La Vie de Marianne, neuvième partie
2. Comp. Bourdaloue, Sermon sur les devoirs des pères par rapport à la vocation des enfants, édit. Didot, t. I, p. 106.
que cachait le cloître, Marivaux prête à celle qui vient de parler' avec cette effusion et cette douloureuse éloquence, l'aveu d'une autre souffrance. Elle est en proie à une passion criminelle : elle aime un abbé de la société de Mme de Sainte-Hermières, et cet abbé a parlé d'enlèvement. La malheureuse, torturée par le remords, incapable de résister à son séducteur s'il renouvelle sa proposition, implore le secours de Tervire. Que celle-ci voie l'abbé et le détourne d'un projet insensé1.
Après cette double confidence, Tervire se trouve « entièrement guérie de l'envie d'être religieuse », « guérie à un tel point, dit-elle, que je tressaillais en réfléchissant que j'avais pensé l'être et qu'il s'en était peu fallu que je n'en eusse donné ma parole ». Elle fait part de ce revirement à Mme de Sainte-Hermières et à son entourage. Quel changement « en un clin d'œil » !
Aux manières qu'on eut avec moi dès cet instant, je ne reconnus plus personne de cette société; c'était comme si j'avais vécu avec d'autres gens ; ce n'était plus eux, ce n'était plus moi. De cette dignité où je m'étais vue parmi eux, il n'en fut plus question ; de ce respectueux étonnement pour mes vertus, de ces dévotes exclamations sur les grâces dont Dieu favorisait cette jeune et vénérable prédestinée, il n'en resta pas vestige et je ne fus plus qu'une personne fort ordinaire qui avait d'abord promis quelque chose, mais à qui on s'était trompé 2.
Que cette histoire soit l'écho d'un drame intime de la vie de Marivaux, ou simplement une étude de mœurs désintéressée, il est curieux de voir notre auteur devancer encore Diderot, et cette fois sur un terrain où l'on s'attendait encore moins à rencontrer