Le Spectateur français, seizième feuille
2. Ibid. — Voir dans Goncourt, la Femme au xviu* siècle, p. 169 à 175, un curieux passage des Mémoires de Lauzun, où une femme exprime la théorie que Marivaux prête à un homme.
silence; mais bien moins parce qu'elle le hait, que parce qu'elle s'est fait un principe de le haïr et de le craindre. Elle lui résiste donc, cela est dans les règles; mais, en résistant, elle entre insensiblement dans un goût d'aventure ; elle se comptait dans les sentiments vertueux qu'elle oppose, ils lui font comme une espèce de roman noble qui l'attache, et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant, un amant demande pardon d'avoir parlé, en le demandant il recommence; bientôt elle excuse son amour comme innocent, ensuite elle le plaint comme malheureux, elle l'écoute comme flatteur; elle l'admire comme généreux, elle l'exhorte à la vertu, et, en l'y exhortant, elle engage la sienne. Elle n'en a plus, mais dans cet état il lui reste encore le plaisir d'en regretter noblement la perte. Elle va gémir avec élévation. La dignité de ses remords va la consoler de sa chute : il est vrai qu'elle est coupable, mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle verse; sa faiblesse s'augmente des reproches même qu'elle se fait! Tout ce qu'elle a de sentiment pour la vertu passe au profit de sa passion, et enfin il n'est point d'égarements dont elle ne soit capable avec un cœur noble et vertueux; ainsi une femme comme celle-là, quand on lui parle d'amour, n'a point d'autre parti à prendre que de fuir.
Marivaux, on le voit, n'est pas dupe des sophismes de la passion '; il en dévoile tous les dangers et les montre tels qu'ils sont. L'honnête femme qui consent à écouter des propos d'amour est perdue; malgré la ferme résolution de ne pas manquer à ses
4. Il la réduit a son expression la plus brutale, au sens dernier qui est au fond des déclarations les plus respectueuses : « Allez dire à une femme que vous trouvez aimable et pour qui vous sentez de. l'amour : Madame, je vous désire beaucoup; vous me feriez grand plaisir de m'accorder vos faveurs. Vous l'insulterez; elle vous appellera brutal. Mais, dites-lui tendrement : Je vous aime, vous avez mille charmes à mes yeux; elle vous écoute, vous la réjouissez, vous tenez le discours d'un homme galant. C'est pourtant lui dire la même chose; c'est précisément lui faire le même compliment : il n'y a que le ton de changé; et elle le sait bien, qui pis est. »
devoirs et de réduire son amant au rôle d'amuseur inoffensif, elle succombera fatalement. Et pourtant quel plaisir attirant et délicat, quel idéal charmant que ce mélange de la coquetterie et du devoir I Marivaux la prévient : en fait d'amour, qu'elle n'accorde rien ou on lui prendra tout. Ils sont rares les auteurs de comédies et de romans qui parlent aux femmes avec cette franchise et leur enlèvent ces illusions dont elles savent tant de gré à ceux qui les nourrissent. Nombreux, au contraire, sont ceux qui les trompent de si bonne foi. Que de romans, des plus délicats et des plus honnêtes comme dénouement, où on leur dit qu'elles peuvent s'avancer jusqu'au bord de l'abîme et s'arrêter à temps! L'héroïne va succomber; le séducteur s'y attend, le lecteur en a pris son parti; mais point : l'auteur, habile et compatissant, prévient la chute imminente et sauve la vertu du danger par quelque artiûce ingénieux. Les étapes de la passion, leur dit au contraire Marivaux, se suivent fatalement; on ne s'arrête pas où l'on veut; il faut que le chemin commencé s'achève. Bien plus, on repasse toujours par cette route; il y a beaucoup de femmes qui n'ont commis aucune faute; il n'en est pas qui n'en aient commis qu'une; à une intrigue succèdent d'autres intrigues, de plus en plus rapides, de moins en moins parées d'illusion et de passion pure. Les femmes acceptent peu à peu ce que le xvme siècle appelait des « passades », de simples caprices des sens, vite satisfaits, vite oubliés, où le sentiment n'a plus la moindre part et qui sont la négation même de l'amour. Marivaux a pour ces liaisons éphémères un tel mépris qu'il en vient, comme dans la Réunion des Amours, à regretter l'amour purement platonique.
