CHAPITRE IV
LA RELIGIEUSE > ; MARIVAUX ET DIDEROT. — LES FAUX DÉVOTS ; UN MÉNAGE DE DÉVOTES : LES DEMOISELLES HABBRT. — LES DIRECTEURS DE CONSCIENCE : M. DOUQN. — L'HYPOCRITE : M. DE CLIMAL; MARI- VAUX ET MOLIÈRE J MARIVAUX ET LA BRUYÈRE.
La Vie de Marianne arrivait à la cinquième partie, lorsque tout à coup, sans nécessité apparente, sans prétexte même, Marivaux annonce un épisode, l'histoire d'une religieuse, qui, plusieurs fois différé, commence enfin avec la neuvième partie et remplit tout le reste du roman ; celui-ci pourrait alors prendre un autre titre et s'appeler la Religieuse. Dès le début de cet épisode, le narrateur change de ton ; les longues réflexions disparaissent, le récit, de lent et d'enjoué qu'il était, devient rapide et dramatique; une émotion contenue l'échauffé. On dirait, à la manière dont l'histoire est amenée, retardée, puis tout à coup entreprise et vivement conduite, que Marivaux, surpris au milieu de la Vie de Marianne par quelque événement qui le touche de près, et désintéressé du roman commencé par des préoccupations plus intimes, a subitement abandonné son premier sujet pour un autre plus conforme à l'état de son âme. De là cet épisode de la Religieuse et l'air d'histoire personnelle qui lui donne un caractère spécial, surtout au début; car, peu k peu, l'auteur, comme soulagé, se
calme, s'apaise et détourne, par une déviation nouvelle, le cours de son nouveau sujet; mais l'élan est donné et le récit demeure émouvant.
Avant que le projet d'écrire l'histoire de la Religieuse fût venu traverser la Vie de Marianne, Marivaux avait clairement laissé voir qu'il aimait peu les couvents et la vie conventuelle. Marianne, fuyant M. de Glimal, demandait asile et protection à une prieure, dont elle trace un portrait à la Gresset, tout de grâce maligne et d'ironie. Voici qui est plus sérieux et d'une observation moins indulgente. Que peuvent attendre les malheureux de cette prieure et des religieuses qui, comme elle, ont fait vœu de charité? De bonnes paroles et rien de plus : « A voir ces bonnes filles, vous leur trouvez un extérieur affable, et pourtant un intérieur indifférent. Ce n'est que leur mine et non pas leur âme qui s'attendrit pour vous : ce sont de belles images qui paraissent sensibles, qui n'ont que des superficies de sentiment et de bonté *. » En effet, à peine la prieure, d'abord tout accueillante et onctueuse, a-t-elle compris que Marianne, sans dot, n'apporte à la communauté qu'une âme à sauver, aussitôt elle change de ton, et dans ses paroles de consolation banale perce le plus froid égoïsme :
Nous ne voyons, nous ne connaissons presque personne;... nous sommes des semaines entières sans recevoir une visite; d'ailleurs notre maison n'est pas riche; nous ne subsistons que par nos pensionnaires, dont le nombre est fort diminué depuis quelque temps. Aussi nous sommes endettées et si mal à notre aise ! J'eus l'autre jour le chagrin de refuser une jeune fille, un fort bon sujet, qui se présentait pour être converse, parce que nous n'en recevons plus, quelque besoin que nous en ayons, et