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LA POESIE DE MARIVAUX

ramoiir tragique; jamais il n'a poussé plus loin la connaissance et l'analyse du cœur féminin, étudié cette fois non plus dans ses <( cachettes », mais sous ses aspects les plus universels et les plus vrais. Le caractère d'Hortense, rieuse jeune femme au premier acte, amante passionnée aux suivants, est un des mieux conduits de l'ancien répertoire. Le style est presque toujours ferme, sobre, énergique, sans déclamation ni préciosité. Quelle serait aujourd'hui au théâtre la fortune du Prince travesti? On ne saurait le dire; en tout cas, à la lecture, il n'a aucunement vieilli.

Éclats de passion, grands intérêts politiques, amours royales, voilà donc jusqu'où nous conduit Marivaux, après nous avoir fait traverser des mondes bien divers, depuis le salon d'Âraminte et le boudoir de Sylvia, où les marquis papillonnent, le madrigal aux lèvres, jusqu'aux palais d'Espagne et d'Italie, où les jeux de l'amour se déploient dans un cadre grandiose, avec un cortège de gardes et de dames d'honneur; depuis les paysages de Watteau jusqu'aux îles merveilleuses où s'exerce le pouvoir des fées; depuis les nuages d'un Olympe de convention, jusqu'aux régions indéfinies où les héros de l'antiquité tiennent des cours d'amour. Et partout, dans ces milieux tantôt vrais, tantôt factices, se joue un souffle de poésie romanesque. Marivaux est poète, en eifet; non seulem.ent parce qu'il crée des êtres vivants, mais aussi par ce mélange d'idéal et d'observation, de rêve et de vérité, de fantaisie et de caprice, de fraîcheur et de grâce qui est l'essence de la poésie '.

1. Voir les définitions données de la poésie romanesque de Marivaux par M. Francisque Sarcey, dans le Temps du 4 avril 1881, et par M. Jules Lemaître, Impressio)is de théâtre, 3' série.

268 L AUTEUR DRx\MATIQUE.

A une époque de scepticisme et d'analyse, il y eut un poète original, et ce poète fut Marivaux.

Aussi ne ressemble-t-il nullement à ses contemporains et ne se rattache-t-il à aucun d'eux. Cet isolement est si complet que, pour trouver un point de comparaison capable de s'appliquer à tout son théâtre, il a fallu sortir de son siècle et de son pays, passer la Manche et le demander à Shakespeare ^ Un tel rapprochement a de quoi surprendre et l'on y résiste d'abord. Quel ra]iport établir entre ce puissant génie et cet aimable talent? Pourtant, Marivaux ne ressemble nullement à l'auteur de Macbeth cid' Othello, il ressemble fort à celui de Comme il vous plaira, de Beaucoup de bruit pour rien, de la Tempête. C'est le même goùl du romanesque et de la féerie, du travestissement héroïque et mythologique, le même mélange du réel et de la fiction. Considéré dans son ensemble, le théâtre de Marivaux rappelle cette ravissante fantaisie de Shakespeare, où le merveilleux et le vrai,

1. Théophile Gautier, le premier, a indiqué cette ressemblance entre Marivaux et Shal<espearc; voir Histoire de fart dramatique, l. V, chap. xvu, p. 310 et l. YI, chap. xviii, p. 216. Paul de Saint-Victor établit le même rapprochement dans sa Préface du Tliédlre de Marivaux, p. 2 et 3; de même Théodore de Banville {le National, 9 juillet 1877), et M. Alphonse Daudet {.Journal officiel, Vo mai 1S76). On s'étonne de ne pas le trouver, au moins indiqué, dans Vllistoire de l'influence de Sliakespeare sur le tliéâlre français, de M. AUiert Lacroix (Bruxelles, 1858). M. Lacroix, qui admet comme une action latente de Shakespeare sur La Motte et ses idées de rénovation dramatique (p. 15), ne cite même pas le nom de Marivaux.

Au contraire des autres critiques, M. Brunetièrc trouve le rapprochement peu justifié et dangereux pour Marivaux : « Je crains, dit-il, qu'on ne soit dupe ici d'une illusion ou plutôt d'un mirage. On croit voir et l'on ne voit pas. El, si j(î ne me trompe, cela doit tenir uniquement au choix poéli(|uc des noms et du décor italiens. » {La Comédie de Marivau.r, p. 1 iO). M. Fr. Sarcey {le Temps, 4 avril 1881) n'admet pas non plus de parenté entre Marivaux et de Shakespeare.

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