‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 72 sur 345 · Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p

3. D'Alembert ajoute : « Réduit dans la vieillesse au calme de l'amitié, il n'alFectait point sur cet état une fausse philosophie; il sentait tout ce que l'âge lui avait fait perdre; il ne cherchait point, comme tant de faux sages, à s'exagérer le bonheur du repos; il en jouissait seulement comme d'une ressource que la nature laisse à nos derniers jours pour adoucir la solitude de notre âme. »

comme il se sentait entouré d'amis, plus que partout son amour-propre était en sûreté. On le voyait aussi, à partir de 1753, chez Mme du Deffand; ici encore il se trouvait à l'aise, car les encyclopédistes, qu'il n'aimait pas et qui le lui rendaient bien, n'y faisaient pas la loi. Chez Mme Geoffrin, qui avait recueilli les habitués du" salon de Mme de Tencin, et lui avait succédé, mais « comme une bourgeoise à une princesse ' », Marivaux eut plusieurs fois à souffrir. Malgré sa bonté fameuse, Mme Geoffrin était despote et régentait avec une certaine brusquerie son cercle de gens d'esprit. Lorsqu'une conversation se prolon geait ou ne lui plaisait pas, elle l'arrêtait tout net en disant : « Voilà qui est bien - ». Marivaux était de ceux qu'un pareil sans-gêne irrite et blesse : interrompu ou écouté avec distraction, il se levait et gagnait la porte, sans longue rancune, du reste. Aussi, c'est surtout chez Mme Geoffrin que dut se former sa réputation d'humeur difficile : Grimm, si sévère pour lui là-dessus, venait souvent aux mercredis de Mme Geoffrin. Sur la fin de sa vie, Marivaux retrouva chez Mme du Boccage l'éclat de ses anciens succès : Marmontel vient de nous dire que l'on faisait cercle autour de lui.

En dehors de ces maisons amies 3, où l'esprit était la seule supériorité, il recherchait peu les nobles amitiés si fort à la mode en ce temps-là parmi les

1. Villcmain, Littérature française au xviuc siècle, onzième leçon.

■i. Marmontel, Mémoires, livre VI.

3. Joignons-y celle de Mlle Quinault la cadette, la charmante actrice de la Comédie-Française, qui, outre son talent, mérita, par l'agrément de son esprit et son caractère, l'amitié des nommes les plus considérables du xvur siècle. .Marivaux y faisait partie du cercle qui s'était baptisé Société' du Bout du banc.

gens de lettres. Il n'enviait nullement l'honneur d'être le familier d'un grand seigneur, qui lui eût accordé sa protection, en échange de quelques flatteries rimées ou de quelques plates dédicaces. Dans une lettre conservée par un de ses biographes *, il raille finement un de ses amis, nous ne savons lequel, tout fier de ses hautes relations : « Il part jeudi par Compiègne, écrit-il; le prince de... doit le prendre pour voyager avec lui. Je ne lui envie pas sa course, qu'il me céderait pour rien, s'il pouvait, à ce que je pense; mais il a l'honneur d'appartenir à un prince, il faut qu'il marche; et moi, j'ai la douceur de n'appartenir qu'à moi, et je ne marcherai point. » Il sentait bien que, dans cette tutelle accordée avec ostentation, il y avait d'ordinaire autre chose que le goût de la littérature. Il était alors de bon ton de s'intéresser au théâtre, à la philosophie, aux sciences, et Ton protégeait son homme de lettres, pour être à la mode. Marivaux s'estimait trop pour servir d'enseigne à de telles vanités. Il était d'autant plus ombrageux dans ses relations mondaines qu'il était pauvre, et, comme il arrive en pareil cas, il exagérait sa réserve naturelle. Il considérait la pauvreté et la fierté comme inséparables, et il aurait pu dire avec un de ses personnages, mais plus sérieusement : «Je suis fier, mais je suis pauvre; qualités, comme vous jugez, très difficiles à accorder l'une avec l'autre,' et qui pourtant ont la rage de se trouver presque toujours ensemble 2. »

Cependant, il n'aurait eu qu'à se laisser faire pour être lui aussi des voyages princiers; il suffisait de répondre à des avances qu'on ne lui ménageait pas. Le monde des châteaux goûtait beaucoup ses pièces

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