‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 310 sur 345 · LES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

LES GRANDS HOMMES

à l'humanité. Il réclame seulement la parité d*estime pour le génie littéraire :

Il y a, dit-il. doux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connaissances et ses mœurs,... et qu'on peut appeler les bienfaiteurs du monde... — J'entends par les uns les hommes immortels qui ont pénétré 'Lui- la connaissance de la vérité et dont les erreurs mêmes ont si souvent conduit à la lumière : ces philosophes, tant ceux de l'antiquité, dont les noms sont assez connus, que ceux de notre âge, tels que Descartes, Newton, Malebranche, Locke, etc. — J'entends par les autres ces grands génies qu'on appelle quelquefois beaux-esprits; ces critiques sérieux ou badin-: ces peintres sublimes des grandeurs et des misères de l'âme humaine, qui, en nous instruisant dans leurs ouvrages, nous persuadent, à force de plaisirs, qu'ils n'ont pour objet que de nous plaire et de charmer notre loisir; je mets Corneille et Racine dans ce qu'il y a de plus respectable dans l'ordre de ceux-ri.

Au premier ordre de grands hommes, le monde ne ménage pas son admiration; il va jusqu'à la vénération pour eux. Quant aux seconds, l'admiration qu'ils inspirent est une admiration bien moins sérieuse, bien plus familière, qui les honore beaucoup moins. Cela n'est pas juste, « cette inégalité de partage au profit des philosophes ne peut être attribuée qu'à l'ignorance du commun des hommes » :

Ces hommes en général ne cultivenl pas 1'"- sciences; ils n'en connaissent que le nom, qui leur en impose, et leur imagination, respectueusement étonnée des grandes matières qu'elles traitent, achève de leur rendre ces matières riiroiv plus inaccessibles. Delà vient qiuls regardent les philosophes comme des intelligence- qui ont approfondi des mystères, el à qui Seuls il appartient de nous donner le merveilleux spectacle *\*'> forces et de la dignité de l'esprit humain.

Les génies littéraires en imposent moins au vulgaire, « car leurs ouvrages ne sont une énigme pour

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personne; le sujet sur lequel ils travaillent a le défaut d'être à la portée de tous les hommes. » Ce sujet n'est autre que l'homme lui-même, et, chacun se connaissant, ou du moins croyant se connaître et connaître ses semblables, estime en savoir autant que les grands littérateurs, sauf, il est vrai, le talent d'écrire, « qui n'est qu'une manière d'avoir de l'esprit ». Marivaux conclut de là avec un peu d'ironie :

Aussi tout lecteur ou spectateur, avant qu'il les admire, commence-t-il par être leur juge, et presque toujours leur critique; de pareilles fonctions ne disposent pas l'admirateur à bien sentir la supériorité qu'ils ont sur lui; il a fait trop de comparaison avec eux pour être étonné de ce qu'ils valent; et d'ailleurs, de quoi les loue-t-il? Ce n'est pas de l'instruction qu'il en tire; elle passe en lui sans qu'il s'en aperçoive : c'est de l'extrême plaisir qu'ils lui font. Et il est sûr que ce plaisir-là leur nuit encore ; ils en paraissent moins importants; il n'y a point de dignité à plaire : c'est bien le mérite le plus aimable, mais, en général, ce n'est pas le plus honoré.

Que de gens pensent en les lisant : « Je pourrais en faire autant! » Les belles choses qu'ils nous disent « ne nous frappent pas même comme nouvelles; on croit toujours les reconnaître, on les avait déjà entrevues ». Ainsi, dit Marivaux avec beaucoup de finesse, « ils ne sont sublimes que d'après nous qui le sommes foncièrement autant qu'eux; et c'est dans leur sublimité que nous nous imaginons contempler la nôtre ». Mais n'est-ce donc rien que de nous montrer cette « sublimité » ensevelie dans les profondeurs de notre âme, et que, sans eux, nous n'aurions jamais devinée? La matière est à tous, mais l'art de la mettre en œuvre n'appartient qu'à quelquesuns. Ne faisons pas tort à ces ouvriers d'élite de l'admiration que nous leur devons. Ils nous donnent une connaissance de l'homme, profonde et vivante,

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que ni la philosophie, ni les sciences ne sauraient nous procurer. Ce résultat des lettres pures n'est-il pas assez beau pour leur mériter une admiration égale à celle dont les sciences et la philosophie sont L'objet? Que l'on pose la question à un vrai philosophe, et, s'il est sincère, il ne pourra qu'y répondre affirmativement. Je parle, dit Marivaux, du « vrai philosophe; je ne parle point du pur géomètre ou du simple mathématicien; mais de l'homme qui pense, de l'homme capable de mesurer la sublimité de ces deux différents ordres d'esprit ' ».

