‹ Marivaux, moralisteChapitre 97 sur 122 · SCÈNE VII. — LUBIN, MADAME ARGANTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. — LUBIN, MADAME ARGANTE

madame argante. — Ah ! c'est toi, Lubin ; tu es tout seul ? Il me semblait avoir entendu du monde.

lubin. — Non, noute maîtresse; ce n'est que

moi qui me parle et qui me repars, à celle tin de me tenir compagnie ; ça amuse.

madame argante. — Ne me trompes-tu point?

lubin. — Pargué ! je serais donc un fripon?

madame argante. — Je te crois, et je suis bien aise de te trouver; car je te cherchais. J'ai une commission à te donner, que je ne veux confier à aucun de mes gens; c'est d'observer Angélique dans ses promenades, et de me rendre compte de ce qui s'y passe. Je remarque depuis quelque temps qu'elle sort souvent à la même heure avec Lisette, et j'en voudrais savoir la raison.

lubin. — Ça est fort raisonnable. Vous me baillez donc une charge d'espion ?

madame argante. — A peu près.

lubin. — Je savons bien ce que c'est; j'ons la pareille.

madame argante. — Toi ?

lubin. — Oui; ça est fort lucratif; mais c'est qu'ous venez un peu tard, noute maîtresse; car je sis retenu pour vous espionner vous-même.

madame argante , à part. — Qu'entends-je ? (Haut.) Moi, Lubin?

lubin. — Vraiment oui. Quand Mlle Angélique parle en cachette à son amoureux, c'est moi qui regarde si vous ne venez pas.

madame argante. — Ceci est sérieux ; mais vous êtes bien hardi, Lubin, de vous charger d'une pareille commission.

lubin. — Pardi! y a-t-il du mal à dire à cette jeunesse : « Vlà madame qui viant, la v'ià qui ne viant pas ? » Ça empêche-t-il que vous ne veniez, ou non ? Je n'y entends pas de finesse.

madame argante. — Je te pardonne, puisque tu n'as pas cru mal faire, à condition que tu m'instruiras de tout ce que tu verras et de tout ce que tu entendras.

lubin. — Faudra donc que j'acoute et que je regarde ? Ce sera moiquié plus de besogne avec vous qu'avec eux.

madame argante. — Je consens même que tu les' avertisses quand j'arriverai, pourvu que tu me rapportes tout fidèlement ; et il ne te sera pas difficile de le faire puisque tu ne t'éloignes pas beaucoup d'eux.

lubin. — Eh! sans doute, je serai tout porté pour les nouvelles; ça me sera commode; aussitôt pris, aussitôt rendu.

madame argante. — Je te défends surtout de les informer de l'emploi que je te donne, comme tu m'as informée de celui qu'ils t'ont donné; garde-moi le secret.

lubin. — Drès qu'ous voulez qu'en le garde, en le gardera : s'ils me l'aviont recommandé, j'aurions fait de même; ils n'aviont qu'à dire.

madame argante. — N'y manque pas à mon égard, et puisqu'ils ne se soucientpoint que tu gardes le leur, achève de m'instruire; tu n'y perdras pas,

lubin. — Premièrement, au lieu de pardre avec eux, j'y gagne.

madame argante. — C'est-à-dire qu'ils te payent ?

lubin. — Tout juste.

madame argaxte. — Je te promets de faire comme eux, quand je serai rentrée chez moi.

lubin. — Ce que j'en dis n'est pas pour porter exemple; mais ce qu'ous ferez sera toujours bien fait.

madame argante. — Ma fille a donc un amant? Quel est-il ?

lubin. — Un biau jeune homme fait comme une marveille, qui est libéral, qui a un air, une présentation, une philosomie ! Dame ! c'est ma meine à moi, ce sera la vôtre itou ; il n'y a pas de garçon pus gracieux à contempler, et qui fait l'amour avec des paroles si douces. C'est un plaisir de l'entendre débiter sa petite marchandise ! Il ne dit pas un mot qu'il n'adore.

madame argante. — Et ma fille, que lui répondelle ?

lubin. — Voûte fille? mais je pense que bientôt ils s'adoreront tous deux.

madame argante. — N'as-tu rien retenu de leurs discours ?

lubin. — Non, qu'une petite miette. « Je n'ai pas de moyen, ce li fait-il. — Et moi, j'en ai trop, ce li fait-elle. — Mais, li dit-il, j'ai le cœur si

tendre ! — Mais, li dit-elle, qu'est-ce que ma mère s'en souciera ? » Et pis là-dessus ils se lamentont sur le plus, survie moins, sur la pauvreté de l'un, sur la richesse de l'autre ; ca fait des regrets bian

touchants.

madame argante. — Quel est ce jeune homme ?

lubin. — Attendez, il m'est avis que c'est Dorante ; et comme c'est un voisin, on peut l'appeler le voisin Dorante.

madame argante. — Dorante ! ce nom-là ne m'est pas inconnu. Comment se sont-ils vus ?

lubin. — Ils se sont vus en se rencontrant ; mais ils ne se rencontront pus, ils se treuvent.

madame argante. — Et Lisette, est-elle de cette partie ?

lubin. — Morgue! oui; aile est leur capitaine ; aile a le gouvarnement des rencontres : c'est un trésor pour des amoureux que ste fille-là.

madame argante. — Voici, ce me semble, ma fille, qui feint de se promener et qui vient à nous. Retire-toi, Lubin ; continue d'observer et de m'instruire avec fidélité; je te récompenserai.

lubin. — Oh! que oui, madame, ce sera au logis ; il n'y a pas loin. (7/ sort.)

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