MARIVAUX ET LE SAGE
désavantage pour Marivaux; Le Sage, en effet, nous introduit dans toutes les classes et dans toutes les conditions sociales, et Marivaux n'en traverse qu'un petit nombre. Au point de vue de l'invention, du style, des caractères, de la valeur littéraire en un mot, tout l'avantage est pour Gil Bios.
Au point de vue moral, Marivaux prend sa revanche : il y a plus d'élévation en dix pages du Paysan parvenu que dans tout Gil Blas, et Jacob est une âme d'élite en comparaison de son émule *. On a, ce semble, un peu surfait la portée du roman de Le Sage, en disant qu'il était moral comme l'expérience, et en voyant dans Gil Blas le type moyen de l'espèce humaine. A regarder de près la physionomie changeante du héros, on n'y trouve, en somme, que les traits d'un amusant fripon *. Comme Jacob, Gil Blas sort de l'antichambre; il s'en ressentira toujours et gardera l'incurable bassesse de ceux qui ont servi longtemps, peuples ou individus. Jacob, au contraire, à mesure qu'il s'élève, gagne en délicatesse et en loyauté, deux sentiments inconnus à Gil Blas; il finira par ne plus rien retenir du laquais. Il n'a pas à subir le contact des sociétés fort mêlées que traverse Gil Blas; mais, s'il eût été jeté, lui
1. M. Brunetière combat cette appréciation dans ses Études critiques sur Phistoire de ta Littérature française, 3* série, p. 165 et suiv.
2. Paul de Saint-Victor me semble dans le vrai lorsqu'il définit Gil Blas « un intrigant médiocre, à la fois actif et borné, malléable aux vices, invulnérable aux passions, n'ayant d'autre ambition que celle du bien-être, incapable, même lorsque les ailes lui poussent et que le vent souffle dans ses voiles, de quitter le terrain plat de l'intérêt journalier : pour tout dire, un subalterne d'esprit et de cœur ». Il refuse de reconnaître « dans ce masque amusant, mais déprimé, de valet comique, le type de l'homme moyen qu'on a cru y voir. » (Hommes et Dieux, troisième partie, xiv.)
aussi, parmi les escrocs, les voleurs et les bandits, il n'eût point détroussé des voyageurs, arrêté le carrosse de doua Mencia, volé la cassette d'un vieux juif» etc. Jacob reçoit l'argent de Geneviève et de Mme de Ferval, mais il s'arrête avant de devenir un professionnel; il dupe leurs vices, mais lui-même reste honnête. Gil Blas, ami de la comédienne Laure ou pourvoyeur du duc de Lerme, joue très complaisamment le rôle de frère et de Mercure; il tient la caisse et porte le caducée, en toute conscience et avec une parfaite tranquillité d'esprit. On prévoit que Jacob, devenu fermier générai, restera honnête homme et s'enrichira sans voler. Gil Blas, jeté par un coup de fortune devant le trésor public grand ouvert, s'emplit les poches avec une gaieté ignoble.
Je comparais tout à l'heure la Vie de Marianne à Paméla; un autre roman anglais, Joseph Andrews, de Fielding, et aussi Tom Jones, du même auteur, peuvent être rapprochés du Paysan parvenu; comme Richardson, Fielding passait au siècle dernier pour un disciple de Marivaux. Le Paysan parvenu, disaisje, n'était pas assez délicat pour inspirer Paméla; il l'était certainement assez pour ouvrir la voie à, Tom Jones et à Joseph Andrews.
Si la différence est grande, pour le caractère et le talent, entre l'auteur de Marianne et celui de Paméla, elle est encore bien plus grande entre l'auteur du Paysan parvenu et celui de Tom Jones. Malgré sa naissance, Fielding est un plébéien mal élevé et grossier, un singulier mélange de bon et de mauvais. Son talent ressemble à son caractère ; il est plein de sève et de verve, tout franc et primesautier, mais inégal, sans finesse, incapable de se conduire, d'une grossièreté souvent repoussante; c'est la nature, enivrée d'elle-
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même, libre de frein, avec ses inégalités, ses bonnes inspirations et ses écarts, tout au bonheur de vivre et d'agir, protestant au nom de l'instinct contre la règle sévère et pédante que Richardson voulait imposer à l'homme, au nom de la morale et de la religion.
Avec toutes ces différences de tempérament, de caractère et d'existence, nous retrouvons chez Fielding le genre d'observation que Marivaux avait introduit dans le roman, c'est-à-dire : l'étude psychologique de l'homme et de ses sentiments. Il n'est pas jusqu'à la donnée du Paysan parvenu et à certaines aventures de Jacob et de Marianne * qui ne se retrouvent, transformées et pourtant reconnaissables, dans l'odyssée de Joseph et dans celle de Tom. Comme Jacob, les héros de Fielding se trouvent jetés dans une société corrompue, qui livre à leur honnêteté une série d'assauts plus ou moins violents, dont ils finissent par sortir vainqueurs, et toujours estimables, malgré d'inévitables défaillances; comme Jacob, Tom se précipite dans les bagarres au secours des faibles maltraités. D'autre part, il ne sait pas résister aux avances d'une grande dame, et se laisse donner par elle une bourse bien garnie *.
Mais, si le but de l'observation est le même dans les deux romans, la différence dans la manière d'observer est capitale. Nature délicate, Marianne a horreur de tout ce qui est grossier; beaucoup moins distingué que Marianne, Jacob n'est cependant ni violent
1. Fielding emprunte encore à la Vie de Marianne, pour le parodier, le passage charmant (voir ci-dessus, p. 310), dans lequel l'héroïne va montrer sa belle robe à l'église (Tom Jones, livre IV, chap. vu). On retrouve la situation scabreuse de Jacob avec Mme de Ferval (voir ci-après, p. 340) dans la « conversation • de Tom avec lad y Bellàston (livre XIII, chap. ix)., etc.