‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 195 sur 345 · La Mûre confidente, acte II, se. vi · texte numérisé non relu

La Mûre confidente, acte II, se. vi

ANGÉLIQUE

Ah ! je ne crois pas, ma mère.

MADAME ARGANTE

Ta mère ! Ah ! le ciel la préserve de savoir seulement qu'on le le propose ! Ne te sers plus de ce nom ; elle ne saurait le soutenir dans cette occasion-ci. Mais pourrais-tu la fuir? te sentirais-tu la force de l'affliger jusque-là, de lui donner la mort, de lui porter le poignard dans le sein?

ANGÉLIQUE

J'aimerais mieux mourir moi-même.

MADAME ARGANTE

Survivrait-elle à l'affront que tu te ferais! Souffre à ton tour que mon amitié te parle pour elle. Lequel aimes-tu le mieux; de cette mère qui t'a inspiré mille vertus, ou d'un amant qui veut te les ôter toutes?

ANGÉLIQUE

Vous m'accablez. Dites-lui qu'elle ne craigne rien de sa fille; dites-lui que je n'ai rien de plus cher qu'elle, et que je ne verrai [dus Dorante, si elle me condamne à le perdre.

MADAME ARGANTE

Et que perdras-tu dans un inconnu qui n'a rien?

ANGÉLIQUE

Tout le bonheur de ma vie. Ayez la bonté de lui dire aussi que ce n'est point la quantité de biens qui rend heureux, que j'en ai plus qu'il n'en faudrait avec Dorante, que je languirais avec un autre. Rapportez-lui ce que je vous dis là, et que je me soumets à ce qu'elle en décidera.

La mère ne peut plus ignorer maintenant la force de cette passion qu'elle prenait pour un simple caprice de jeune fille. Elle prend vite son parti : elle verra Dorante, et l'on pressent qu'elle consentira au mariage, si elle juge l'amant capable de faire le bonheur d'Angélique : « Je lui parlerai sous le nom d'une tante à qui tu auras tout confié, et qui veut te servir. Viens, ma fille; et laisse à mon cœur le soin de conduire le tien *. »

Page 1