Ces Réflexions ne furent pas données au public en entier. Nous n'avons même qu'une faible partie de ce que Marivaux avait lu devant ses confrères, à peine le tiers î. Ce fragment n'en est pas moins d'un grand intérêt. Malgré quelque partialité, fort excusable de la part d'un littérateur, il y a bien des vérités dans cette discussion courtoise; il y a surtout un très bel hommage rendu à la haute valeur des lettres. En combattant la science, Marivaux lui emprunte ses propres armes et fait preuve d'une logique, d'une vigueur dialectique, d'une puissance d'abstraction dignes d'un savant.

1. Comp. à la théorie de Marivaux, un aperçu tout semblable de Vauvenargues dans ses Fragments, xn {Œuvres, p. 282) et aus~j uni' discussion Sur la murale et la jhysique (Œuvres, p. 110-112). Quant à la question toujours ouverte de la supériorité (\r< lettres ou des sciences, on peut lire, outre lis fameux discours de Lamartine et d'Arago (Chambre des députés, mars 1837), un article plein d'idées de Schérer, Inier pocula, dans la quatrième série <\r ses Études sur la Littérature contemporaine.

■i. Marivaux lit. en effet, Unis lectures sur ce sujet; or, le fragment publié dans le Mercure d'avril 1755, dul occupera peine une séance. Les morceaux lus à l'Académie n'étaient eux-mêmes qu'une faillir partie d'un ouvrage considérable : les Registres en parlent i2i août 1749) comme du « commencement d'un ouvrage qu'il (Marivaux) doit donnerai! public».

Néanmoins, par une contradiction singulière, Marivaux , défenseur des lettres contre les sciences, entrait, à son insu, dans le mouvement qu'il combattait et envisageait la littérature à un point de vue beaucoup moins littéraire que scientifique. Seul de ses amis, il ramenait la querelle des Anciens et des Modernes sur le terrain où l'avaient placée Perrault et Fontenelle, et où La Motte n'avait pas su la maintenir. Avec les premiers, la controverse agitait, en somme, des idées importantes et graves. Il ne s'agissait pas seulement pour eux de revendiquer, au profit des Modernes, la suprématie en matière d'éloquence et de poésie, mais, encore et surtout, de prouver que l'humanité, par cela seul qu'elle avançait en âge, croissait en force intellectuelle. C'était la théorie du progrès, indiquée par Bacon et Descartes l, expressément formulée par Pascal 2. Les frères Perrault, en la reprenant, avaient affirmé, d'une part, la force de production toujours égale de la nature, d'autre part, le perfectionnement indéfini de toutes les inventions 3. Avec une clarté que n'avaient pas les Perrault, Fontenelle soutenait une thèse qui peut se réduire à ceci : les hommes d'aujourd'hui sont aussi bien doués que ceux d'autrefois, car la nature forme toujours les hommes d'une même pâte; ils ont plus d'idées et de connaissances, ayant hérité de celles de leurs devanciers; enfin, ils commettent moins d'erreurs, éclairés qu'ils sont par l'expérience des anciens âges.

1. Voir H. Rigault, Querelle des Anciens et des Modernes, première partie, chap. ni et iv.

2. Dans le Fragment d'un traité du vide {Pensées, édit. Havet, t. II, p. 266 à 273), notamment le passage fameux (p. 270-71) : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement,... » etc.

3. Voir H. Rigault, op. cit., première partie, chap. x et xu.

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Or, les idées et les connaissances sont la matière même de l'éloquence et de la poésie. Donc, avec des idées plus nombreuses et plus vraies, nous devons être plus grands orateurs et plus grand poètes que les Anciens '.

Très discutable, assurément, cette manière de poser et de résoudre la question n'en est pas moins originale et hardie. La Motte n'en comprit pas la portée; à peine si, clans son Discours sur la poésie, il effleure en quelque lignes le côté philosophique de la querelle. Partout ailleurs il réduit celle-ci à une mesquine et stérile dispute sur le mérite d'Homère. Entraîné par son ami dans cette voie étroite, Marivaux ne sut pas d'abord l'élargir et se contenta pendant longtemps d'injurier Homère. Lorsqu'il fut revenu au sérieux, il comprit la futilité d'une guerre aussi ridicule qu'acharnée. Par un effort de raisonnement, il ressaisit le \rai point de départ de la question, et, dans deux morceaux très curieux, il donna une digne suite aux Parallèles et à la Digression de Fontenelle. Cette discussion, très peu connue, a été pour la première fois mise en lumière et analysée par Sainte-Beuve 2. Marivaux s'y montre non pas, comme on l'a dit, un théoricien du progrès universel, un précurseur de Turgot 3 : il n'a pas des visées si hautes et se contente de relier une chaîne interrompue; mais, penseur pénétrant et critique de goût, il ajoute à la théorie de Fontenelle un correctif nécessaire, qui, de paradoxale, la rend juste et vraie

C'est dans les Réflexions sur Thucydide, écrites à propos de la traduction de Perrot d'Ablancourt, qu'il

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