Le Jeu de PAmour et du Hasard, acte III, scène viii
2. Ibid., acte III, se. ix. — Cette piquante situation se trouvait déjà chez deux devanciers de Marivaux, dans VÊpreuve réciproque et le Galant Coureur, de Legrand, et le Portrait de Beauchamp. Bien plus, selon Cailhava, le Jeu de V Amour et du Hasard serait tiré « d'une comédie danoise intitulée Harni et Périne, et qui est remplie de choses très plaisantes exactement >.. (L'Art de la comédie, t. III, p. 217, note.) Cette comédie (Ucnrich et Pernille) se trouve dans une traduction française du théâtre de Holljerg, publiée à Copenhague, en 17i6, par G. Fursmann, alors que le Jeu de V Amour et du Hasard est de 1730. Amusante et bien conduite, elle ofTre, en eflet, une grande analogie avec le Jeu de V Amour et du Hasard; mais il est probable qu'au lieu de lui servir de modèle, elle en est imilt'c. Ilolberg, en cITet, a beaucoup imité le théâtre français, notamment Molière (voir A. Legrelle, HoWerg considéré comme imitateur de Molière, 1S64). Il faudrait, pour trancher la question, savoir à quelle date fut représenté Henricli et Pernille et aucun des travaux français que J'ai pu consulter sur Holberg, ne donne ce renseignement (voir J.-J. Ampère, Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1832; X. Marmier, Revue de Paris, t. LUI, lN:iS ; Fr. Soldi, Revue fjermanique, janvier à mars 18H0.)
Ce qui distingue essentiellement la comédie de Marivaux de ces diverses pièces, c'est le tact avec lequel il traite tme donnée très scabreuse. Comme le fait remarquer M. Alphonse Daudet, « si l'on excepte Sedaine venu plus lard, on cherche-
ARAMINTE, 20o
Araminte eslavec TElmire et l'Henriette de Molière, le plus aimable caractère de femme que nous offre le^ théâtre comique. Bienveillante pour tous, résistant à une mère impérieuse sans manquer ni au respect filial, ni à ses droits de veuve indépendante, libre de préjugés, d'une dignité sans raideur, se sachant belle et ne s'adorant pas, c'est peut-être la seule amoureuse de ce théâtre qui ne soit pas coquette. On lui reproche sa prompte défaite : n"épouse-t-elle pas le soir un intendant qu'elle ne connaissait pas le matin? La gradation habile de sentiments, qui est le grand mérite de Marivaux, n'est nulle part plus adroitement conduite que dans cette pièce des Fausses Confidences, son chef-d'œuvre avec le Jeu de VAynour et du Hasard '. La vraisemblance est partout dans un événement si- extraordinaire. Dorante est pauvre; il est passionnément amoureux; un valet, rusé lui ménage les honneurs de la discrétion, en dévoilant à Araminte le sentiment qu'elle inspire. Peut-elle s'en fâcher? Dorante est d'autant plus intéressant à ses yeux que tout le monde semble s'achar^ ner contre lui; il n'a que Ici jeune veuve pour ledéfendre. Celle-ci n'y manque pas, et, à force de le
rait vainement clans tout le xviii'' siècle un écrivain autre que Marivaux capable de tirer de cet impertinent imbroglio une œuvre aussi chaste et aussi distinguée. » [Journal officud, 9 juillet 1877.) Voir aussi Nisard, Histoire de la Littérature française, t. III, p. 219.
1. Il est même assez difficile de décider laquelle des deux l'emporte sur l'autre. Th. Gautier leur préfère la première Surprise de l'Amour, qu'il déclare la meilleure « et la plus remarquable de toutes les pièces de Marivaux ». « C'est celle, dit-il, où il a poussé le plus loin le^ système qui consiste à tirer des sentiments seuls toutes les pé7ij>étiës"~qTiT^rdinairement sont le produit des circonstances extérieures. On prétend que cela h^èst pas dramaticjue; il faudrait voir de bons acteurs dans une pareille pièce. » [Hist. de Vart dramatique, t. V, p. 292.)
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protéger, elle éprouve pour lui plus que de l'intérêt. Il peut maintenant avouer lui-même son amour; il sera écouté sans colère; encore quelques attaques de la part de ceux dont les tracasseries impatientent de plus en plus Araminte, elle épousera Dorante pour assurer à la fois sa propre indépendance, son repos et son bonheur. Ce caractère est si droit que le défaut de la pièce serait peut-être dans la sympatliie trop vive, presque la pitié, à certains moments, ([u'il éveille chez le spectateur, en voyant la machination montée contre elle, la trame matrimoniale où son valet Dubois veut la prendre. C'est une race terrible que les marieurs; celui-ci va jusqu'à la cruauté et il a des mots qui révoltent : « Si vous lui plaisez, dit-il à~ Dorante, elle en sera si honteuse, elle se débattra, tant, elle deviendra si faible qu'elle ne pourra se soutenir qu'en épousant. » Et plus loin : « Oh! oui, point de quartier. Il faut l'achever pendant qu'elle est étourdie '. » Mais cette âpreté dans la poursuite d'un succès où Dubois voit un double bonheur, n'est-elle pas une vérité de plus et les Araminte ne sont-elles pas dans la vie les victimes nécessaires des Du])ois et des Dorante? Ainsi le défaut de la pièce serait dans sa trop grande conformité avec la vie. Rare et beau défaut ^
Marivaux excelle encore dans la peinture de l'ingénue', tant(')t dune grâce pi(|uante et d'un esprit déjà
