LA CAUSE DES FEMMES
reste-t-il que la ruse? Que nous reste-t-il qu'un courage impuissant, réduit par vous à la honteuse nécessité de devenir finesse? Notre malice n'est que le fruit de la dépendance où nous sommes. Notre coquetterie fait tout notre bien. Nous n'avons point d'autre fortune que de trouver grâce devant vos yeux. Nos propres parents ne se défont de nous qu'à ce prix ; il faut vous plaire ou vieillir ignorées dans leurs maisons. Nous n'échappons à votre oubli, à vos mépris, que par ce moyen ; nous ne sortons du néant, nous ne saurions vous tenir en respect, faire figure, être quelque chose, qu'en nous faisant l'affront de mettre une industrie humiliante, et quelquefois des vices, à la place des qualités, des vertus que nous avons, dont vous ne faites rien, et que vous tenez captives *.
Jamais, croyons-nous, la cause des femmes ne fut plaidée avec plus de vigueur que dans ce passage, et Marivaux mériterait de leur part, entre tous les écrivains français, une reconnaissance particulière. Jusqu'au milieu du xvin0 siècle, en effet, elles n'eurent guère à se louer de la galanterie de nos écrivains ». Au moyen âge, elles sont l'objet de satires sans cesse reprises; les fabliaux s'acharnent contre elles avec une sorte de joie vindicative. Au xvi° siècle, on ne les traite guère mieux : moralistes, prédicateurs, satiriques voient toujours en elles Vindomitum animal dont parlait le vieux Gaton. L'hôtel de Rambouillet institue un culte en leur honneur, mais quelle prompte décadence des femmes divinisées! Quelques années plus tard, si Corneille leur donne une énergie et un sentiment de l'honneur dignes de l'autre sexe,
1. Le Cabinet du Philosophe , cinquième feuille ; voir ridessus, p. 254, la tirade d'Arthénice. — On retrouvera la plupart des idées présentées ici par Marivaux dans un article de Prévost-Paradol (Nouveaux essais de politique et de litteratutv, p. 363 et suiv. : Sur les femmes et l'infidélité), petit chef-d'œuvre d'esprit et de bon sens.
2. Voir M. Em. Deschanel, le Mal qu'on a dit des femmes (1858), notamment la troisième partie, p. 79 à 191.
si Racine les pare d'une délicatesse et d'une pudeur idéales, Molière leur laisse entendre qu'elles auront toujours besoin d'une forte tutelle et que « les grands objets » leur sont interdits, Boileau lance contre elles la plus violente de ses satires, les moralistes sacrés et profanes ne leur ménagent pas de dures vérités. Il faut traverser la plus grande partie du siècle pour trouver chez La Bruyère un peu de justice et de sympathie à leur égard.
Encore La Bruyère, Racine, Corneille ne s'occupent-ils des femmes, surtout les deux derniers, qu'au point de vue des sentiments. A peine La Bruyère songe-t-il à demander qu'on s'occupe un peu plus sérieusement de cultiver leur esprit et d'étendre leur action sociale. C'est Marivaux qui, dès le début du xviii0 siècle, en attendant J.-J. Rousseau, proteste le premier contre les injustices et les abus dont elles souffrent.
Il voudrait, sinon une égalité chimérique de droits pour les deux sexes, au moins des mœurs qui honorent les femmes, relèvent leur condition, leur rendent leurs devoirs plus faciles, leur attribuent surtout une part plus directe dans l'éducation des enfants. Celle-ci doit être, selon Marivaux, la principale occupation des femmes et leur influence doit y être prépondérante. Nous avons vu ce qu'il pensait de la sévérité qui creusait entre les mères et les filles un abîmé glacé; il n'en veut pas davantage pour les garçons que pour les filles. Il a vu dans une famille un jeune homme de dix-huit ans élevé dans une retenue et une crainte continuelles; il raconte ainsi l'impression que lui a produit cette pauvre victime :
Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot tant que le père a été avec nous ; il n'a parlé que par révérences, à la
l'éducation des ENFANTS. 425.
fin desquelles je voyais qu'il regardait son père, comme pour lui demander si, en saluant, il s'était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour quelques moments; j'avais bien jugé que sa présence tenait l'âme de son fils captive, et j'étais bien aise de voir un peu agir cette âme, quand elle était libre, et quand on la laissait respirer; j'ai donc interrogé ce jeune homme d'un air d'amitié. Le pauvre enfant, par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue. Je ne sais comment il faisait; mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais, sans qu'il se donnât le temps de m'écouter; car il parlait toujours.... Il commençait un récit, quand le père, en toussant, s'est fait entendre dans la chambre prochaine; le bruit de cette redoutable poitrine a remis la langue du jeune homme aux fers. J'ai vu la joie, la confiance et la liberté fuir de son visage ; il a changé de physionomie ; je ne le reconnaissais plus '.
Marivaux se demande si ce père, « qui n'a jamais vu le visage de son fils », connaîtra jamais son esprit et son cœur, s'il pourra jamais corriger des défauts qui n'osent se montrer devant lui, car, effrayés d'une extrême sévérité, « ils se sont sauvés dans le fond de Fâme ». Un fils élevé de cette manière est « un esclave qui soupire après la liberté, et qui en usera comme un fou, quand il l'aura ». Est-ce donc là l'idéal de l'éducation? S'adressant directement aux pères, Marivaux leur dit :
Voulez-vous faire d'honnêtes gens de vos enfants? Ne soyez que leur père et non leur juge et leur tyran. Et qu'est-ce que c'est qu'être leur père ! C'est leur persuader que vous les aimez. Cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur. Nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d'être aimés. Quand vos enfants vous aimeront, quand ils regarderont l'autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les lois vous donnent, et dont vous êtes superbement jaloux, mais