à ce reproche, que lui adressait Tarchevêque de Sens, de peindre l'amour licencieux avec des couleurs trop naïves et trop tendres, s'il a pu donner un aliment à l'immoralité tout en voulant faire une œuvre morale, ce fut une erreur passagère dans sa carrière d'écrivain. A part cette exception unique, il s'est constamment montré aussi jaloux de la dignité de son art que de la sienne propre; il n'a cessé de respecter son public et de se respecter ; il a su être intéressant, amu* sant, quelquefois émouvant, sans taire rougir ses lecteurs et sans avoir à rougir lui-même. Combien d'auteurs auraient droit à cet éloge, parmi ses contemporains et même parmi les nôtres?

La moralité de Marivaux n'a d'égale que sa probité littéraire. Il n'a jamais eu recours à des moyens suspects pour obtenir le succès: il ne l'a pas demandé au scandale, il ne l'a pas cherché en pillant ses confrères. Sa manière, ses idées dramatiques, son style et ses pensées sont à lui : il a tenu à être original, et, s'il n'est parvenu à l'être qu'à la sueur de son front, comme Ta dit M. Villemain, il y a pourtant réussi. Il y a réussi, précisément en marquant son œuvre au coin de son caractère et en modelant ses personnages sur lui-même. Ilssontv en général, honnêtes comme lui, pleins d'amour-propre comme lui, sub^ tils et discoureurs comme lui. Les valets mêmes, si grands fripons^ sur le théâtre, se contentent, dans ses comédies, d'être des gens fort habiles, très dévoués aux intérêts de leurs maîtres et aux leurs propres. Que dire de ses figures féminines? Marivaux avait beaucoup fréquenté les femmes, il les avait aussi beaucoup aimées, mais plus avec l'esprit qu'avec le cœur, et il n'avait jamais, auprès d'elles, assez perdu la tête pour cesser d'étudier leur adroite stratégie et leurs ruses charmantes : ses amoureuses de romans ou de comédie l'imitent ; elles s'observent et s'analysent ; elles aiment avec élégance et finesse; elles sont toutes coquettes, et, si elles n'avaient plus de soupirant à tourmenter par leurs coquetteries, elles seraient capables de coqueler

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avec elles-mêmes. Tout ce monde agit donc, pense et discourt à TimitAtion de sou auteur, et c'est ainsi que ftlarivaux a pu, dans un genre qui n'est pas très naturel, se créer une originalité factice.

11 ne faut cependant pas s'y méprendre. Si Marivaux a donné à ses personnages une sorte d'air de famille, qui est comme l'empreinte de sa personnalité, il n*en a pas moins emprunté leurs caractères à la vie réelle plus encore qu'à son imagination. Il connaît à fond la nature humaine, il excelle à discerner les nuances les plus délicates des sentiments et des passions, il démêle avec une extrême finesse les ruses les plus subtiles de l'amour, il lit comme à livre ouvert dans le cœur des femmes et en analyse avec une sûreté incomparable les mouvements les plus cachés. Il les a, d ailleurs, dépeintes comme des femmes doivent l'être et presque comme elles le seraient par une des leurs, avec une légèreté de main, une douceur de ton, nne grâce de dessin, où l'on croit reconnaître encore la caresse de l'amoureux plus que la louche de Tarliste. Cest ainsi qu'il a réussi à exciter Tintérét sans action et à bàtii', en quelque sorte, une comédie sur une pointe d'aiguille. L'insuffisance des sujets aurait dû le per^* dre; mais il a si bien marqué les gradationrs du sentiment, fait succéder les unes aux autres des scènes si heureusement (liées, manié le dialogue d'une main si alerte, semé çà et là de si jolis mots et des pensées si fines, que toutes ces légères et brillantes Actions ont paru s'animer et prendre corps, qu'elles ont survécu à leur auteur et lui survivent encore. Filles resteront comme l'une des expressions les plus gracieuses et les plus originales d'une époque pleine de finesse, de goût et d'élégance; elles perpétueront le souvenir de l'un des auteurs les plus honnêtes, les plus spirituels, les plus aimables que compte notre littérature. Doux et ingénieux enchanteur, qui folâtre avec l'amour, se rît des coquettes, joue avec le cœur des femmes; écrivain plein de vivacité, d'éclat et de sensibilité, qui sème à plei* nés mains des images, des pensées souvent heureuses, quelquefois hasardées; créateur d'un style singulier, mais original, dont la recherche et l'afféterie apparentes tiennent, en grande partie, à la finesse même des idées qu'il exprime, observateur pénétrant de la nature humaine, moraliste sagace et souvent profond, Marivaux est et restera le créateur, le représentant unique d'un genre nouveau et charmant. Il est bien de son temps et de son pays ; son talent est un talent essentiellement français. Il a, de cette vieille race gauloise, la verve, la tendresse, la facilité, la malice sans amertume ; il en a, plus

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encore, ce don indérmissable, l'esprit. Il ^ beaucoup d'esprit, il en a même trop, on le lui a reproché; mais c'est un excès qui se pardonne aisément, surtout en France.

N'a-t>il paâ mieux fait, d'ailleurs, que de divertir ses contempo* rains et de préparer à la postérité des jouissances intellectuelles? Il a contribué à épurer le goût de son siècle, à développer chez ses spectateurs, chez ses lecteurs, Thabitude de Tobservation et de la réflexion, à former en eux l'esprit, l'esprit qui touche de si près à l'âme. Ne leur a-t-il pas, enfin, prodigué, dans ses comédies, dans ses romans, dans ses pièces détachées, des leçons indirectes, des préceptes de morale et des conseils dont ils auraient pu proQter? <( Je voudrais, disait-il, rendre les hommes plus justes et plus humains, je n'ai que cet objet en vue. n Peut-être cette devise paraîira-t-elle un peu ambitieuse pour l'écrivain et pour son œuvre : elle indique, du moins, avec vérité tout ce qu'il y avait de bonté naturelle dans le cœur de Marivaux, tout ce que ses ouvrages renferment de sentiments généreux et d'aimable sagesse.

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