MARIVAUX SOCIALISTE
vaux se plaît à montrer ridicule le courtisan écrasé sous le poids de la disgrâce, et analyse avec une joie cruelle la tristesse du malheureux renvoyé dans ses terres. Sa haine pour cette espèce d'hommes est si forte, qu'elle le pousse à la déclamation; elle en fait presque un « socialiste » ; elle l'empêche de prendre son parti, non pas de l'inégalité des conditions, mais même de l'inégale distribution des richesses. Voit-il passer un seigneur, éblouissant dans un habit brodé, sa bile s'échauffe, sa colère s'allume, et il satisfait son indignation dans un développement à. la Sénèque :
Eh morbleu ! n'êtes-vous pas honteux de mettre sur vous tant de lingots en pure perte, pendant que vous pourriez les distribuer en monnaie à tant de malheureux que voici, et qui meurent de faim? Ne leur donnez rien, si vous voulez ; gardez tout pour vous ; mais ne leur prouvez pas qu'il ne tient qu'à vous de leur racheter la vie. N'envoient-ils pas la preuve sur votre habit ? Eh ! du moins, cachez-leur votre cœur ; ôtez cet habit qui insulte à leur misère et qui n'a ni faim ni soif... Je ne saurais vous regarder dans cet état-là que les larmes n'en viennent aux yeux. Retirezvous; je ne suis point un barbare; je vois des gens qui souffrent, je vois le bien que vous pourriez leur faire, et votre vue m'afflige *.
Cette véhémente tirade n'eût pas été déplacée, soixante-six ans plus tard, dans un discours de quelque sans-culotte; et pourtant Marivaux n'était pas même un révolutionnaire. D'où vient donc chez lui cette inspiration? De l'idée haute qu'il se faisait de la charité, de la manière très large dont il la pratiquait. Celui qu'on vit plus d'une fois « se dépouiller de tout en faveur des malheureux » , et « sacrifier pour eux jusqu'à son nécessaire », ne comprenait pas que l'extrême opulence , prodigue pour un faste