L'abbé Trublet, Mémoires, p
2. « Fontenelle, dit Villemain, avait lui-même appliqué a la comédie le mélange de familiarité coquette et de finesse qui caractérise sa manière habituelle. Ses pièces de théâtre, qu'on
La différence entre Marivaux et La Motte n'est pas moins frappante. La Motte, auteur tragique applaudi, souvent à juste titre, n'a que des échecs avec ses comédies, et, sur ce même Théâtre -Italien où Marivaux devait exceller, il saisit si mal, dans ses Originaux, le genre particulier de la comédie de mœurs, que, sifflé outrageusement, il se fait trappiste, pendant six mois, de désespoir et de honte. Dans tout ce qu'il écrit, La Motte, malgré beaucoup de talent, est sec, pénible et tendu; Marivaux, s'il tombe parfois dans la recherche, ne connaît jamais l'effort. La Motte passe sa vie à imiter, tantôt Homère, tantôt Racine, tantôt La Fontaine et cela le plus sérieusement du monde, avec la prétention affichée de faire ou mieux ou autrement que ses modèles; Marivaux, après quelques essais de parodie, renonce pour toujours à imiter qui que ce soit; il est si parfaitement original qu'on l'accuse de ne ressembler à personne. Comme pour Fontenelle, l'opposition de caractère est complète entre Marivaux et La Motte. Celui-ci, par une contradiction singulière, naturellement doux, aimable, sans rancune, cherche dispute à tout le monde et bataille sans relâche, contre Mme Dacier, contre J.-B. Rousseau, contre le parti des Anciens; Marivaux, très bon lui aussi, mais d'amour-propre difficile et d'humeur
ne lit plus, ont, pour le tour du dialogue, la subtilité des sentiments et la recherche de la naïveté maligne, un air de parenté avec le théâtre de Marivaux. Il y manque l'intrigue, et cotte invention de scène, qui soutient l'attention du spectateur. » (Littérature au xviu° siècle, treizième leçon.) Il est impossible de découvrir entre ces deux théâtres la ressemblance qu'y trouve Villemain. Les comédies de Fontenelle ressembleraient plutôt aux drames bourgeois de Marivaux (voir ci-après, chap. v). D'Alembert institue (p. 594) un excellent parallèle entre le genre d'esprit des deux écrivains et conclut à une différence complète.
inquiète, se fait un principe de n'attaquer personne, laisse passer sans se défendre les agressions dont il est l'objet, et cependant, à toutes ses tentatives, semble en butte à des haines impitoyables, qui ne perdent aucune occasion de s'affirmer; tandis que La Motte, après une existence de luttes, ne trouve enfin que des amis et désarme sans effort les adversaires les plus acharnés '.
Marivaux renonça donc volontairement aux avantages que l'imitation peut donner à un jeune auteur : la facilité des débuts, la certitude d'être soutenu dans les premières tentatives, toujours si difficiles, l'appui intéressé des auteurs à la mode, qui protègent volontiers les jeunes gens, tant qu'ils peuvent voir en eux des disciples et non des rivaux. 11 préférait, disait-il, <• être humblement assis sur le dernier banc dans la petite troupe des auteurs originaux, qu'orgueilleusement placé à la première ligne dans le nombreux bétail des singes littéraires 2 ». Le point de vue auquel il se place pour étudier à son tour le cœur humain, la manière dont il représente les mœurs de son temps, le cadre de ses tableaux, son style, tout lui appartient par droit de création.
Il semble cependant qu'après Molière et Regnard
1. Fontenelle était le premier à protester contre cri le prétendue imitation de lui-même. Do mémo La Motte. Nous avons à ce sujet le témoignage très bien informe do l'abbé Trublel : « On a mis M. de .Marivaux... au nombre <los imitateurs de M. de Fontenelle. Je suis bien éloigné de penser ainsi, et M. de Fontenelle lui-même ne le pensait pas. 11 regardait .M. de .Marivaux non seulemenl comme un homme de beaucoup d'esprit, mais comme un esprit original, un homme île génie; comme celui de ions nos lions écrivains peut-être dont le' caractère et la manière de penser et d'écrire sont le plus à lui, et lui
appartiennent le plus en propre; et, en conséquence, il était,
avec M. de La Motte, un de ses plus grands admirateurs. (Mé
iit'iin's. p. 210.)
■2. Propos rapporté par d'Alembert, p. a"s
il fût bien difficile d'inventer encore. Molière avait fait de la comédie l'image de la nature humaine dans ses traits éternels et de la société française dans ses traits passagers. Il l'avait consacrée surtout à la peinture des caractères, résumant dans quelques personnages les traits d'une foule de modèles. Il avait épuisé, pour une longue période, les grands sujets comiques ; il fallait attendre, pour les reprendre après lui, que le temps eût renouvelé, sinon l'homme, du moins la société dont l'aspect change avec chaque siècle '. Après Molière, Regnard, laissant à son devancier la profondeur de l'observation et la conception créatrice, ne songeant qu'à faire rire et s'amusant tout le premier de ses inventions, avait trouvé dans les ridicules passagers, dans le côté plaisant des situations, présentés en de vives intrigues et se déroulant à travers une action qui ne languissait jamais, un fonds inépuisable de saillies et de traits, des torrents de verve amusante et de gaieté facile s. Ainsi, comédie de caractères, comédie de mœurs, comédie d'intrigue semblaient, après Molière et Regnard, ou pliées à une forme définitive ou épuisées pour longtemps.
Marivaux réussit néanmoins, sinon à renouveler le fonds comique, du moins à donner une forme nouvelle au genre qu'il employa de préférence, la comédie de mœurs; il fit, lui aussi, des découvertes dans le domaine du cœur et de l'esprit; il étudia ses contemporains avec un tour particulier d'observation ; il fit monter sur la scène des personnages qu'on n'y avait pas vus avant lui 3.
1. Marivaux avait du reste le tort de ne pas aimer Molière et il ne s'en cachait pas (voir ci-après, 3e partie, chap. iv.)