‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 203 sur 345 · Voir ci-dessus, p. 25 et · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 25 et

2. « Les romans de Marivaux, dit Vinet, ne sont point romanesques, quant à l'idée qu'ils donnent de la nature humaine. C'est un premier et grand éloge... On voit que son intention est la représentation fidèle de l'homme, et que le roman n'est pour lui qu'une forme commode pour arriver à la vérité. >• (Histoire de la Littérature française au xvuie siècle, t, I, p. 256.) — Et Marivaux lui-même, en parlant d'un de ses héros : •< Valville n'est point un monstre, comme vous vous le figurez. Non; c'est un homme fort ordinaire; tout est plein de gens qui lui

Les sujets de ses romans en effet sont pris désormais non seulement dans la vie réelle mais dans la vie ordinaire. Marivaux, qui, au théâtre, se plaisait surtout à représenter les mœurs de la haute société, se détourne maintenant de ses modèles habituels: s'il ne les ahandonne pas tout à fait, il ne leur donne plus la première place : la hourgeoisie, les gens de tinance, le moyen clergé, le peuple, sont ici ses objets d'études préférés. La noblesse apparaît de loin en loin, car, dans une société qu'elle domine, elle ne saurait être tout à fait absente nulle part; mais on la voit seulement dans la juste mesure où son existence se mêlait à celle des classes inférieures.

Au premier abord, ce nouveau point de vue étonne un peu chez Marivaux. Pour saisir dans leur vérité les mœurs et les caractères mondains, il n'avait qu'à regarder autour de lui; le monde était à la fois son école et son milieu; c'est même sous les traits du plus attentif et du plus empressé des mondains que l'un aime a se le représenter. Mais le peuple et les classes moyennes, comment a-t-il pu les connaître? Par une étude constante et une fréquentation assidue. Ne croyons pas, en effet, qu'il ait toujours vécu confiné dans les salons, avec ce dédain de la place publique et des petites gens, qui, malgré la philanthropie et la philosophie, était encore, dans la première moitié du xvmc siècle, commun aux beaux-

ressemblent, et ce n'est que par méprise que vous êtes si indignée contre lui, par pure méprise. C'est qu'au lieu d'une histoire véritable, vous avez cru lire un roman.... Un héros de roman infidèle! on n'aurait jamais rien vu de pareil.... Mais je von< récite ici des faits qui vont connue il plaît à l'instabilité des choses humaines et non pas des aventures d'imagination qui vont comme on veut. ■• {La Vie de Marianne, huitième partie.)

esprits *. Marivaux voyait le peuple de près :Toù aurait-il exercé son goût de charité, si ce n'est chez ceux qui ont le plus grand besoin d'être secourus? 11 aimait à se mêler aux foules, écoutant, questionnant, faisant provision de réflexions sans apprêt, de vérités naïves, toutes choses qui échapperont toujours à un « observateur de cabinet 2 ».

Image directement étudiée des classes moyennes, voilà donc ce que Marivaux nous offre dans ses romans; et des classes moyennes prises dans leurs sentiments et dans leurs actions de tous les jours, sans aventures extraordinaires ni passions singulières. Il applique pour son compte la déclaration que faisait Furetière en tête du Roman bourgeois : « Je vous montrerai sincèrement et avec fidélité plusieurs historiettes et galanteries arrivées entre des personnes ni héros, ni héroïnes,... mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. » Il y a, dans ce programme, une satire voilée à l'adresse de ceux qui n'aiment point

1. Un des plus libres de préjugés, d'Alembert, écrit (p. 586), à propos d'un passage sur le peuple de Paris que l'on verra ci-après (p. 326) : « L'auteur n'a pas dédaigné de peindre jusqu'à la sottise du peuple, sa curiosité sans objet, sa charité sans délicatesse, son inepte et offensante bonté, sa dureté compatissante. » On connaît le mépris de Voltaire et de Montesquieu pour les petites gens. Rousseau et son école penchèrent en sens contraire, et malgré les exagérations d'une sensibilité souvent fausse, provoquèrent une juste réaction.

2. Voir ci-après, 4e partie, chap. i. — C'est encore Vinet qui a fait cette remarque : •< Il est le seul auteur qui soit descendu dans le peuple, qui l'ait connu et qui s'en soit servi. Au xvu° siècle, La Bruyère seul s'en était informé. La comédie n'en avait fait qu'un repoussoir. » (Op. cit., t. I, p. 261.)

les personnages trop populaires. Marivaux dira avec une ironie plus marquée, en tête de la seconde partie de Marianne :

Jusqu'ici tout ce que je vous ai rapporté n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes, d'aventures dont le caractère paraîtrait bas et trivial à beaucoup de lecteurs, si je le> faisais imprimer. Il y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnezleur l'histoire du cœur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des états médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnages qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes : qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas question ; ils vous diraient volontiers que la nature aurait bien pu se passer de les faire naitre, et que les bourgeois la déshonorent.

Seule la dernière phrase de Furetière s'appliquerait mal aux personnages de Marivaux : on trouverait même que, pour la plupart, ses « bonnes gens » sont trop fins et trop subtils. Il leur prête de ses propres qualités d'esprit; non seulement il les analyse, mais il les montre s'analysant eux-mêmes à l'excès et analysant tout autour d'eux.

