‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 126 sur 345 · Rapport sur les concours de · texte numérisé non relu

Rapport sur les concours de

sent malgré leurs défauts! Je regrettais tout à l'heure le maniéré des rôles d'amoureux; certes, le naturel n'est pas toujours ce qui distingue ses rôles de femmes, mais ce qui nous déplaisait alors nous ravit maintenant. N'y a-t-il pas chez toute femme, si droite qu'elle soit, un peu de complication et d'apprêt, surtout lorsque l'amour se met de la partie? Ce mélange d'émotion et de raillerie, de tendresse et de persiflage, de franchise et d'astuce, de mélancolie et de gaieté, est le charme le plus vif du théâtre de Marivaux ' .

C'est la coquette que Marivaux peint le plus volontiers et avec le plus de bonheur; à vrai dire, il voit toutes les femmes plus ou moins coquettes : « Notre vanité et notre coquetterie, dit la franche Lucile, voilà les deux plus grandes sources de nos passions !. » Elles peuvent être naïves et vraies : la coquetterie ne leur est jamais étrangère; elle est au fond de tous Leurs sentiments, même ceux qui en paraissent le plus dégagés, « partout, à toute heure, en tout lieu ». « Madame se tait, madame parle; elle regarde, elle est triste, elle est gaie; silence, discours, regards, tristesse et joie, c'est tout un; il n'y a que la couleur de différente; c'est vanité muette, contente ou fâchée; c'est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse; c'est Madame toujours vaine et coquette, l'un après l'autre ou toutes les deux à la fois 3. » Quel est le plus grand chagrin qu'on puisse leur causer? C'est de ne pas les croire irrésistibles. Une veuve a juré d'être inconsolable; il lui faut pourtant des adorateurs, qu'elle aura

1. Voir un aperçu analogue dans le travail, déjà ciui, de M. Brunetière, (a Comédie de Marivaux, p. 151 et suiv.

■l. !,<■< Serments indiscrets, acte V, se. u-

3. L'\b'. des Es laves, se. m. — Voir encore sur la coquetterie féminine, ci-après, p. 254, el 1' partie, chap. u.

le mérite de désespérer. L'un d'eux se permet-il de renoncer à une cour sans espérance, grande colère de la veuve, qui se dit insultée :

Mon veuvage est éternel : en vérité, il n'y a point de femme au inonde plus éloignée du mariage que moi, et j'ai perdu le seul homme qui pouvait me plaire; mais, malgré cela, il y a de certaines aventures désagréables pour une femme. Le chevalier m'a refusée; mon amourpropre ne lui en veut aucun mal : il n'y a là dedans que le ton, que la manière que je condamne; car, quand il m'aimerait, cela lui serait inutile; mais enfin, il m'a refusée, cela est constant : il peut se vanter de cela; il le fera peut-être; qu'en arrive-t-il? Cela jette un air de rebut sur une femme ; les égards et les attentions que l'on a pour elle en diminuent; cela glace tous les esprits pour elle : je ne parle point des cœurs, car je n'en ai que faire; mais on a besoin de considération dans la vie; elle dépend de l'opinion qu'on prend de vous : c'est l'opinion qui nous donne tout, qui nous ôte tout; au point qu'après ce qui m'arrive, si je voulais me marier, je le suppose, à peine m'estimerait-on quelque chose; il ne serait plus flatteur de m'aimer l.

C'est que leur beauté est leur souci, leur fierté, leur raison d'être; cette beauté mobile et piquante, où l'esprit, le regard, le sourire, et surtout la volonté de plaire ont encore plus de part que la nature. Rien de surprenant à cela, et les femmes de Marivaux, si femmes qu'elles soient, n'ont pas le privilège de ce souci; mais elles parlent de leur « visage » avec une franchise que l'on n'a jamais égalée. Elles y reviennent sans cesse; leur pensée n'a d'autre objet que de la faire valoir et triompher. Pourquoi l'une d'elles ne veut-elle point se marier? De peur que sa beauté ne lui appartienne plus :

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