‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 306 sur 345 · MARIVAUX ET MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET MONTESQUIEU

lut ion tout arrivée; ils en corrigent les auteurs, et cependant ils ne l'auraient pas faite. »

.Nous le verrous bientôt, plus explicite encore, si c'est possible, non seulement reconnaître qu'il y a des grands hommes, mais déclarer quels sont ceux qu'il préfère.

Parmi ses contemporains, Marivaux jugeait avec indépendance non seulement ceux d'entre eux qui n'étaient pas de ses amis, mais encore ceux à qui l'unissaient des liens d'amitié et de société. Les Lettres persanes paraissaient au moment où il publiait le Spectateur. Or, Montesquieu était un des membres les plus choyés du cercle de Mme de Lambert; Marivaux cependant, tout en louant l'esprit qui pétille dans les Lettres, ne craint pas d'apporter à ses éloges des réserves nécessaires. On sait avec quelle liberté plaisante Montesquieu parlait de la religion, de l'autorité, etc., choses qu'on peut critiquer sans doute, mais sérieusement, comme choses sérieuses; Marivaux lui reproche une légèreté déplacée en de tels sujets, nuisible même par les effets qu'elle peut avoir sur bien des lecteurs :

Je juge, écrivait-il, que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me parait le plus briller, le sujet qui réussit 1'' mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui delà religion et des choses qui nui rapport à elle. Je vomirai- qu'un esprit aussi lin que le sien eûl senti qu'il n'y a pas un m grand mérite à donner du joli et du unit' -ni- île pareilles matières, et que tout homme qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de Irai-. Non que, parmi les choses sur lesquelles ils -'■ donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout -en-, et que même celles ou il se joue lé plus ue puissenl recevoir une interprétation utile; car enfin, dan- tout cela je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine, mai- qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un

peu trop la gravité respectable de ces matières. Il faut làdessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires, dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse '.

« Certes, observe justement Sainte-Beuve, Montesquieu, devenu l'auteur de ÏEsprit des lois, aurait ratifié et signé cette critique adressée au jeune auteur des Lettres -persanes -. »

Marivaux rend la même justice à Crébillon le tragique, quoiqu'il eût à se plaindre de Crébillon lils, et à Voltaire, son ennemi acharné; il vante Zaïre, Mérope, la Henriade, « ce poème si agréablement irrégulier, qui, à force de beautés vives, jeunes, brillantes et continues, nous a prouvé qu'il y a une magie d'esprit, au moyen de laquelle un ouvrage peut avoir des défauts sans conséquence 3 ». Toutes les fois que Marivaux nomme ses contemporains, c'est avec cette politesse aimable.

Mais, lorsqu'il parle en général et qu'il n"a plus à craindre de blesser des amours-propres sensibles par excellence, ces amours-propres d'auteur que personne n'a connus mieux que lui, alors il se donne libre carrière. Dans un de ses meilleurs articles de début au Mercure, il s'amuse à classer les variétés de beaux esprits4 : « 11 en est d'eux, dit-il, à peu près comme d'une armée; il y a peu d'officiers généraux, beaucoup d'officiers subalternes, un monde infini de soldats. » Les officiers généraux sont « les auteurs

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