‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 19 sur 346 · Voir ci-après, l"'" partie, chap. iv · texte numérisé non relu

Voir ci-après, l"'" partie, chap. iv

2. Voir sur le goût précieux, sa lutte constante, dans notre pays, avec l'esprit gaulois, les mérites et les défauts de chacun d'eux, et leur fusion chez les grands écrivains, la théorie ingénieuse de M. F. Brunetière dans ses Nouvelles études critiques sur l'histoire de la Littérature française, 1882, p. 24.

cité facile et piquante qui manquait encore à TlnHel de Rambouillet, embarrassé dans la longue phrase périodique et symétrique, gracieux avec effort, un peu pédant '.

Il est probable, comme on l'a vu, que Marivaux n"avait fait que de médiocres études; ce qu'il n'avait pas appris durant sa jeunesse, il l'apprit dans ce milieu raffiné, qui fut pour lui le meilleur des livres. Les idées les plus diverses y jaillissaient, abondantes et vives, dans ces conversations de chaque soir, tour à tour sérieuses et légères, où le goût s'épurait sans effort par un exercice continuel, où l'art d'observer s'apprenait par la force des choses, où l'on s'efforçait de tout comprendre, de tout deviner, où la science se faisait aimable, la philosophie accessible, où, grâce à la présence des femmes, les thèses les plus graves étaient discutées sans pédantisme et les plus redoutables problèmes résolus en souriant.

Tout cela n'allait pas sans beaucoup de légèreté, mais l'impertinence piquante, le persiflage suffisant du cercle de Fontenelle, étaient, aussi l)icn que l'audace de l'esprit et la générosité des aspirations, la marque du siècle. Marivaux trouvait là, en bien et en mal, ce qui convenait le mieux à la nature de son esprit et devait en favoriser le développement.

L'impression qu'il y éprimva en arrivant dut être

1. Taine, croyons-nous, est un dos premiers qui aient fait celte remarque : « L'esprit, dil-il, est venu tard au xvii" siècle. Du temps de la Bruyère (10S7), et de l'aveu de la Bruyère, il avait seulement (lue^iues années de date. Et en vérité, il ne fil que visiter les contemporains de Louis XIV. Son domaine n'était point là. 11 trouvait la gravité, les convenances impatronisées à sa place. Il attendit et fit bien. Ce xviii" siècle, tant méprisé, « ces poupées charmantes, musquées cl poudrées >■, Voltaire cl Montesquieu le recueillirent. A l'hôtel de Rambouillet on dissertait; chez Mme d'Epinay, on sut causer. >■ (Les Philosufih'js classir/ues du xix^ siècle, p. 109.)

LES SALONS LITTÉHAIKES. 21

bien vive, car il a pris soin de la marquer plus lard sous une fiction transparente, dans ce passage de son roman de Marianne^ où il représente son héroïne admise pour la première fois dans une société de gens d'esprit, et s'y trouvant tout de suite à l'aise comme une patrie : « J'étais née pour avoir du goût », dit Marianne, et elle le prouve en définissant avec complaisance le genre de plaisir délicat qu'elle éprouve dans ce milieu. Le salon visé est celui de Mme Tencin, qui avait succédé, en l'accentuant dans le même sens et avec plus de liberté, à celui de Mme de Lambert.

Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer; pourtant il est certain qu'ils en avaient plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excellentes choses; mais ils les disaient avec si peu d'ell'ort, ils y cherchaient si peu de façon, c'était d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait qu'à moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes. Ce n'était point eux qui y mettaient de la finesse, c'était de la finesse qui s'y rencontrait.... On accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller; oh! il n'était pas question de cela ici; et, si je n'avais pas eu un peu de goût naturel, j'aurais pu m'y méprendre, et je ne me serais aperçue de rien. — Mais, à la fin, ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique si simple, me frappa. — Ils ne disaient rien que de juste et de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai. J'avais compris le monde tout autrement que je ne le voyais là (et je n'avais pas tant de tort) : je me l'étais figuré plein de petites règles frivoles et de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et importantes, difficiles à apprendre et qu'il fallait savoir sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont elles-mêmes.

Et point du tout; il n'y avait rien ici qui ressemblât à ce que j'avais pensé, rien qui dût embarrasser mon esprit ni ma figure, rien qui me fit craindre de parler; rien au contraire qui n'encourageât ma petite raison à oser se familiariser avec la leur; j'y sentis même une chose qui m'était fort commode, c'est que leur bon esprit suppléait

aux tournures obscures et maladroites du mien. Ce que je ne disais qu'imparfaitement, ils achevaient de le penser et de Texprimer pour moi, sans qu'ils y prissent garde et puis ils m"en donnaient tout l'honneur. — Enfm, ils me mettaient à mon aise: et moi, qui m'imaginais qu'il y avait tant de mystères dans la politesse des gens du monde, et qui l'avais regardée comme une science qui m'était totalement inconnue et dont je n'avais nul principe, j'étais bien surprise de voir qu'il n'y avait rien de si particulier dans la leur, rien qui me fût si étranger; mais seulement quehjuc chose déliant, d'obligeant et d'aimable '.

Celte page, l'une des meilleures de Marivaux, est aussi l'une des plus heureuses définitions de la bonne compagnie que puisse oflrir notre littérature. Elle nous apprend dès maintenant les goûts et les préférences de l'auteur; on y voit ce qu'il aimait et ce qu'il n'aimait pas, c'est-à-dire la fausse politesse et le faux esprit, le jargon convenu, l'élégance factice, les manières prétentieuses, dont la Bruyère avait raillé le ridicule dans les petites villes et les petites coteries -. 11 y définit avec complaisance le genre dont il fil le but et l'idéal de son talent, une simplicité délicate, résultat d'un art discret, un enjouement modéré, une amabilité coquette, une aisance dégagée, « moins ce qu'il a été, dit Sainte-Beuve, que ce qu'il aurait voulu être ^. »

Apprécié à sa valeur chez Mme de Lambert, et,

]. La Vie de Mariamin, quatrième partie. — .Mannontol. accueilli aussi à ses débuts clicz Mme de Tcnciu, l'ait de ce salon célèbre une peinture moins flattée. Voir ses Mémoires, liv. IV. << Je m'aperçus bientôt, dit-il, qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'était â qui saisirait le plus vite, et commo à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquanl, et, pour amener l'à-propos, on le tirait quelquefois d'un peu loin.

■2. De la Ville, '^, -l.

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