‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 140 sur 345 · L'École des Mères, scène u · texte numérisé non relu

L'École des Mères, scène u

o. Les Fourberies de Scapin, acte I, scène n.

les valets; DUBOIS. 213

qui ordonne, c'est moi qui exécute '. » Ces maîtres, ils les imitent en toutes choses, surtout en amour. La plupart des pièces de Marivaux sont en partie double : valets et soubrettes copient à leur profit L'intrigue que poursuivent leurs maîtres 2.

Trois de ces valets sont de véritables créations : Dubois des Fausses Confidences, Trivelin de la Fausse Suivante, Lépine du Legs.

Dubois a pris la direction de son maître et s'est juré de faire réussir pour lui le plus difficile des mariages. En effet, grâce à une surprenante connaissance du co^ur féminin, il vient à bout de son projet, et peut dire sans fatuité à la fin de la pièce : « Je mériterais bien d'appeler cette femme-là ma bru 3. »

1. Le Dénouement imprévu, scène vm. — Ils n'aiment pas le titre de valet et le changeraient volontiers pour un autre : « Son valet, s'écrie Trivelin, le terme est dur: il frappe mes oreilles d'un son désagréable; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux.... De grâce, ajustons-nous; convenons d'une formule plus douce. ■> (La Fausse Suivante, I, v.)

■1. <. Quand nos maîtres passent par le mariage, dit Frontin, nous autres nous quittons le célibat; le maître épouse la maitresse et nous la suivante; c'est la règle. » (Le "Petit-Maître corrigé, II, XI.)

Paul de Saint-Victor est bien sévère pour ces mêmes valets : « La livrée galante qui encombre les boudoirs de Marivaux n'en gàte-t-elle pas l'exquise élégance?... Dorante me choque, malgré l'esprit qu'il met à cette mascarade, lorsqu'il se travestit en valet pour éprouver sa maîtresse. Tous les déguisements vont bien à l'amour, excepté pourtant celui de laquais. On n'aime pas à le voir, même lorsqu'il s'amuse aux Jeux du Hasard, moucher son flambeau, galonner sa draperie volante, et monter derrière la voiture de Venus. La société de l'ancien régime paya cher, du reste, sa familiarité avec les laquai-. Elle essuie d'abord les chiquenaudes de Gil Blas. puis elle reçoit le fouet de Jean-Jacques; enfin, elle tend la gorge au rasoir de Figaro, qui l'expédie en la faisant rire. » (Moniteur universel, 26 janvier 1871.) On peut tout condamner dans l'ancien théâtre en se plaçant au même point de vue, c'est-à-dire en ne tenant compte ni de la différence des mœurs et des idées, ni, surtout, de la convention.

:î. Les Fausses Confidences, acte III, scène xm. — Le mot, a

214 l'auteur dramatique.

On a vu dans Molière des valets habiles, mais c'étaient des vauriens sans scrupules, dont le talent consistait surtout à dépouiller des pères trop avares : Dubois, au contraire, est un homme qui n'emploie que des moyens avouables, et qui ruse, non pas avec un barbon facile à duper, mais avec une jeune femme, plus fine, sinon plus clairvoyante.

Trivelin devance et fait pressentir Figaro, l'incarnation la plus complète et le type définitif de la race ! . Intrigant, hardi, sauvant son cynisme à force d'esprit, se vengeant par l'ironie des injustices du sort et de l'inégalité sociale, dont il est une victime, car son esprit est supérieur à sa condition, Trivelin raconte ses malheurs dans une tirade étincelante de verve :

Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis tourmenté, combien j'ai fait d'efforts pour arriver à un état fixe. J'avais entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune ; je fis trêve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Était-il question d'avoir de l'honneur? j'en avais. Fallait-il être fourbe? j'en soupirais, mais j'allais mon train. Je me suis vu quelquefois à mon aise, mais le moyen d'y rester avec le jeu, le vin et les femmes? Comment se mettre à l'abri de ces fléaux-là?... Tantôt maître, tantôt valet; toujours industrieux; ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût; traité po-

semblé trop vif pour les spectateurs d'aujourd'hui, et, quoiqu'il résume toute la pièce, la Comédie-Française l'a supprimé dans une récente reprise (5 mars 1881). La toile tombe sur le mot d'Araminte : « Laissons passer sa colère (de Mme Argante) et finissons. >•

1. Voir Marc-Monnier, les Aïeux de Figaro. L'auteur de ce spirituel ouvrage passe en revue toutes les incarnations du valet dans la comédie ancienne et moderne; il a un chapitre sur ceux de Marivaux (xi, pages 231 à 266), mais il ne fait pas même allusion à Trivelin et à sa tirade. L. de Loménie, traitant plus brièvement le même sujet (Beaumarchais et son temps, ch. xxviii, Du valet de comédie depuis l'esclave de la comédie antique jusqu'à Figaro, t. II, pages 349 à 365), passe entièrement Marivaux sous silence.

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