CHAPITRE III
RDINE DE MARIVAUX DANS LA BARQUE DE LAW. — - SON MARIAGE. — MARIVAUX MORALISTE ET ROMANCIER. — SES DÉMÊLÉS AVEC VOL- TAIRE ET LE PARTI PHILOSOPHIQUE ; — AVEC LA CRITIQUE ; — AVEC CRÉBILLON FILS.
L'absence d'amertume et la facilité de résignation dont Marivaux faisait preuve sembleront d'autant plus méritoires, si Ton songe qu'à l'époque où il refusait de croire aux cabales montées contre ses pièces, il n'avait plus pour vivre d'autres ressources que le produit de son travail. Jusqu'en 1722 il pouvait écrire à son beure et sans préoccupation de gain, car il était relativement riche; son père lui avait laissé « une honnête fortune 1 », qui lui assurait l'indépendance. Très désintéressé, il se contentait d'en jouir, sans songer à l'augmenter, ce qui pourtant lui eût été facile, grâce aux relations que son origine lui créait paripi les gens de finance : malgré sa médiocre estime pour l'ensemble de la corporation, il était l'ami de quelques-uns, d'Helvétius notamment et de Lallemant de Bez ". Il avait décliné toute proposition
1. Lesbros, p. 5; et aussi de La Place, Pièces intéressantes, t. II, p. 357.
2. Lesbros, p. 37. On connaît Helvétius; quant à Lallemant de Bez, son nom revient assez souvent dans les écrits du temps, notamment dans le Journal de Barbier. On verra ci-après que sa maison était une de celles que fréquentait Marivaux.
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à ce sujet, lorsque, au plus beau moment du système de Law, il se rendit, pour son malheur, aux sollicitations de ses amis et consentit à se laisser enrichir. Sa fortune en effet fut doublée en peu de temps, mais bientôt arriva la débâcle et il se trouva entièrement ruiné.
Il supporta cette rude disgrâce avec autant de philosophie que ses mésaventures au théâtre. Dans une lettre écrite longtemps après, en 1740, et recueillie par un de ses premiers biographes ', il n'a pas le moindre mot de rancune contre les amis qui l'ont ruiné :
Oui, mon cher ami, je suis paresseux, et je jouis de ce bien-là, en dépit de la fortune qui n'a pu me l'enlever, et qui m'a réduit à très peu de chose sur tout le reste* Ce qui est fort plaisant, ce qui prouve combien la paresse est raisonnable, combien elle est innocente de tous les blâmes dont on la charge, c'est que je n'aurais rien perdu des autres biens, si des gens qu'on appelait sages, à force de nie gronder, ne m'avaient fait cesser un instant d'être paresseux. Je n'avais qu'à rester comme j'étais, m'en tenir à ce que j'avais, et ce que j'avais m'appartiendrait encore.: mais ils voulaient, disaient-ils, doubler, tripler, quadrupler mon patrimoine, à cause de la commodité du temps, et moitié honte de paraître un sot en ne faisant rien, moitié bêtise d'adolescent et adhérence de petit garçon au conseil de ces gens sensés, je les laissai disposer, vendre pour acheter, et ils me menaient comme ils voulaient.
Un abbé Maingui surtout, devant Dieu soit son âmfe, fit taire mon peu d'avidité naturelle, et cet honnête homme, vraiment homme d'honneur, à force de bonté, de soin, d'intérêt, pour ce blanc-bec qu'il appelait le petit garçon de la société, dénatura tant de bribes de mon avoir qu'il ne m'en est pas resté miette de nature.
Ah! sainte paresse! salutaire indolence! si vous étiez resté mes gouvernantes, je n'aurais pas vraisemblablement écrit tant de néant plus ou moins spirituel, mais j'aurais