L AMOUR ET LAMOUR-PROPRE
un homme d'une sincérité égale à la sienne; ils s'aiment donc, par communauté de goûts et d'humeur, ou plutôt ils croient s'aimer, car, dès que leur sincérité s'exerce à leurs mutuels dépens, la vanité blessée les sépare '. Voici un amour tranquille et confiant, trop tranquille même car il s'endort dans une quiétude qui le conduit insensiblement à l'indifférence ; l'amour-propre lui fait craindre une rivalité : il se ranime aussitôt, plus ardent que jamais -. Une mère a élevé sa fille avec une rigueur excessive; elle l'a rendue docile et soumise, incapable en apparence d'une velléité de révolte, elle va la marier à un vieillard et, au premier abord, la victime n'essaye même pas de résister. Mais l'amour-propre s'éveille chez cette jeune fille, elle s'indigne qu'on dispose ainsi d'elle-même sans la consulter, et elle puise dans sa dignité blessée le courage de se laisser aimer et d'aimer à son tour 3.
Comment imaginer des situations intéressantes et créer des personnages vivants avec des éléments aussi simples et des combinaisons de sentiments aussi délicats? C'est pourtant de cette simplicité même que Marivaux fait naître l'intérêt.
Puisque les obstacles à l'amour ne viennent pas du dehors, puisque les amants les créent eux-mêmes et en eux-mêmes, Marivaux déroulera devant nous, en guise d'action et à défaut de péripéties, des analyses de sentiments, non pas sèches et métaphysiques, mais vivantes et colorées. 11 reproche quelque part à son ami La Motte de « parler plus à l'homme intelli-
1. Les Sincères. - C'esl la même donnée que le Misanthrope et V Auvergnat Ae Labiche LO aoûl L852 . mais il serait difficile,
au demeurant, d'imaginer contraste plus complet que celui de ces deux pièces.
i. L'Heureux Stratagème.
:(. L'i'.cule des Mères.
gent qu'à l'homme sensible, ce qui est un désavantage avec nous, qu'un auteur ne peut affectionner ni rendre attentifs qu'en donnant pour ainsi dire des chairs à ses pensées * ». Aussi prend-il bien soin de mettre dans ses peintures la couleur et le mouvement de la vie ; Collé le constate, « il peint l'homme d'après le nu 2 ». Le théâtre nous avait habitués, dans la représentation de l'amour, à une rapidité et à des raccourcis, qui semblaient une nécessité de l'art dramatique. L'action, resserrée en un court espace, marchait rapidement au but; les caractères étaient vivement accusés. Chez Marivaux, l'action est lente, les transitions d'un sentiment à un autre sont graduées avec soin. Encore le mot d'action n'est-il pas très juste ici. Qu'est-ce que l'action au sens ordinaire de ce mot? La suite d'un événement dramatique, avec une exposition, un nœud, un dénouement. Or, il serait souvent difficile de trouver dans les pièces de Marivaux un événement bien défini; on ne saurait trop dire où l'exposition commence, où elle s'arrête; le dénouement seul répond aux exigences habituelles de la comédie, en ce sens qu'à la fin de la pièce les deux principaux personnages sont sur le point de se marier. Il y a plutôt une donnée qu'un événement, des transitions insensibles que des péripéties, des nuances que des incidents 3. Les moyens matériels