En revanche, il serait difficile d'aller plus doucement, non pas le « grand chemin », mais plutôt les chemins de traverse. Pas plus que dans ses comédies, Marivaux ne cherche une suite rapide d'aventures attachantes, une combinaison serrée d'incidents dramatiques. Les deux sujets qu'il imagine sont des cadres fort larges qu'il remplit librement. L'intrigue est secondaire ; il s'en inquiète si peu, et, à la rigueur, s'en passe si bien, qu'il la quitte et la reprend, la dévie et la ramène avec une suprême insouciance; jamais on n'a plus librement usé de ces épisodes,

chers à tous les romanciers d'autrefois J : il y en a un dans la Vie de Marianne, la Religieuse, qui remplit à lui seul trois parties du roman sur onze. L'intérêt cependant ne souffre pas trop et le lecteur ne se plaint pas de ce genre de développement. Outre que le défaut d'action est toujours plus supportable dans le roman qu'au théâtre 2, on a bientôt deviné le but de l'auteur et accepté son système. Marivaux se propose d'étudier les passions et de raisonner sur elles; pour cela, il ne traduit pas en récits, comme la plupart des romanciers, le résultat de son étude : il observe devant nous, et nous intéresse par l'acte même de l'observation. Au lieu de montrer les passions en jeu et de les laisser se peindre elles-mêmes, il en dévoile les ressorts et nous explique en vertu de quelles lois elles agissent; au lieu de précipiter les événements, il s'y attarde pour en décrire les causes et les conséquences morales. De là ces petites dissertations qui rompent à chaque instant le récit, ces réflexions qui, réunies, pourraient former à part un excellent livre de maximes, tandis que le roman proprement dit se réduirait à bien peu de chose. « Trop de réflexions », diront quelques

1. Venue par imitation de la littérature espagnole, cette habitude d'introduire des épisodes dans les romans est générale au xvii" et xvmc siècle. D'Alembert disait justement à ce sujet : •< Les épisodes dans les romans sont faits pour impatienter le lecteur.... Quand je rencontre un de ces épisodes, disait un philosophe, je suis tenté de déchirer le feuillet; sauter l'épisode est plus tôt fait, et je n'y manque jamais. Eh! mon Dieu, dis-je tout bas à l'auteur, si vous avez de quoi faire deux romans, faites-en deux, et ne les mêlez pas pour les gâter l'un et l'autre. » (p. 614, n. 17).

2. D'Alembert en donne (p. 588) le vrai motif : « Le plaisir du spectacle tient plus à l'intérêt et au moment, celui des romans à la réflexion et aux détails, enfin la lecture n'exige pas, comme le théâtre, une attention continue; elle se quitte et se reprend comme on veut, sans étude et sans fatigue. »

critiques : Marivaux leur répondra tout à l'heure.

Aussi, nous ne trouverons pas dans la Vie de Marianne et dans le Paysan parvenu le genre d'intérêt, qui. par le désir de connaître le dénouement, soutient tant de romans. On ne songe môme pas au but, on chemine avec l'auteur, et cette promenade à travers le sujet est à elle-même son propre objet. Nulle impatience d'arriver; c'est la route qui importe. Tant que les sentiments des personnages et les phases de l'action ne sortent pas de la région des passions moyennes , l'impatience ne nous prend pas. Alors nous marchons volontiers au pas du narrateur, si lent qu'il soit. Mais que la situation devienne dramatique, alors nous voudrions plus d'action et moins d'analyse. En ce cas le spectacle de la créature humaine souffrant et luttant est d'un intérêt plus vif que celui de son activité intérieure. De là, dans les romans de Marivaux, surtout dans la Vie de Marianne, un manque de passion et de chaleur aux endroits naturellement pathétiques. Non que l'expression touchante, l'accent ému fassent défaut; mais l'auteur est trop présent et visible à côté de ses personnages; il se montre au moment où il devrait s'effacer. Souvent nous lui savons gré de se livrer entièrement à nous, d'être plus lui-même encore qu'au théâtre; souvent aussi nous lui en voulons de s'imposer et de se mettre obstinément entre nous et ses personnages, lorsque ceux-ci pourraient, grâce à lui, être plus intéressants que lui-même.

Avec les mêmes procédés de narration, la Vie de Marianne et le Paysan parvenu sont comme la contrepartie l'un de l'autre. Dans l'un et dans l'autre roman, Marivaux se propose de montrer une àme jeune et naturellement honnête aux prises avec les difficultés de la vie, mais, dans l'un, le héros est une

jeune fille, dans l'autre, c'est un jeune homme. Tous deux arrivent à Paris, seuls et pauvres, sans autre sauvegarde que leur droiture naturelle. Tous deux parviennent à se faire un sort sans succomber à la corruption qui les entoure. La jeune fille a plus de mal, en raison de son sexe, de sa faiblesse, de sa plus grande délicatesse d'âme; le jeune homme, mieux doué pour la lutte, et de nature moins fine, arrive plus aisément au but. Tous deux intéressent au même degré, car ils sont également vrais, et le problème qui se pose à leur sujet est bien celui que la vie réelle nous montre chaque jour en action : la jeune fille trouvera-t-elle un mari qui lui assure, avec le honneur d'aimer, la sécurité de l'existence? Le jeune homme parviendra-t-il à conquérir sa place au soleil et, parti de rien, deviendra-t-il quelque chose?

Outre la leçon morale qu'ils contiennent, ces deux sujets permettaient à Marivaux de suivre en toute liberté ses préférences naturelles. Une jeune fille en butte au malheur, un jeune homme qui cherche fortune peuvent être mêlés sans invraisemblance à des événements très divers. Dans la Vie de Marianne, il montra surtout des qualités de pénétration morale, de connaissance du cœur féminin, plus intime encore qu'au théâtre, d'émotion et de sympathie pour les souffrances imméritées; dans le Paysan parvenu, il mit plus de mouvement, une sorte de bonne humeur alerte assez rare chez lui, une action un peu plus rapide, plus intéressante en elle-même et moins embarrassée de réflexions.

Dans la Vie de Marianne comme dans le Paysan parvenu, la forme adoptée est celle du récit personnel '..

1. Le xvme siècle aimait beaucoup cette forme vive; les chefs-

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