‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 271 sur 345 · MARIVAUX ET VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET VAUVENARGUES

son observation, en un mot plus d'attachement à son œuvre eussent suffi. C'est pour avoir eu ce qui manquait à Marivaux, qu'un de ses contemporains. Vauvenargues, obtint l'honneur que Marivaux laissait échapper par sa faute. \\x demeurant, Marivaux et Vauvenargues étaient de la même famille de penseurs; ils cherchaient la solution des mêmes problèmes; ils envisageaient bien des choses sous les mêmes points de vue. Sans chercher le paradoxe, on peut trouver entre ces deux contemporains une ressemblance qui n'a pas encore été relevée.

Au premier abord, les contrastes seuls sautent aux yeux. D'abord le caractère et l'existence. Vauvenargues ne prononce pas une seule fois dans ses ouvres le nom de Marivaux. 11 n'aimait ni le genre d'esprit de Marivaux et de ses amis 1, ni les salons, ni la conversation 2, ni la société des femmes 3, ni la comédie italienne4, ni les romans 5; il aimait, au contraire, la simplicité, le naturel, il avait la haine du raffiné et du précieux. Enfin, il était trop l'ami de Voltaire et de Marmontel pour rechercher un écrivain si antipathique à Marmontel et à Voltaire.

Cependant, ces deux hommes étaient faits pour s'aimer s'ils avaient pu se connaître; Marivaux avait des qualités privées d'un ordre supérieur, de celles

1. Il se moque (Essais sur quelques caractères, 69, Œuvres, édit. Gilbert, p. 3o2) de ceux qui ■■ funt tort aux lettres » par des admirations à faux, comme celle « dis vers de La Motte »; tout en louant Fontenelle pour certaines de srs idées, il le discute assez souvent.

i. Voir, dans 1rs Fragments [Œuvres inédites, p. 65), un morceau très significatif Sur les conversations du monde.

'.',. Voir ci-après, p. 329, n. 1.

i. Il'1 flexions et maximes, 657, Œuvres, p. lui.

5. Voir la septième des Réflexions sur divers sujets (Œuvres, p. 7oj, très sévère pour les romans.

que Vauvenargues aimait; et il était aussi digne que Voltaire et Marmontel d'apprécier le noble caractère de Vauvenargues, ce « philosophe ingénu », candide, fier, serein dans la tristesse, héroïque avec simplicité. Il eût ressenti dans son commerce ce que ressentaient tous ceux qui le voyaient d'un peu près, le respect pour sa personne, l'admiration pour son talent. De son côté, Vauvenargues fût certainement revenu de ses préventions. D'abord, seuls parmi leurs contemporains, dans la première moitié de leur siècle, ils avaient conservé tous deux le souci de doctrines et de recherches dédaignées, niées, combattues autour d'eux. En dépit de l'amitié qui l'unissait à Mme de Tencin, à Fontenelle, à Helvétius, Marivaux mériterait qu'on lui appliquât ce que Villemain a dit de Vauvenargues : lui aussi, dans ses œuvres morales, « était très loin de cet épicuréisme qui, avec toutes les variantes de grâce frivole et de sécheresse dogmatique, d'indifférence et de cynisme, de froid calcul et d'exaltation sensuelle, de prudence ou d'emportement, est la marque uniforme du xvme siècle depuis Fontenelle jusqu'à Mirabeau ' ». Il est seul, avec Vauvenargues, à méditer avec respect sur le bien et le mal, l'âme, la religion, l'espérance d'une autre vie, les faiblesses et les grandeurs de l'homme, la corruption des mœurs et les remèdes qui pourraient la guérir ou l'atténuer. Il est seul avec lui, au moment où l'esprit scientifique va triompher, où les vérités mathématiques sont l'objet d'une préférence de plus en plus marquée, à soutenir que les vérités morales ne sont ni moins certaines, ni moins fécondes; tous deux les dégagent, les épurent, et les donnent pour but à la philosophie dévoyée.

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