LE JE NE SAIS QUOI
négligé et d'irrégulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme; je vous entoure. Sous la figure de ces grâces, je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes; ici, le Je ne sais quoi qui plaît en peinture; là, le Je ne sais quoi qui plait eu architecture, en ameublement, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objel du goût. Ne me cherchez poinl sous une forme; j'en ai mille, et pas une de fixe. Voilà pourquoi Ton me voit sans méconnaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. On me perd de vue en me voyant; il faut me sentir et non me dénuder. Enfin vous me voyez, el pourtant vous me cherchez; el vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir '.
Je ne saurais mieux terminer une étude sur le marivaudage que par cette page ingénieuse. Saisir l'insaisissable, montrer l'invisible, lixer la mobilité même, indiquer d'un trait facile et souple l'image de cette grâce fuyante, qui s'évanouit dès qu'on veut l'étudier de près, convenait bien à Marivaux, cet entêté d'analyse subtile. Le je ne sais quoi, ce Protée de l'élégance, était sa propre muse, bien plus que l'ingénue au miroir; elle a inspiré cette page où elle se peint.
1. Le Cabinet du Philosophe, deuxième feuille. — La définition du je ne sais quoi a été tentée avant .Marivaux par le P. Bouhours, ei après lui par Montesquieu. Bouhours, dans ses Entretiens d'Ariste ri d'Eugène (cinquième entretien), se contente de passer en revue les principales formes que revêt le je ne sais quoi; sa dissertation esl savante, Qne, d'une délicatesse un peu cherchée. Montesquieu, dans son Essai sur le goût, appelle le je ne sais quoi « un charme irrésistible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir » et il lui semble que « c'est un effel principalement fondé sur la surprise ».