1. Les l'yaisses Confidences, acte I, se. ii et acte III, se. r.
2. Voir, dans la Revue de France du 15 mars 1881, une pénétrante étude de M. Edouard Thierry sur cet aspect du rôle.
3. •■ De jolis rôles d'ingénues, on en trouve (dans l'ancien répertoire), mais ils sont courts.... Dancourt en a quelques parties i|ui donnent un espoir; mais elles le trompent de suite.... Il n'y a cpie Marivaux qui fasse des scènes développées et compléles jiour les jeunes lilles, comme pour les femmes et les mères. » (Ed. Thierry, Revue de France, \'6 janvier 1879.)
LES INGENUES. 207
éveillé : telle est Angélique de V /icole des Mères \ digne pendant, par son espièglerie mutine, du caractère de Sylvia; tantôt fière, candide et droite, désarmant d'injurieux soupçons à force de sincérité : telle est une autre Angélique, celle de V Épreuve.
La première est une so^ur de l'Agnès de Molière; élevée avec une sévérité si austère qu'elle ne sait rien du monde, son amour-propre blessé se plaint amèrement :
Quand ma mère me parle, je n"ai plus d'cspiil. Cependant, je sais que j'en ai assurément, et j'en aurais bien davantage si elle avait voulu; mais n'être jamais qu'avec elle, n'entendre que des préceptes qui me lassent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce là le moyen d'avoir de l'esprit? Qu'est-ce que cela vous apprend? Il y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Cela n'est-il pas ridicule? Je n'ose pas seulement ouvrir ma fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille! suis-je vêtue comme une autre? regardez comme me voilà faite! Ma mère appelle cela un habit modeste; il
1. Duviquet (t. II, p. 419 et suiv.) et Ed. Foiirnier, après et d'après lui (p. 32), se montrent trop sévères pour cette pièce vive, amusante, romanesque et cependant d'une observation vraie. C'est une des rares comédies de Marivaux dont la représentation ail eu un franc succès {Mercure, août 1732). longtemps prolongé, car Desboulmiers disait en 1701) : « C'est une des pièces que le public a revues le plus souvent et avec le plus de plaisir. » (T. Ill, p. 491.) C'est aussi une de celles que préférait Mlle Mars, pour qui la Comédie-Française la reprit en 1809. Lorsque, le 1!S décembre 1878, le théâtre de rOdéon la remonta, ce fut une surprise générale, et, dans ce petit acte ignoré, la presse tout entière salua une œuvre exquise. — Douze ans après Marivaux, La Chaussée faisait représenter (27 avril 1744) une autre École des Mères, dont le sujet est tout différent. Celle-ci roule sur les dangers que présente la prédilection aveugle des parents pour un de leurs enfants, au détriment des autres. Voir le parallèle des deux pièces indiqué dans la Dramaturgie de Hambourg, de Lessing, vingt-sixième soirée, p. 193, dans la traduction de E. de Suckau et L. Crousié. Lessing rend pleine justice à la pièce de Marivaux.
n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici, car je ne vois que moi d'enveloppée comme cela; aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité! Je ne porte point de rubans, mais qu'est-ce que ma mère y gagne? que je suis émue quand j'en aperçois. Elle ne m'a laissé voir personne, et avant que je connusse Eraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme. Voilà pourtant ce qui est arrivé.... Serait-ce de même si j'avais joui d'une liberté honnête? En vérité, si je n'avais pas le cœur bon, je crois que je haïrais ma mère d'être cause que j'ai des émotions pour des choses dont je suis sûre que je ne me soucierais pas si je les avais. Aussi, quand je serai ma maîtresse,... laisse-moi l'aire, va... je veux savoir tout ce que les autres savent K
Ceci est une réllexion presque inquiétante; pure boutade heureusement. Dans les moments critiques, une honnêteté native préservera la jeune révoltée. Lorsque Éraste lui propose de l'enlever, elle répond fièrement : « Je me passerais mieux de bonheur que de vertu *. » Et pourtant, elle l'aime bien : « C'est lui qui est aimable, qui est complaisant, et non pas ce M. Damis, que ma mère a été prendre je ne sais où.... J'aimerais mieux être sa femme pendant huit jours que de l'être toute ma vie de l'autre '\ » Mais (die se défend à force de droiture; c'est un délicieux mélange de franchise, de réserve et de tristesse que cet aveu :
Si ma mère m'avait duiiiK'' plus (rcxpèricuçe, si j'avais été un peu dans le monde, je vous aimerais peut-èlre sans vous le dire; je vous IVi-ais kinguir pour le savoir,... mais je ne saurais me conti'd'aire. Mettez-vous à ma place; j'ai
1. L'Ècoh; des Mrres. scrnc vi. — Voir dans le Spcc/utci(r français, <lou/,i('iiic feuille, une, liraile tonte semblable dans la bouclic d'inie. jeune, lille, à qni sa mère, par rigorisme dévot, refuse toute parure. Marivaux s'est copié Ini-mèmo.
2. L'École des Mères, se. vu. Voir la menu; réponse, ci-après, p. 281.
:i. lIAd., se. VI.