‹ Marivaux, moralisteChapitre 94 sur 122 · SCÈNE IV. — DORANTE, LISETTE, LUBIN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — DORANTE, LISETTE, LUBIN

Lisette. — Laissez-moi faire. Ah! te voilà, Lubin ? à quoi t'amuses-tu là ?

lubin. — Moi? D'abord je faisais une promenade, à présent je regarde.

Lisette. — Et que regardes-tu ?

lubin. — Des oisiaux, deux qui restont, et un qui viant de prendre sa volée, et qui est le plus joli de tous. {Regardant Dorante.) En v'ià un qui est bian joli itout ; et, jarnigué ! ils profiteront bian

avec vous ; car vous les sifflez comme un charme, mademoiselle Lisette.

Lisette. — C'est-à-dire que tu nous as vues, Angélique et moi, parler à monsieur ?

lubin. — Oh! oui, j'ons tout vu à mon aise; j'ons mêmement entendu leur petit ramage.

Lisette. — C'est le hasard qui nous a fait rencontrer monsieur, et voilà la première fois que nous le voyons.

lubin. — Morgue ! qu'aile a bonne meine cette première fois-là! aile ressemble à la vingtième.

dorante. — On ne saurait se dispenser de saluer une dame quand on la rencontre, je pense.

lubin, riant. — Ah ! ah ! ah ! vous tirez donc votre révérence en paroles ; vous convarsez depuis un quart d'heure : appelez-vous ça un coup de chapiau ?

Lisette. — Venons au fait. Serais-tu d'humeur d'entrer dans nos intérêts ?

lubin. — Peut-être qu'oui, peut-être que non; ce sera suivant les magnières du monde ; il n'y a que ça qui règle ; car j 'aime les magnières, moi.

Lisette. — Eh bien ! Lubin, je te prie instamment de nous servir.

dorante, lui donnant de l'argent. — Et moi, je te paye pour cela.

lubin. — Je vous baille donc la parfarence ; redites voûte chance, aile sera pus bonne ce coupci que l'autre. D'abord, c'est une rencontre, n'est-

ce pas ? Ça se pratique ; il n'y a pas de malhonnêteté à rencontrer les personnes.

Lisette. — Et puis on se salue. lubin. — Et pis queuque bredouille au bout de la révérence ; c'est itou ma coutume ; toujours je bredouille en saluant, et quand ça se passe avec des femmes, faut bian qu'ailes répondent deux paroles pour une ; les hommes parlent, les femmes babillent : allez voûte chemin ; v'ià qui est fort bon, fort raisonnable et fort civil. Oh çà! la rencontre, la salutation, la demande, la réponse, tout çà est payé ! il n'y a pus qu'à nous accommoder pour le courant.

dorante. — Voilà pour le courant. ■ lubin. — Courez donc tant que vous pourrez; ce que vous attraperez , c'est pour vous ; je n'y prétends rin , pourvu que j'attrape itou. Sarviteur; il n'y a, morgue ! parsonne de si agriable à rencontrer que vous.

Lisette. — Tu seras donc de nos anus à présent.

lubin. — Tatigué ! oui; ne m'épargnez pas, toute mon amiquié est à voûte sarvice au même prix.

Lisette. — Puisque nous pouvons compter sur toi, veux-tu bien actuellement faire le guet pour nous avertir, en cas que quelqu'un vienne, et surtout madame ?

lubin. — Que vos parsonnes se tiennent en

paix, je vous garantis des passants une lieue à la ronde. (7/ sort.)

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