Le Legs, scène n
2. lbid., scène m. — MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy, ont fait d'une donnée du même genre le point de départ de la Boule (24 novembre 1874). La suivante Lisette est devenue le valet de chambre Modeste, qui travaille, non pas à empêcher un mariage, mais, ce qui est plus grave, à mettre la discorde dans le ménage de son maître déjà marié.
3. Dans les Acteurs de bonne foi, la Surprise de l'Amour, V Heureux Stratagème, la Mère confidente, l'Épreuve, le Dénouement imprévu.
4. De l'Homme, g 128. — Sur la condition du paysan au xvme siècle, voir H. Taine, les Origines de la France contemporaine, t. I, livre V, ch. i. Taine estime (p. 430) que « pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture (de La Bruyère), bien loin d'être trop forte, est trop faible;... «pie, pendant un demi-siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte; peut-être même, au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger. »
LES PAYSANS. 22 i
et l'injustice, il eût laissé quelque part dans ses ouvrages un mot de pitié pour eux. Il ne vit que les paysans attachés aux châteaux par des liens de domesticité ou de dépendance, heureux de leur condition et jouissant d'un facile bien-être, grâce à la générosité, aux plaisirs, aux vices de leurs maîtres, conservant juste assez de leur naïveté première pour amuser, par un contraste piquant avec les manières raffinées du beau monde. Ce sont les seuls que les écrivains des deux derniers siècles aient connus, sauf un observateur moraliste, comme La Bruyère, un économiste, comme Vauban, un philanthrope, comme Turgot.
Cependant, malgré la convention et l'enjolivement, Marivaux a donné de ces paysans trop peu rustiques une image, non seulement amusante, mais encore relevée d'observation vraie. Marivaux était Normand; plusieurs de ses paysans le sont aussi, avec leur àpreté au gain, leur finesse matoise, leur dureté de cœur, leur français jargonné. Dans un genre différent, Biaise, de l'Heureux Slratagène, est, au contraire, un vrai bonhomme, plein de gaieté et de franchise, saisi dans la vérité de ses compliments embarrassés, de son dévouement plus sincère qu'ingénieux, de sa vieille naïveté. Un autre Biaise, celui de l'Épreuve, est un des caractères les plus neufs et les plus naturellement comiques de l'ancien théâtre. Il aime Angélique, ou plutôt les cinq mille livres de dot qu'elle doit lui apporter; il est donc désolé d'apprendre qu'il a un rival. Mais Lucidor lui promet de le dédommager, en cas d'échec, en lui donnant douze mille livres, à la condition qu'il fera une cour assidue a Angélique. Le voilà donc désireux d'échouer, et, eu même temps, obligé de feindre la passion. Si Angélique se décide pour lui, il explique avec
embarras que Mme Argante, mère d'Angélique, ne le trouvera pas assez riche. Lucidor lève l'obstacle, en offrant vingt mille livres qui décident Mme Argante. Biaise pose donc pour la seconde fois sa candidature à la main d'Angélique, mais celle-ci lui déclare qu'elle ne l'épousera point, s'il est assez vil pour accepter le présent de Lucidor. Biaise désespéré se voit, en fin de compte, obligé de se contenter de douze mille livres au lieu de vingt, et d'épouser la suivante Lisette, au lieu d'Angélique f.
Il est une sorte de caractères, très sacrifié dans l'ancien théâtre, et que Marivaux semble avoir voulu relever, celui des pères de comédie. Sauf de rares exceptions, comme don Louis du Festin de Pierre et Géronte du Menteur, qui parlent à des fils indignes ou égarés un langage plein de noblesse, la plupart sont plus ou moins ridicules; franchement odieux, comme Harpagon, ou d'une bonhomie trop simple, comme Chrysale. C'est chose surprenante, à une époque où, dans la vie réelle, l'autorité paternelle était entourée de respect, et affectait elle-même une dignité solennelle. Peut-être, en ceci comme en d'autres choses, la comédie voulait-elle tempérer par le ridicule l'excès d'une autorité trop absolue, et, en montrant que l'amour filial souffrait de cette contrainte, travaillait-elle à préparer un adoucissement des mœurs. Il est plus probable, cependant, qu'elle se contentait de suivre la tradition qui, depuis le bonhomme Strepsiade et le bourgeois Chrêmes, tournait
1. Dancourt eut, avant Marivaux, le mérite de créer au théâtre le genre villageois, largement indiqué déjà dans le Don Juan de Molière; il le fit non pas factice et convenu, comme on le vit plus tard, mais fidèle et vrai. Très supérieur, comme valeur d'ensemble, à son devancier, Marivaux est loin de l'égaler comme observateur des paysans. Voir Jules Lemaitre, Le Théâtre de Dancourt, 1883.
