D'Alemberl, p
teur1. » Marivaux répondit en souriant qu'il n'était pas le diable, et l'on s'entendit.
Depuis lors, Marivaux n'écrivit plus de rôles de femmes pour la Comédie Italienne, sans la pensée que, destinés à Sylvia, ils devaient mettre en lumière toutes les qualités de l'actrice; tel jeu de scène a visiblement été préparé pour elle; une fois même il lui composa un rôle d'homme qu'elle jouait en travesti 2. Presque toujours enfin il donnait le nom de Sylvia aux personnages qu'elle devait représenter. En pleine période de vogue et de production, en 1726, il s'arrêtait subitement, et, de toute une année, ne donnait rien au théâtre, chose rare chez lui. Une lettre de Mlle Aïssé nous explique cette retraite; Sylvia était alors très malade 3. On se demande volontiers si le goût mutuel que l'auteur" et son interprète avaient pour leur talent, et l'amitié durable en fut la suite, ne se changèrent point en un sentiment plus tendre.
1. Cette anecdote est racontée en détail par Lesbros (p. 14) et par d'Alembert (p. 581). On la trouve aussi dans la Bibliothèque des romans (octobre 1775, p. 128). Je la donne ici d'après Lesbros, le premier en date de ceux qui la rapportent.
2. Le rôle du faux chevalier, dans la Fausse Suivante (8 juillet 1724). Ces piquantes métamorphoses n'étaient pas rares dans les rôles d'Isabelle; pour citer encore les Folies amoureuses, on se rappelle Agathe travestie d'abord en Scaramouche. puis en dragon. Bien plus tard, le 31 juillet 1781, Desfontaines faisait représenter Isabelle Hussard.
3. « La pauvre Sylvia a pensé mourir : on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a fait une fausse couche de deux enfants à trois mois; elle a été très mal, elle est mieux à présent. Mlle Flaminia a eu la méchanceté de prévenir le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez bien, à l'amour que le parterre avait pour Mlle Flaminia, combien il l'a maltraitée. » (Novembre 1726.) On s'explique assez le vilain rôle de Flaminia dans circonstance. Aigre et jalouse, à ce qu'il semble (voir Boindin, Première lettre, p. 14), et d'abord chef d'emploi, elle s'était vue rapidement supplanter par Sylvia dans la laveur du public.
Sylvia ne se piquait pas de mœurs bien austères ', et d'Alembert nous apprend 2 que Marivaux, dans sa jeunesse, « avait vivement ressenti les passions ». Cependant, il ne semble pas qu'il y ait eu entre eux rien de semblable, toutes proportions gardées, à ce qui exista entre Racine et la Champmeslé. La chronique scandaleuse du xvme siècle, si friande d'indiscrétions de ce genre, est muette à leur sujet. On a du reste une lettre mêlée de vers, que Marivaux adressait à Sylvia pour sa fête, et qui parle plutôt le langage d'une galanterie respectueuse et précieuse que celui de l'amour :
Vous me disiez hier, Mademoiselle, et bien naïvement : « C'est demain ma fête, Monsieur de Marivaux. Vous, qui vous mêlez de bel esprit, est-ce que vous ne ferez pas quelques vers pour moi? » Non, en vérité, Mademoiselle! Je m'en garderai bien ! Vous êtes un point de vue un peu trop dangereux pour moi :
Car enfin, dites-moi, Sylvie, Sur quoi les faire, je vous prie?
1. Si Sainte-Bc.'.ve se fût rappelé la lettre de Mlle Aïssé, citée plus haut, il n'aurait sans doute pas écrit (Causeries du Lundi, t. IX, p. 361) : « On ajoute (à ses nombreuses qualités d'actrice) que, dans la vie, sa conduite fut toujours sans tache, et qu'elle ne voulut que des amis, jamais des amants. » Il a des doutes cependant, car il déclare ne pas vouloir « trop insister sur ce point délicat et souvent obscur ». — Pour en finir avec la vie privée de Sylvia, je dois signaler au t. I, p. 15 et suiv. de l'ouvrage de M. Campardon, deux procès-verbaux de police constatant que, le 10 avril 1717, un tapissier accusait Sylvia e1 son père d'une tentative d'escroquerie commise avec violence, et que le 24 août 1724, un huissier ayant voulu procéder à la saisie de ses meubles, elle l'accueillit par des invectives, tandis que son mari prétendait que ces meubles n'appartenaient pas au ménage, qui les aurait eus simplement en location. Tout cela prouve, surtout que, dans les premières années de son séjour à Paris, Sylvia eut une existence besoigneuse et dut se débattre contre les embarras habituels en pareil cas.