L INGENUE AU MIROIR
n'eut garde de l'interrompre : « Elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où, durant notre entretien, j'avais vu son visage, et il se trouvait que ces airsde physionomie, quej "avais crus si naïfs, n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière; je jugeais de loin que sa naïveté en adoptait quelquesuns, qu'elle en réformait d'autres; c'étaient de petites façons qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. » On devine les réflexions de Marivaux : « la perfection de ces friponneries » le fit frémir; son « amour cessa tout d'un coup, comme si son cœur ne s'était attendri que sous condition » ; il ramassa son gant et dit, avec une profonde révérence, à sa fausse ingénue, toute rougissante de surprise et de honte : « Je viens de voir, Mademoiselle, les machines de l'Opéra; il me divertira toujours, mais il me touchera moins. » Et il ne revint plus '.
Marivaux est déjà tout entier dans cette scène, qu'il raconte avec une ironie souriante, car le temps a fait son office, mais qui dut être fort pénible à son amourpropre déjà difficile et sensible. Il exagère un peu en ajoutant que, de cette aventure, naquit en lui « une misanthropie qui ne le quitta plus » ; mais on y peut voir en partie le point de départ de sa vocation d'observateur, toujours en quête de démêler le vrai fonds de la nature féminine des apparences séduisantes sous lesquelles il se dissimule, toujours en garde contre quelque duperie. Ces amoureux qu'il aime à représenter, et qui, avant un engagement définitif, veulent étudier celles qu'ils aiment, comme
1. Le Spectateur français, première feuille. — M. Arsène Houssaye {Galerie du xviii« siècle, édit. Dentu, t. I, p. 320) dit spiritucllemenl au sujet de cette aventure : « N'avait-il pas vu l'image fidèle et vivante de sa muse? «
Dorante du Jeu dv V Amour et du Hasard^ ou qui leur imposent, comme Lucidor de V Epreuve, une attente presque cruelle, s'inspirent de la scène du miroir; ils se métient des ingénues qu'on leur a représentées trop simples pour être vraies, trop désintéressées pour être sincères.
Même après cette aventure, Marivaux eut le bon goût de ne pas recommencer de sitôt ses tentatives de comédie. Il n'aurait pu faire mieux, car il lui manquait encore l'étendue de l'observation et de l'expérience personnelle. La société limousine ne pouvait pas plus lui donner un champ d'études que l'occasion de se mettre vraiment en lumière : il partit donc pour Paris.
Il y arrivait dans un moment très favora])le pour un esprit comme le sien. Entre les cercles littéraires qui se partageaient alors les préférences mondaines, celui vers lequel le portait sa nature était aussi le plus capable de l'aider sans le contraindre. Ce cercle avait pour chefs Fontenelle et La Motte, très peu despotes tous deux; ils respectaient en eux-mêmes. et dans autrui un tour d'esprit que le xv!!" siècle combattait énergiquement au nom de la tradition et de l'autorité, sous le titre de « sens propre », c'est-à-dire Texercice de la personnalité intellectuelle, en attendant que le xviiF siècle, embrigadé j)ar les encyclopédistes, lui Ht la guerre au nom de la liberté de penser et que J.-J. Rousseau vint l'émanciper de nouveau en substituant le sentiment à la raison . D'une politesse délicate et séduisante, prisant la grâce légère et la clarté plus que la force et la profon deur, ennemie de l'enthousiasme, ([ui rompt l'équilibic (le l'àme, et préférani nue élégante simplicité au sublinu! lui-même, prounniant sur toutes choses un léger sourire et mettant l'esprit au-dessus de tout,