Le Jeu de V Amour et du Hasard
qu'il ne sait pas attendu avec impatience, il le retient jusqu'à ce qu'il lui soit arraché, et tout le nœud de l'intrigue est dans cette réserve, d'autant plus obstinée qu'elle est plus combattue : ici, par un contraste unique peut-être, les rôles habituels sont renversés : l'amant, qui devrait être hardi en vertu de son sexe, tremble devant la déclaration; l'amante, condamnée à faire les premiers pas, triomphe par d'ingénieuses avances de sa propre réserve et des hésitations d'un amant trop respectueux *. Nous le voyons encore, par excès de méfiance, se couvrir d'un faux air de protection bienfaisante, et, refusant de croire à la sincérité du sentiment qu'il fait naître, ne se rendre à l'évidence qu'après une épreuve où l'héroïne évite, h force de droiture, le piège qui lui est tendu s. C'est dans la Double Inconstance surtout que se laisse le mieux étudier et saisir le manège des amoureux de Marivaux; tous les ressorts de cette mécanique subtile y jouent en même temps. Le dénouement est particulièrement original : pour une fois l'obstacle à la réunion des amants venait du dehors; ils étaient séparés par une volonté étrangère. Ils se juraient donc, gémissant chacun de son côté, une fidélité inébranlable; mais, à peine sont-ils réunis, ils s'aperçoivent qu'ils ne s'aiment plus : leur passion, vive et sincère au début, a graduellement cédé la place k une passion non moins sincère et non moins vive.
1. Le Legs. — Alfred de Musset s'est amusé à refaire le Legs dans un petit proverbe, Y Ane et le Ruisseau, publié dans ses Œuvres posthumes. D'ordinaire il se contente, comme dans II ne faut jurer de rien (voir ci-après, p. 190 n. 1), de prendre & Marivaux une idée et une situation, et il la transforme si bien qu'il la fait sienne. Ici, au contraire, il décalque la comédie de Marivaux; que Ton compare, par exemple, les scènes x et xix du Legs, et les scènes v et vu de Y Ane et le Ruisseau.