La Douôle Inconstance, acte III, se. vui
198 LALTEUR DRAMATIQUE.
à cela? N"ayez garde d'insister; elles sont prêtes à soutenir qu'elles ont rempli un devoir :
Eh bien! infidèle, soit! (dit l'une d'elles à sa suivante, qui lui reproche timidement une coquetterie toujours en éveil). Crois-tu me l'aire peur avec ce mot? Intidèle! ne dirait-on pas que ce soit une grande injure? Il y a comme cela des mots dont on épouvante les esprits faibles, qu'on a mis en crédit faute de réflexion et qui ne sont pourtant rien!... Un cœur qui trahit sa foi! qui manque h sa parole! eh bien! ce cœur qui manque à sa parole, quand il en donne mille, il fait sa charge; quand il en trahit mille, il la fait encore ; il va comme ses mouvements le mènent et ne saurait aller autrement.... Bien loin que l'infidélilé soit un crime, je soutiens, moi, qu'il ne faut pas hésiter d'en faire une, quand on en est tenté, à moins que de vouloir tromper les gens, ce que nous devons éviter à •pielque prix que ce soit.... Dorante est en vérité plaisant! N'oserai-je, à cause qu'il m'aime, distraire un regard de mes yeux? N'appartienl-il qu'à lui de me trouver jeune et aimable? Faut-il que j'aie cent ans pour tous les autres, que j'enterre tout ce que je vaux, que je me dévoue à la plus triste stérilité de plaisir qu'il soit possible d'imaginer? Sans doute, avec ces messieurs-là, voilà comment il faut vivre. Si vous les en croyez, il n'y a plus pour vous qu'un seul homme, qui doit composer tout votre univers; ti)us les autres sont rayés, ce sont autant de morts pour vous. Peut-être que votre amour-propre n'y trouve point son compte, et qu'il les i-egrelte (juehpiefois. Eh! qu'il pâtisse; la sotte tidélité lui a fait sa part. Elle lui laisse un captif pour sa gloire; qu'il s'en amuse comme il ])Ourra, et ipi'il [prenne iialicnce. (Jucl abus. Idscllc. (pirl abus!
Et IJselte, qui est femme cl coquette, elle aussi, (levienl toute songeuse: « Mais, mais,... dit-elle à son tour, delà manière dont v(nis tourne/, celte afTairc-là, je crois, de bonne; foi, que vous avez raison. Oui, je cr)ni[)rends que l'inlidélité est quelquefois un devoir; je ne m'en serais jamais doutée '. »
I. L'IIcitrru.r Slvatafjômc, acte 1. sr. v. — On rrtrnnvc \^\ sujet de V Heureux Stratcir/ôtnc dans lu Coijuctie cur>-i(jce de La
Le mariage n'est donc pas ce qu'il faut à ces charmantes infidèles :
Les hommes ne sont hons qu'en qualité cramants; c'est la plus jolie chose du monde que leur cœur, quand Tes-^ péi^ance les tient en haleine; soumis, respectueux et ga-lants, pour le peu que vous soyez aimable avec eux; votre^ amour-propre est enchanté ; il est servi délicieusement; on le rassasie de plaisirs; folie, fierté, dédain, caprices, impertinences, tout nous réussit, tout est loi; on règne, on tyrannise, et nos idolâtres sont toujours à genoux. Mais les épousez-vous, la déesse s'humanise-t-elle, leur idolâtrie Unit où nos bontés commencent. Dès qu'ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de Tètre ^.
Noue, représentée longtemps après, le 23 février 17."C). La Noue a imité Marivaux avec adresse et agrément. La Coquette corrigée s'est maintenue longtemps au répertoire, tandis que VHeureux Stratagème a disparu depuis longtemps.
1. Les Serments indiscrets, acte I. se. iv. Voir la même théorie, spirituellement développée dans le Prince travesti (I, n). Marivaux se rencontre en ces deux passages, de façon assez imprévue, avec Corneille, qui, dans Polyeucte (I, ni), fait tenir à Pauline un langage tout semblable. — • Dans un agréable pastiche de la comédie du xvui" siècle, le Chevalier Trumeau, Théâtre chez Madame, p. 15), que l'auteur donne lui-même comme une imitation du Théâtre-Italien, M. Edouard Pailleron emprunte aux passages cités ci-dessus, non seulement des idées, mais des phrases qu'il fait habilement entrer dans ses vers; ainsi dans le rôle d'Isabelle :
Pour n'être pas coquette, encor veut-on savoir
Le peu que sur un cœur nos jeux ont de pouvoir.
Mais non : « Je veux! je veux! « pas même : « Je vous prie •.
J'entends me marier, et non qu'on me marie.
Si je le fais jamais! Car, malgré leurs serments,
Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants,
Quand leur désir veut bien nous trouver adorables;
Mais en cessant d'aimer, ils cessent d'être aimables.
M.\RTON
Cela vaut fait. Alors qu'ils ont touché le but... Serviteur 1
IS.iBELLE
Et voilà des attraits au rebut.
■Une femme esseulée, un homme atrabilaire. A qui l'on ne plaît plus et qui défend de plaire ! Que non I non ! si tant est qu'on ait quelques appas. Pour un tel avenir je ne les garde pas.
Nous trouverons tout à l'heure, et bien plus piquante, car
De celte manière d'entendre rameur découlent tous les devoirs des hommes vers elles. Un amant doit être empressé, docile, patient, point jaloux surtout; ou du moins, si la jalousie lui est parfois permise, voici la jalousie qu'aime sa maîtresse et celle qu'elle ne peut souffrir :
Je vous passerais de la jalousie; je ne parle pas de la vôtre, elle est insupportable; c'est une jalousie tenùble, odieuse, qui vient du fond du tempérament, du vice de votre esprit. Ce n'est pas délicatesse chez vous : c'est mauvaise humeur naturelle.... Oh ! telle n'est pas la jalousie que je vous demandais; je voulais une inquiétude douce, qui a sa source dans un cœur timide et bien touché, et qui n'est qu'une louable méfiance de soi-même. Avec cette jalousiedà. Monsieur, on ne dit point d'invectives aux personnes que l'on aime ; on ne les trouve ni ridicules, ni fantasques ; on craint seulement de n'être pas toujours aimé, parce qu'on ne se croit pas digne de l'être. Mais cela vous passe; ces sentiments-là ne sont pas du ressort d'une âme comme la vôtre. Chez vous, ce sont des emportements, des fureurs, ou c'est pur artifice; vous soupçonnez injustement; vous manquez d'estime, de respect, de soumission.... Vous appelez cela de l'amour! C'est un amour à faire peur '.
La plupart des femmes de Marivaux ont ce ton décidé, ce tour incisif dans la raillerie *, cette indépendance mutine, même lorsqu'elles aiment d'un amour vrai. C'est que le manège de l'amour, dépits, ruptures, querelles, réconciliations, les amuse autant que l'amour même. Personne mieux que Marivaux n'a su démêler le chaos de ces jolies têtes en travail
ollc est dans la IxiiicIh' (runi- iiif-'iMMic, Ani4(''li(iuo, de t'Êcolc des Mfires, cette spirituelle réllcxion de Marlon :
Trumeau! co mari-là mo ferait plus d'onvio
Pour huit jours seulement qu'un autre pour la vie,