‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 252 sur 345 · La Vie de Marianne, première partie · texte numérisé non relu

La Vie de Marianne, première partie

religion et de piété rappellent dès qu'ils sont prononcés? Or, la religion, invoquée au moment où l'on vent provoquer la chute, n'est-elle point faite pour l'empêcher? En matière de séduction, le langage de l'hypocrisie ne peut réussir qu'avec une fausse dévote, nourrie elle aussi de distinctions, de directions d'intention, et toute heureuse de trouver, même en amour, les faux semblants religieux. Enfin, dès qu'un dévot parle d'amour, par cela seul qu'il en parle, son hypocrisie éclate, et il étale alors un tel fonds de bassesse et de fausseté qu'il inspire dégoût et mépris.

Si Marianne avait besoin d'èlre fortifiée dans sa ferme résolution de ne point céder, la rencontre de Valville, qu'elle aime du premier coup, suffirait à la protéger. Dès que les deux jeunes gens se sont vus, les projets de M. Climal sont ruinés; revenir à la charge, c'est s'exposer à la plus humiliante, à la plus dangereuse défaite. Il y revient cependant, et la grande scène de séduction commence.

11 est seul avec Marianne, un dimanche, dans l'arrière-boutique de Mme Dutour. Le moment lui semble opportun, d'autant qu'il ne peut plus différer : il sait que Marianne a vu Valville, et il se doute bien que, s'il ne réussit pas cette fois, l'amour vrai va lui faire une redoutable concurrence. M. de Climal débute donc par mettre une fois de plus Marianne en garde contre ces jeunes fous, qui n'ont ni cœur, ni honneur, qui Dé cherchent qu'une rapide bonne fortune, et qui, après quelques petits présents, quelques galanteries, quelques rendez-vous, abandonnent leur dupe pour d'autres aventures '. Enfin, après avoir commis pour

1. Il y revient par trois fois el développe sur tous les tons la théorie que Régnier met dans la bouche de Macette, satin- mu. De même Molière, Tartufe, acte III, se. ut.

la vingtième fois la maladresse de rappeler à Marianne qu'elle est orpheline, sans fortune, sans espérance, qu'elle lui doit tout, il se déclare, sinon avec franchise du moins avec une parfaite clarté :

Je suis riche, soit dit en passant; et je puis vous être d'un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts, et que j'aie lieu de me louer de votre conduite; c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de mœurs. Il n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère, qu'il vous serait difficile, et peut-être impossible de mener; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez-vous? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible; ainsi, quelque ennemi que je vous paraisse de ce qu'on appelle amour, ce n'est pas contre toutes sortes d'engagements que je me déclare; je ne vous dis pas de les fuir tous : il y en a d'utiles et de raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le serait celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutirait à rien qu'à vous ravir tout le fruit du seul avantage que je vous connaisse, qui est d'être aimable.

La singulière déclaration d'amour! Tout cela est-il assez faux, assez maussade, d'une maladresse lourdement répétée et comme assénée?

Marianne, qui feint toujours de ne pas comprendre, répond que ce sont là de bons conseils et qu'elle se fera une loi « de suivre en tout ceux d'un homme aussi pieux » : « Laissons-là ma piété, répond l'hypocrite. Encore une fois; je mets ici la religion à part; je ne vous prêche point, ma fille, je vous parle raison. » Mais, comme Elmire, Marianne tient à cette piété, elle s'en fait, une arme défensive. Force est bien à M. de Climal, puisqu'on la lui oppose toujours, de l'expliquer, et, s'il se peut, d'en tirer parti. Jusqu'à présent il ne ressemblait pas trop à Tartufe, mais, au point où

en sont les choses, il ne peut que copier son devaneior; en de certaines situations, l'hypocrisie n'a qu'un langage à son service : « Il n'y a point d'ami, vient-il de dire, qui vaille un amant comme moi. » Le mot est lâché, et Marianne, obligée d'entendre enfin et de comprendre, s'écrie : « Vous, mon amant! vous, monsieur! je ne m'y attendais pas. »

Hélas! ni moi non pins, répond M. de Climal; ceci est une affaire de surprise, ma fille..;. Je suis né avec un cœur sensible aux misères d'autrui, et je m'imaginais n'être que généreux en vous secourant, que compatissant, que pieux même, puisque vous me regardez aussi comme tel ; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'était de même ayec fous; j'en ai agi imprudemment dans cette confiance, et il m'en est arrivé ce que je méritais; c'est que ma confianceaété confondue; car je ne prétends pas m'excuser, j'ai tort; il aurait été mieux de ne pas vous aimer, j'en serais plus louable, assurément; il fallait vous craindre, vous fuir, vous laisser là; mais d'un autre côté, si j'avais été prudent, où en seriez-vous, Marianne? dans quelles affreuses extrémités alliez-vous vous trouver? voyez combien ma petite faiblesse ou mon amour (comme il vous plaira de l'appeler) vient à propos. Ne semble-t-il pas que c'esl la Providence qui permet que je vous aime et qui TOUS lire d'embarras à mes dépens?... C'est un petit mal qui l'ait un grand bien, un bien infini.

