LE STYLE ET LA PENSÉE
plus que chez tout autre écrivain, « le style, c'est l'homme môme ». La Harpe n'est, du reste, pas 'le le seul qui soit tombé dans cette erreur; quoique plusieurs des contemporains de Marivaux aient bien vu que, chez lui, la pensée et le style étaient inséparables ,, la plupart des critiques, répétant La Harpe, s'acharnaient exclusivement contre son style.
Impatienté de cette confusion perpétuelle, Marivaux s'est attaché plusieurs fois, dans le Spectateur et dans le Cabinet du Philosophe, à la faire cesser, et, s'il n'y a pas tout à fait réussi, du moins a-t-il mieux posé la question qu'on ne faisait auparavant :
J'entends quelquefois parler de style, disait-il, et je ne comprends rien aux éloges ni aux critiques qu'on fait de celui de certaines gens. Vous voyez souvent des gens d'esprit vous dire : le style de cet auteur est noble; le style de celui-ci est affecté, ou bien obscur, ou plat, ou singulier. Enfin, c'est toujours du style que Ton parle et jamais de l'esprit de celui auquel appartient ce style. Il semble que dans ce monde il ne soit question que des mots, et point des pensées.
D'après lui, un auteur qui sait sa langue prend, pour s'exprimer, les mots qui représentent exactement les pensées qu'il a dans l'esprit; s'il pense bien, ce n'est pas d'avoir pris telles ou telles expressions qu'il faut le louer, car « il ne pouvait faire autrement que de les prendre, puisqu'il n'y avait que celles-là qui pussent communiquer exactement ce qu'il pensait. » S'il pense mal, faiblement, sans justesse, le raisonnement est le même; il faut accuser sa pensée, et non les signes nécessaires de sa pensée :
1. Collé (p. 288) : « Ce style précieux... tient beaucoup à la finesse des idées de Marivaux et aux nuances délicates avec lesquelles il peignait le sentiment. » Et Lesbros (p. 13) : « Son style était à lui, il était analogue à sa manière de voir et de sentir. »
484 l'écrivain.
Il a fort bien exprimé ce qu'il a pensé ; son style est ce qu«il devait être; il ne pouvait pas en avoir un autre. Tout son tort est d'avoir eu des pensées ou basses, ou plates, ou forcées ; car ces pensées ont exigé nécessairement qu'il se servit de tels et tels mots, qui ne sont ni bas, ni plats, ni forcés en eux-mêmes, et qui, entre les mains d'un homme doué de plus d'esprit, pourront servir une autre fois à exprimer de très fines ou de très fortes pensées.
Il n'y a pas à reproduire au long la théorie fort ingénieuse, pleine de vues dignes de Locke ou de Condillac, dans laquelle il définit les rapports de la pensée et de l'expression. Il suffit d'en citer la conclusion, qui nous ramène au point de départ : « Un homme qui sait bien sa langue, qui connaît tous les mots, tous les signes dont elle se compose, et la valeur précise de ces mots, pourra penser mal, mais exprimera toujours bien ses pensées. » La critique devrait donc renoncer à accuser le style et s'en prendre à la manière de penser, ne pas dire qu'un auteur a le style « précieux », ce qui ne signifie rien, mais qu'il a des « pensées précieuses ».
Cela posé, voyons ce qu'il faut entendre par le précieux. Ne serait-ce point la finesse de la pensée, et peut-on dire que cette finesse soit un défaut?
L'homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu'il traite; il les pénètre, il y remarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites, mais qui, de tout temps, n'ont été remarquées que de très peu de gens ; et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble. Voyez combien les critiques profiteront contre lui de la singularité inévitable de style que cela va lui faire! Que son style sera précieux! Mais aussi de quoi s'avisc-t-il de tant penser, et d'apercevoir, même dans les choses que tout le monde connaît, des côtés que peu de gens voient, et qu'il lui faudra exprimer par un style qui paraîtra nécessairement précieux? Cet