Le Paysan parvenu, quatrième partie
3. Dans le roman comme dans le théâtre, Marivaux était en avance sur ses contemporains. Peu d'années avant la Vie de
la scène achève de faire connaître le personnage, avec sa spirituelle franchise et la délicatesse de sentiments qu'il cache sous des manières brusques et rondes, mais d'une parfaite courtoisie. Marivaux dit bien que c'est un « homme de condition », mais uniquement, ce semble, pour rendre plus méritoire encore sa démarche auprès d'une orpheline, d'une enfant trouvée, car tout est bourgeois chez lui, langage, manières, sentiments. Ainsi cette déclaration sur le préjugé de la naissance : « Que m'importe à moi cette famille? Quand on la connaîtrait, fût-elle royale, ajouterait-elle quelque chose au mérite personnel que vous avez? Et puis les âmes ont-elles des parents? Ne sont-elles pas toutes d'une condition égale? » Nous retrouvons ici des idées chères à Marivaux, celles du Jeu de l'Amour et du Hasard et des Fausses Confidences.
Cette simplicité cordiale, ce ton uni se retrouvent, joints à la dignité que donne le malheur courageusement supporté, dans le pauvre et touchant ménage de M. et Mme d'Orville. Obligée, pour conserver une place àson mari malade, d'aller solliciter M.deFécour, financier sans cœur, Mme d'Orville se rencontre chez ce dernier avec Jacob : « Figurez-vous, raconte Jacob, un visage qui n'a rien d'assez brillant ni d'assez régulier pour surprendre les yeux, mais à qui rien ne manque de ce qui peut surprendre le cœur, de ce qui peut inspirer du respect, de la tendresse et même de l'amour; car ce qu'on sentait pour cette jeune personne était mêlé de tout ce que je dis là. C'était, pour ainsi dire, une âme qu'on voyait sur ce visage, mais une âme noble, vertueuse et tendre et par con-
Marianne, dans les Mémoires d'un homme de qualité, Prévost monlrait encore, sans aucune intention satirique, le préjugé nobiliaire s'étalant et triomphant en toute sécurité.
l'ancienne bourgeoisie. 335
sëquent charmante à voir '. » Dans sa requête au financier elle est admirable de convenance et de douleur contenue.
Mme d'Orville représente le dévouement et la fidélité dans le mariage. Bien différente de cette douce et mélancolique figure, Mme Dursan personnifie, avec une sorte d'àpreté farouche et de grandeur austère, une autre vertu, dont la noblesse revendiquait à tort le monopole : la fierté légitime du nom et l'autorité dans la famille. Veuve, abandonnée par un fils qui l'a volée pour contracter une mésalliance honteuse, elle vit seule depuis vingt ans et tient pour mort ce fils indigne. Elle ressent d'autant plus l'amertume de sa solitude, qu'elle cache ses souffrances avec un héroïsme stoïque. Un jour vient pour les mères où les griefs les plus légitimes s'oublient, où elles veulent revoir, avant de mourir, le fils ingrat et lui pardonner : Mme Dursan ne mollit point. Sentant sa fin prochaine, elle fait son testament : « Je n'ai plus de fils, dit-elle; depuis près de vingt ans qu'on n'a entendu parler du mien, je le crois mort, et, quand il vivrait, ce serait la même chose pour moi, non que j'aie encore aucun ressentiment contre lui; s'il vit, je prie Dieu de le bénir et de le rendre honnête homme ; mais ni l'honneur de la religion, ni les bonnes mœurs qu'il a violées, ne me permettent de lui laisser mon bien.... Ce n'est point par humeur que je suis inflexible; il n'est pas question ici de bonté, mais d'une indulgence folle et criminelle qui nuirait à l'ordre et à la justice humaine et divine 2. » Il faut, pour la fléchir, qu'un pieux stratagème introduise chez elle, sous un nom supposé, son
1. Le Paysan parvenu, quatrième partie. ■2. La Vie de Marianne, dixième partie.
fils moribond, qui rend le dernier soupir dès qu'il a reçu le pardon maternel.