Et il revient, avec complaisance, d'un ton de caresse paternelle odieux en un pareil moment, sur la théorie qu'il indiquait à Marianne dès leur premier entretien :

On n'exige pas qu'une belle tille n'ait point d'amant; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, pourvu que rien n'éclate, el qu'on puisse toujours penser, en la voyant, que c'esl un grand bonheur que d'être bien venu d'elle : or, ce n'eu esl plus un quand elle est décriée.

Avec M. de Climal, une jeune fille n'a rien de tel à craindre : « Vous sentez bien, dit-il, que, du carac-

tère dont je suis, votre réputation ne court aucun hasard. » Puis, il explique ses petits arrangements, la vie décente, presque honnête, que Marianne trouvera dans sa petite maison. Du jour de son entrée, elle y recevra « un petit contrat de cinq cents livres de rente. » « Ah! Monsieur, s'écrie Marianne, on ne vous connaît clone pas; ce religieux qui m'a mené à vous m'avait dit que vous étiez un si honnête homme ! » M. de Climal, sur cette réponse, devrait s'apercevoir que la partie est perdue. Mais la passion l'aveugle et il n'a plus à rougir de rien. Il ne recule donc pas devant une hypocrisie nouvelle, et il explique comment il restera, malgré tout, honnête et pieux, avec une tranquillité, une candeur, et, si l'on peut dire, une bonhomie, telles que, cette fois, l'odieux du personnage disparaît; on n'en voit plus que le ridicule :

Hélas ! lui-même, s'il savait mon amour, n'en serait point si surpris que vous vous le figurez et n'en estimerait pas moins mon caractère ; il vous dirait que ce sont là de ces mouvements involontaires qui peuvent arriver aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux;... qu'il n'y a point de faute aussi pardonnable que la mienne.... C'est une faiblesse et non pas un crime, et une faiblesse à laquelle les meilleurs cœurs sont sujets.... Ce religieux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux; aussi l'ai-je été jusqu'ici; aussi le suis-je encore, et, si je l'étais moins, je ne vous aimerais peut-être pas.... C'est pour avoir été généreux, pour vous avoir trop plainte que je vous aime; et vous me le reprochez! moi dont la tendresse... est un présent que le hasard vous fait! dont le ciel, qui se sert de tout, va se servir aujourd'hui pour changer votre sort.

Cette fois, M. de Climal ne peut plus rien ajouter; il est au bout de sa casuistique; il faut, pour la vraisemblance, pour l'art même, qui a ses limites, que la

situation finisse. L'entrée soudaine de Valville, qui surprend son oncle aux pieds de Marianne, frappe l'hypocrite de stupeur. En pareille occurrence, Tartufe se redresse, la menace à la bouche; M. de Climal est anéanti : « Plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de parole ; jamais hypocrite confondu ne fit moins mystère de sa honte, ne la laissa contempler plus à l'aise, ne plia de meilleure grâce sous le poids de son iniquité, et n'avoua plus franchement qu'il était un misérable '. »

Désormais, il doit disparaître; il n'a pas les terribles moyens dont Tartufe s'était prémuni pour se venger d'Orgon et d'Elmire. Les aurait-il que, sans doute, il ne les emploierait pas; encore une fois, il s'en tient aux petites bassesses; il ne va point, jusqu'au crime, avec la méchanceté grandiose de son devancier. Ts'ous ne le revoyons qu'à son lit de mort, tremblant à l'idée qu'il va comparaître devant Dieu, et faisant, avec une incontestable sincérité, une confession publique et complète de « ses erreurs - ». Mais cette confession, très émouvante en elle-même, et dont Marivaux attendait pour son héros, non seulement l'absolution du prêtre, mais aussi le pardon du lecteur, nous laisse entièrement froids. Par la conduite antérieure du personnage, nous avions deviné ses secrètes espérances. Croyant, mais vicieux, accommodant avec lui-même et rusant avec la morale religieuse, il comptait, pour tout racheter, sur une dernière heure que lui laisserait sans doute la miséricorde divine. Ce calcul nous répugnait, et maintenant, devant ce repentir trop intéressé, nous ne voulons pas être dupes. Tout ce que peut obtenir M. de Climal, c'est

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