LA CRITIQUE ET L ESPRIT HUMAIN
manière de voir; un orgueil intraitable et fécond en sophismes persuade au juge qu'il est infaillible et le préserve de tout repentir :
Dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain; se doutât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit; il confondra ses lumières par ses lumières même, il s'irritera de voir clair après coup, et parviendra à se persuader qu'il ne voit rien; tout cela, pour se conserver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord '.
Ainsi pratiquée la critique exerce sur les lettres une déplorable influence. Elle lue l'originalité, en substituant la convention au naturel; elle décrie et décourage tous ceux qui veulent rester eux-mêmes :
Le jugement porté va son train, sert de règle à je ne sais combien de génies naissants qui s'y conforment, qui souffrent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille... A L'exception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservés de toute mauvaise dépendance, de tout temps la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer, que la pure imitation de certain goût d'esprit, déeidé le meilleur par leurs amis. Ainsi nous avons très rarement le portrait de l'esprit humain dans sa figure naturelle; on ne nous le peint que dans un état de contorsion. 11 ne va point son pas, pour ainsi dire; il a toujours une marche d'emprunt qui le détourne de ses voie-, et qui le jette dans des routes stériles 2.
Combien la nature est plus diverse et plus large, et que la critique comprendrait mieux son vrai rôle,
1. Le Spectateur français, septième feuille. — « A force d'abuser de sa conscience, on parvient à se fausser L'esprit. Une erreur souvent répétée pénètre dans la pensée de son auteur, à la suite de tous les vains sophismes dont il la fortifiait sans la croire lui-même. C'est la punition d'un critique de mauvaise foi; il Unit par perdre le bon sens. •> lYillemain, Discours sur la critique. |