Le vice a beau faire avec ses douceurs brutales et rassasiantes : d'abord il tue l'amour, quand parfois il se rencontre avec lui, et d'ailleurs il ne lui appartient pas de piquer l'âme autant que peut la piquer un amour tendre et innocent de part et d'autre. Si l'on savait bien ce que c'est que cet amour dont je parle, quelles sont ses ressources, et le charme des progrès qu'il fait dans le fond de l'âme; combien il la pénètre et tient sa sensibilité en vigueur; en combien de façons délicieuses il la remué; si l'on savait combien, en mille moments, avec cet amour, deux amants se trouvent grands, nobles et délicats ; comme ils sont glorieux et contents de se trouver tels, si l'on savait avec quelle satisfaction ils souffrent d'être sages! On s'imagine qu'il n'y a point de plaisir à cela, on se trompe; la vertu dédommage de la peine qu'elle coûte, et on devient alors tout aussi amoureux de cette vertu que de la personne qu'on aime, on les confond toutes deux, ce n'est plus qu'un *.
La première cause de ce relâchement des mœurs et de ces amours qui ne se couvraient même plus d'un prétexte de passion, Marivaux la voit dans la singulière légèreté avec laquelle se concluaient les mariages et dans l'indifférence des époux :
On me maria à dix-huit ans, dit une jeune femme. Je dis qu'on me maria, car je n'eus point de part à cela. Mon père et ma mère me promirent à mon mari, que je ne connaissais pas ; mon mari me prit sans me connaître, et nous n'avons point fait d'autre connaissance ensemble que de nous trouver mariés, et d'aller notre train sans nous demander ce que nous en pensions. En vérité j'aurais pu dire : Quel est donc cet étranger dont je suis la femme? Cet étranger cependant était un fort honnête homme de trente-cinq à quarante ans, avec qui j'ai vécu comme avec le meilleur ami du monde; car je n'eus jamais pour lui ce qu'on appelle amour; il ne m'en demanda jamais; nous n'y
!. Le Spectateur français^ dix-septième feuille. — Dans la sixième feuille, Marivaux développe toute une allégorie (voir ci-dessus, p. 400) sur les qualités que l'Amour uni a l'Estime et au Respect faisait autrefois germer dans les âmes.
songeâmes ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes très tendrement aimés sans cela '.
Ce n'est point là le mariage tel que le comprenait Marivaux. Pour savoir ce qu'il l'eût voulu, on n'a qu'à lire les conseils qu'il donne à de jeunes époux, les engageant non seulement à s'aimer, mais encore à faire durer leur amour le plus possible, à se montrer glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de se plaire, empressés à se rendre mutuellement la vie facile et douce * ; ou bien encore l'histoire de ce pauvre ménage dans lequel le malheur établit entre l'homme et la femme une si étroite et touchante union 8.
Malgré ce qu'il a dit plus haut de la décadence où les femmes ont laissé tomber la galanterie, il estime qu'elles sont moins coupables que les hommes de l'avilissement qui déshonore l'amour et le mariage. Il plaide en leur faveur les circonstances atténuantes et leur témoigne une indulgence caressante 4. Bien plus, il trouve leur condition d'une inégalité scandaleuse : « Examinons, dit-il, la distribution des devoirs du mariage, telle que nous l'avons réglée, entre des créatures si faibles, et nous qui nous croyons si forts; nous verrons si la balance est égale. » Il résume donc avec vigueur tous les griefs qu'elles ont contre nous.