L ACTION ET LES CARACTERES
marque d'aristocratie intellectuelle, mais qui leur donne un plaisir très vif et très relevé *.
Cette simplicité d'action, cette discrétion raffinée dans la peinture des caractères, ont valu à Marivaux deux reproches qu'il importe d'examiner de près. La plupart de ses pièces, dit-on, reposent sur un malentendu trop facile à dissiper; il n'y aurait qu'à s'y prendre d'une certaine façon pour dénouer ce fil léger qu'il emmêle de cent manières, et qui se romprait à chaque instant sans des prodiges d'adresse. Dans le Legs, par exemple, un mot, qui est à chaque instant sur les lèvres du marquis, terminerait tout s'il était prononcé, et on le trouve un peu long à venir; plusieurs fois on s'écrierait volontiers avec la comtesse : « Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-là s'est mis dans la tête que je ne l'aime point s î » Le spectateur en effet commence à ne plus le savoir lui-même, et cependant il faudrait, en vertu du principe posé par Marivaux *, qu'il comprît sans
1. Le passage suivant du trop raisonnable Suard marque bien son inintelligence de Marivaux, mais, par cela même, il caractérise cette famille d'esprits pour laquelle, selon la remarque déjà citée (p. 150) de Sainte-Beuve, le répertoire de Marivaux est lettre close : « Une erreur familière à la plupart de ceux qui ont fait des comédies, depuis Molière, Regnard, Dufresny, etc., a été de croire, comme Marivaux, qu'on pouvait produire de l'effet au théâtre avec de la finesse d'observation, de l'aptitude à saisir et à peindre des ridicules à peine marqués, des nuances du caractère, des ressorts de petites passions. Ce ne sont point des traits fins, des nuances délicates qui composent le véritable comique; ce sont des couleurs fortes, des traits saillants, ce que les peintres appellent la charge de la figure; le bouffon en est la caricature. C'est dans la charge que se trouve presque toujours la ressemblance du portrait; cette ressemblance diminue à mesure que les détails se multiplient et un travail trop recherché finit quelquefois par la détruire tout à fait. • (Mélanges de littérature, t. V, p. 360.)