Ainsi Marivaux nous fait parcourir tous les étages de la société moyenne, du petit peuple à la bourgeoisie; il nous montre les gens du commun ou des classes intermédiaires sous des aspects très divers, dans leurs joies ou leur tristesse, dans leurs petits plaisirs et dans leurs grandes douleurs, ridicules ou touchants, grossiers ou d'une délicatesse instinctive. En bien des pages aussi il a saisi le pittoresque des scènes de la rue et la physionomie changeante des journées parisiennes. Je ne parle pas seulement des grandes scènes de genre comme la dispute de Mme Dutour et du fiacre, ou de la bagarre au milieu de laquelle Jacob met l'épée à la main; quelques lignes lui suffisent, à l'occasion, pour tracer un croquis exact et fin. Dans tous ces passages, scènes d'intérieur ou de la rue, il communique à son lecteur le vif sentiment de la poésie simple qui respire dans ces milieux. La vérité chez lui n'est jamais triviale; il est naturel sans bassesse. En cela, il se rapproche, par une parenté singulière, d'un des maîtres de la peinture de cette époque, de Chardin; il lui ressemble souvent autant qu'un romancier peut ressembler à un peintre. Dans son théâtre, il rappelait Watteau et Y Embarquement pour Cythère; dans ses romans, il fait penser à ces chefs-d'œuvre de réalisme et de poésie, la Mère laborieuse, le Bénédicité, les Amusements de la vie privée, la Toilette du matin, etc. Chez tous deux, chez l'habitué du salon de Mme de Tencin comme chez l'artiste modeste qui ne sortait pas de l'humble monde où il était né, on trouve non seulement le même tour d'observation, mais encore les mêmes qualités artistiques. D'abord le sentiment de la mesure et de l'élégance, le goût de la précision
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et du détail vrai, tempéré par la délicatesse du tempérament français. C'est là ce qui distingue Marivaux de Fielding et Chardin de Téniers. Français et Parisiens, Marivaux et Chardin sentent que le pittoresque et la vérité ne se trouvent pas seulement dans les tabagies et les kermesses, les rixes et les débauches où la brute se déchaîne. Ces aspects de la vie populaire sont flamands ou anglais; notre race, mieux équilibrée jusque dans ses excès, y répugne, comme notre littérature et notre art. Ils se ressemblent aussi, en ce que, dans un temps de facile morale, de littérature licencieuse et d'art voluptueux, ils échappent à la corruption qui les environne; ils gardent quelque chose de la santé, de la sincérité des mœurs et de l'esprit bourgeois. Tandis que Boucher fait de la peinture une excitation à la débauche et de la mythologie la religion des boudoirs, Chardin plaît par le parfum d'honnêteté que respirent ses toiles. De même Marivaux ne craint pas de raconter les malheurs du ménage d'Orville et l'héroïsme maternel de Mme Dursan, au beau monde où Crébillon fils prenait ses modèles.
La noblesse est beaucoup moins bien traitée par Marivaux que la bourgeoisie et le peuple. Épuisée de luxe sous Louis XIV, de vices sous la Régence, réduite au rùle de coûteux décor, elle ne pouvait inspirer, à qui l'étudiait de près, que colère ou pitié. Marivaux la représenta telle qu'elle était, avec ses brillantes qualités de surface et sa corruption profonde. Il lui emprunta même les modèles de deux grands portraits qui pur! cul sur elle un témoignage favorable
En attendant ceux-ci, il nous présente quelques études de moindre importance. Voici d'abord le jeune noble, Valville, l'amant de Marianne, aimable
et galant, d'une politesse et d'une élégance parfaites, mais faible, léger, sans idées, sans qualités sérieuses, toujours épris, mais incapable d'une vraie passion, portant de Marianne à Mlle Varthon une flamme qu'un souffle éteint et qu'un souffle rallume. Marianne la connaît bien, cette nature molle et changeante, qui désarme la sévérité à force de faiblesse inconsciente et de repentirs fragiles : « Homme, Français, dit-elle, et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait que ces trois petites difficultés à vaincre... Faites-vous un spectacle de ce cœur naturel... avec ce qu'il a eu de bon et de mauvais; vous l'avez d'abord trouvé charmant, à présent vous le trouvez haïssable, et bientôt vous ne saurez plus comment le trouver. »
De la même race est le comte de Dorsan, avec un peu plus de nerf et de ressort; au demeurant, sans autre but dans la vie que de slhabiller avec goût et de nouer des intrigues galantes, qui lui valent quelques coups d'épée à donner ou à recevoir. Mais à peine Marivaux l'a-t-il introduit dans l'action du Paysan Parvenu qu'il l'abandonne avec le roman luimême interrompu sans retour. Peut-être le destinaitil a un rôle plus sérieux; certains indices le laisseraient croire; mais on ne peut que supposer; tel que nous le voyons, ce n'est qu'un brillant petitmaître.
Valville et le comte de Dorsan n'ont, en somme, que d'inoffensifs défauts; le marquis, fds de Mme d'Arcire, joue au contraire un rôle odieux, celui des fdles du roi Lear. Sa mère a commis la faute de lui abandonner tout ce qu'elle possède, en ne lui demandant que l'hospitalité et une modeste pension. Bientôt rebutée, maltraitée, abreuvée d'humiliations, elle est obligée de quitter la maison de ce fils pour aller