‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 22 sur 360 · Représentée au Théâtre-Français, le 16 décembre · texte numérisé non relu

Représentée au Théâtre-Français, le 16 décembre

2. Taine dit spirituellement : « Au sortir du collège, un jeune homme, du temps de Voltaire, devait faire sa tragédie, comme

Marivaux voulut, lui aussi, tenter cette gloire; et cependant, personne moins que lui n'avait le génie tragique ; ses qualités mêmes, détournées de leur •véritable emploi, la comédie de mœurs, ne pouvaient ici que se changer en défauts. La tragédie classique prenait toujours ses sujets dans l'antiquité; Marivaux, partisan des Modernes et analyste, était incapable de cette puissance d'abstraction qui permet au poète tragique de résumer les traits permanents de l'humanité, comme aussi de cet effort d'esprit qui fait de lui le contemporain des personnages qu'il ressuscite ; il se condamnait d'avance à de choquants anachronismes. Le genre d'amour, héroïque dans Corneille, noble et tendre dans Racine, toujours puissant et haut, qui est l'âme de la tragédie, Marivaux ne le comprenait guère que comme un sentiment de nature tempérée, aimable passe-temps d'une société légère et sceptique, plus propre aux petits stratagèmes qui font les comédies agréables, qu'aux grandes déterminations qui provoquent les catastrophes tragiques. Il n'y a pas de tragédie sans une intrigue fortement nouée, et Marivaux, incapable de former un plan mûri, laissait aller sa plume au gré de son caprice et des jeux de son imagination; c'est ainsi qu'il fera toutes ses comédies, où l'intrigue et l'action ont une place si peu apparente, qu'on l'accuse volontiers de borner son invention à une situation toujours la même, légèrement variée dans le détail.

aujourd'hui il doit écrire un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pourrait causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut raisonner avec les hommes. » (Histoire de la Littérature anglaise, t. III, p. 36 i.) — Et cependant, même dans ce sacrifice à la mode, nous retrouvons Marivaux fort peu pressé de se produire. On lit dans les Nouvelles littéraires, Amsterdam, 1720, t. XI, p. 513 : « M. de Marivaux est incertain s'il fera représenter sa nouvelle tragédie d'Annibal. •

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Aussi, que pouvait devenir entre ses mains ce sujet grandiose de la mort d'Annibal! Dès le début, le vieux général se montre en galanterie réglée avec Laodice, fille de son hôte Prusias; au moment où, instruit de l'arrivée prochaine de Flaminius, qui vient, au nom du Sénat, demander qu'Annibal soit livré, il ne devrait songer qu'à sa haine et à sa sûreté, il disserte sur la puissance de l'amour. Flaminius, de son côté, est épris de Laodice; ennemi politique d'Annibal, il en est aussi le rival en amour, et le rival préféré. Fort embarrassé entre le soin de sa mission et celui de sa flamme, il mêle assez gauchement Tune et l'autre, tantôt ambassadeur, tantôt soupirant, tantôt les deux. Ainsi, Tune des plus émouvantes situations de l'histoire ancienne est à chaque instant traversée par les incidents futiles d'une intrigue amoureuse, sans nouveauté ni intérêt.

Cependant, comme il est difficile que, même dans uiï genre qui n'est pas le sien, un homme de talent ne réalise qu'une médiocrité banale, il y a dans la tragédie d'Annibal deux ou trois belles scènes, quelques beaux vers, quelques expressions énergiques. Annibal trouve à l'occasion des accents d'une mélancolie flère, qui le relèvent un peu dans la situation ridicule où Marivaux l'a placé; il sait rappeler avec quelque grandeur les souvenirs de gloire, qui, à défaut de jeunesse, parent sa tête blanchie. Et lorsque, indigné de la lâcheté de Prusias, il fait éclater son mépris pour lui et ses pareils, un souffle presque cornélien anime ses paroles, et fait oublier ses langueurs de soupirant :

Des hommes par abus appelés rois sans l'être; Des esclaves de Rome et dont la dignité Est l'ouvrage insolent de son autorité; Qui, du trône héritiers, n'osent y prendre place, Si Home auparavant n'en a permis l'audace;

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Qui, sur le trône assis et le sceptre à la main, S'abaissent à l'aspect d'un citoyen romain; Des rois qui, soupçonnés de désobéissance, Prouvent à force d'or leur honteuse innocence, Et que d'un fier sénat l'ordre souvent fatal Expose en criminels devant son tribunal; Méprisés des Romains autant que méprisables * !

Si les vers, même dans ces passages d'exception, ne sont pas toujours nettement frappés *, si le style est lâche, du moins l'inspiration est digne de la tragédie et donne pour un moment l'illusion de la grandeur.

Mais ce sont là de rares lambeaux de pourpre cousus à une trame grise et terne. L'inspiration ne s'élève que pour retomber vite . Les souvenirs de la tragédie du xvue siècle, l'influence visible de Corneille, échauffent de loin en loin une verve factice; lorsque la grandeur se rencontre, c'est une grandeur d'imitation. S'il fallait chercher quelque trace d'originalité dans cette œuvre de pastiche, on la trouverait dans ce court passage, où Laodice, oubliant qu'elle doit parler en princesse de Bithynie, analyse ses sentiments avec la grâce minaudière d'une marquise du xvnie siècle et parle le langage habituel aux héroïnes de Marivaux :

Mon cœur tâcha du moins de se rendre le maître De cet amour qu'il plût au sort d'y faire naître. Mais d'un tel ennemi penses-tu que le cœur Puisse avec fermeté vouloir être vainqueur?

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