LE COURTISAN
Saurin dans les Mœurs du temps, Poinsinet de Sivry dans le Cercle, Ghamfort dans le Marchand de Smyrne, Voltaire dans le Droit du Seigneur, Beaumarchais enfin, démontrent à l'envi que le gentilhomme de cour est un être corrompu, nuisible, à supprimer ' .
Marivaux n'est pas l'homme des solutions radicales ; aussi ne donne-t-ilpas dans un excès d'attaques d'où naît parfois une pitié sympathique, si Ton songe au châtiment terrible que la Terreur réservait à ces inutiles. Il se contente de montrer les courtisans tels qu'ils étaient, sans tirer une conclusion de ses satires. Trivelin, de la Double Inconstance, sorte de chambellan, naïvement servile et plat, a complètement perdu, dans le long usage de la cour, le sentiment de la liberté et de la dignité humaines. Lorsqu'il est obligé de vivre avec Arlequin, franche nature de paysan, qui ne comprend rien aux conventions du monde étrange dans lequel le caprice d'un prince l'a jeté, il est stupéfait des réflexions audacieuses et simples de son nouveau compagnon. Le bon sens grossier du campagnard lui paraît le comble de la déraison; les plaisanteries les plus innocentes prennent pour lui les proportions d'hérésies scandaleuses : c'est la fable du chien et du loup développée en deux scènes excellentes *. À force de bonhomie, Arlequin rencontre naturellement l'ironie socratique; à force de vivre d'une vie artificielle, Trivelin a l'esprit faussé sans remède; ce n'est plus un homme, c'est le produit absurde et bizarre d'une civilisation mauvaise.
Avec Frédéric, du Prince travesti, la satire a plus de force encore et de profondeur. Frédéric n'est pas
1. Voir Léon Fontaine, le Théâtre et la Philosophie au xvra* siècle, 2* partie, chap. iv.