les pères; leur RONTÉ. 223
en ridicule ce qui est triste, avare et grondeur, au profit de ce qui est gai, généreux et souriant, la vieillesse et la laideur au profit de la jeunesse et de la beauté. Quoi qu'il en soit, devançant la comédie moderne, qui représente sous un aspect moins rébarbatif l'autorité adoucie de la famille, Marivaux donne toujours aux pères qu'il met en scène un caractère de raison, d'indulgence et de bonté, caractère d'autant plus sympathique qu'il était alors plus nouveau. Ils exercent leur autorité le plus rarement possible, et toujours d'une manière insinuante et persuasive. Ainsi, M. Orgon, proposant un mariage à sa fille, au lieu de l'imposer avec la tyrannie traditionnelle, lui dit avec une grande douceur d'accent : « Ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser.... J'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et ancien ami, mais ce fut à condition que vous vous plairiez tous deux et que vous auriez entière liberté là-dessus; je te défends toute complaisance à mon égard '. » Comparez à ce langage celui d'Argan 2, qui n'est pourtant pas un méchant homme, ou celui du père de Mariane 3 ; prompte colère, menace du couvent, ceux-ci vont du premier coup jusqu'au bout de leurs droits; ceux de Marivaux au contraire restent toujours en deçà.
Quant à leurs fils, s'agit-il de ces erreurs de jeunesse, de ces peccadilles, qu'un châtiment trop rude ne corrige pas, au lieu de les déshériter du premier coup, les pères de Marivaux songent plus volontiers à tirer une leçon utile d'un égarement passager. Damon a perdu au jeu, contre un chevalier trop adroit, une partie de l'argent destiné à l'achat d'une
1 . Lo Jeu de V Amour et du Hasard, acte I, scène II. ■i. ].<• Malade imaginaire, acte I, scène v. 3. Le Tartufe, acte I, scène i et n.
charge : « Il est jeune, dit son père; il a fait une faute, il n'y a rien d'étonnant et je la lui pardonne pourvu qu'il la sente ; c'est ce qui décidera de son caractère l. » Damon cependant se prépare à perdre de la même manière le reste de son argent. Que fait le père? Il prend, dans un bal masqué, le costume du chevalier fripon, joue contre son fils, lui gagne tout, et se démasquant après lui avoir donné ainsi la meilleure des leçons : « J'oublie tout, mon fils; si cette scène-ci vous corrige, ne craignez rien de ma colère. Je vous connais et ne veux vous punir de vos fautes qu'en vous donnant de nouveaux témoignages de ma tendresse ; ils feront plus d'effet sur votre cœur que mes reproches 2. » M. Damis se trouve tout à coup, à l'égard de son fils, dans la plus délicate et la plus pénible situation : il est, comme Harpagon, son rival en amour. Mais, tandis qu'Harpagon ne recule pas devant cette odieuse rivalité, M. Damis s'empresse d'oublier une passion qui n'était que ridicule et qui va devenir coupable; il s'empresse de demander luimême pour son fds la main d'Angélique 3. Les pères de Marivaux se fâchent quelquefois, mais pas pour longtemps : l'un d'eux, dans un accès de colère, va jusqu'à la menace consacrée; il dit en parlant de son fds : « Je ne veux le voir de ma vie; je le déshérite ! » — « Eh! eh! répond en riant le valet Frontin, je remarque que ce n'est qu'en baissant le ton que vous prononcez le terrible mot de deshériter; vous en êtes effrayé vous-même 4. »