‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 296 sur 360 · Le Spectateur français, seizième feuille · texte numérisé non relu

Le Spectateur français, seizième feuille

d'âme », mais un jeune homme bien doué par la nature ne saurait y résister. Celui dont il parle craint plus ces affectueuses remontrances que tous les châtiments :

Je pleurais de tout mon cœur alors, je lui promettais en l'embrassant de ne lui plus donner le moindre chagrin, et je tenais parole; je me serais même l'ait un scrupule de la tromper, quand je l'aurais pu. Ce mélange touchant de bonté et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait quand je faisais mal, me suivaient partout; c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer '.

Tout en rendant justice aux femmes, en défendant leurs droits, en protestant contre le despotisme qui pesait sur elles, en indiquant le rôle qu'elles devraient avoir dans la famille, Marivaux ne se fait pas scrupule de relever quelques-uns de leurs défauts. C'est, naturellement, la coquetterie qui fournit la plus ample matière à ses observations. Il pouvait bien tout à l'heure l'excuser par l'examen des causes qui l'entretiennent; il ne la méconnaît pas. A ses yeux, quelles que puissent être les qualités et la vertu des femmes, la coquetterie n'y perd rien, car elle est le fonds de leur nature :

Les femmes, dit-il, ont un sentiment de coquetterie qui ne désempare jamais de leur âme; il est violent dans les occasions d'éclat, quelquefois tranquille dans les indifférentes; mais toujours présent, toujours sur le qui-vive; c'est, en un mot, le mouvement perpétuel de leur âme; c'est le feu sacré qui ne s'éteint jamais. Une femme veut toujours plaire, sans le vouloir par une réflexion expresse; la nature a mis ce sentiment chez elle à l'abri de la réflexion et de l'oubli. Une femme qui n'est pas coquette est une femme qui a cessé d'être *.

\. Le Spectateur français, vingt-quatrième feuille. 2. Pièces détachées, Deuxième lettre à madame M

Outre les réflexions sur la coquetterie disséminées çà et là dans ses œuvres morales, il a écrit l'histoire complète d'une coquette, depuis le jour où le désir de plaire s'éveille pour la première fois chez la jeune fille, jusqu'au jour où il s'éteint chez la vieille femme, jour bien tardif, car la coquette de Marivaux ne se décide à abdiquer qu'à soixante-quatorze ans passés. Cette histoire ' est un petit chef-d'œuvre d'observation, de vérité, même de naturel, quoique le sujet semble nécessairement appeler le marivaudage. Toutes les phases de la coquetterie y sont décrites avec une science du sujet qu'une femme égalerait à peine. On l'y voit d'abord inconsciente et timide, puis sûre d'elle-même et confiante, plus tard, inquiète aux approches de l'âge, ingénieuse, inventive, réduite bientôt à lutter contre l'injure des ans, enfin désespérée, mais non découragée, faisant bonne contenance jusqu'à l'extrême limite de la vieillesse. C'est la psychologie complète de la coquette.

Si la coquetterie est amusante à observer chez la femme, elle l'est bien davantage chez l'homme, car, ici, elle se complique de ridicule à un degré surprenant. Marivaux ne tarit pas sur les jeunes fats; il les crible d'épigrammes tantôt courtes et vives, tantôt développées jusqu'à la satire; il ne perd aucune occasion de faire rire à leurs dépens. Il les montre « vains, mais très sérieusement vains et comme chargés de l'obligation de l'être », s'offrant à l'admiration publique avec la confiance ravie de gens « étonnés de la noblesse de leur figure, et qui certainement comptent sur un égal étonnement dans les autres »,

1. Déjà mentionnée ci-dessus, p. 399, n. 2. — Voir encore, sur la coquetterie, la cinquième feuille du Cabinet du Philosophe. Indulgent dans les passages cités plus haut, Marivaux est tout à fait sévère dans celui-ci.

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