‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 203 sur 346 · INTRIGUE, CONDUITE. OPPOSITION DES DEUX SUJETS. — LE RÉCIT · texte numérisé non relu

INTRIGUE, CONDUITE. OPPOSITION DES DEUX SUJETS. — LE RÉCIT

PERSONNEL. — • l'ABUS DES RÉFLEXIONS.

Le don du théâtre et celui du roman sont de nature assez difFérente pour s'exclure souvent. L'un vit d'analyse et il lui faut le sentiment du détail, l'autre de synthèse et il lui faut celui de l'ensemble. Aussi, d'habiles romanciers sont-ils souvent de médiocres auteurs dramatiques et c'est par exception qu'un petit nombre d'écrivains ont marqué dans les deux genres. La tendance, aujourd'hui si fréquente, qui porte les romanciers à tirer des pièces de leurs romans, au lieu de démentir cette vérité, Ta confirmée par des exemples très probants; nombre de romans à succès n'ont fourni que des pièces malheureuses.

Entre les auteurs dramatiques, Marivaux est du petit nombre de ceux qui se sont montrés également

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propres au théâtre et au roman. Ses contemporains étaient les premiers à le reconnaître; ils le reconnaissaient même trop volontiers, car ils tournaient cet aveu contre l'auteur dramatique. Les analyses subtiles qu'il aime, ses minutieuses études du cœur humain, les trouvailles patiemment obtenues qu'il étale et décrit par le menu comme à l'aide d'un verre grossissant, tout cela, disait-on, déplacé au théâtre, convenait très bien au roman ^ Plusieurs critiques modernes pensent comme ces contemporains -. Il serait plus juste de constater simplement à l'avantage de Marivaux une variété d'aptitudes d'autant plus méritoire qu'elle est plus rare. Aussi, le reproche écarté, bornons-nous à retenir

1. « Les romans de Marivaux, supérieurs à ses comédies par l'intérêt, par les situations, par le but moral qu'il s'y propose, ont surtout le mérite... de ne pas tourner, comme ses pièces de théâtre, dans le cercle étroit d'un amour déguisé »... etc. (D'Alembert, p. 586.) « A la rigueur, ses comédies étaient plutôt faites toutes pour être traitées en roman (|u'en draiiiatiquc.... Je crois que son vrai talent, son talent décidé, était celui du roman. » (Collé, p. 270.) ■< Toutes ces nuances légères peuvent passer dans un roman; mais, au théâtre, on a trop peu de lemjjs, et il faut savoir mieux l'employer. » (La Harpe, le Lycée, xvui" siècle, chap. v, sect. v.)

2. « Le cours plus lent et plus gradué d'un roman se prête mieux à ce genre d'observation. » (De Barante, De la Lillérature pendant le xvui"-' siècle, p. 9.3.) <■ A notre avis, ce n'est pas au théâtre que Marivaux est vraiment supérieur. Il est plus à son aise dans le roman.... C'est la belle innovation de Marivaux, c'est son génie. >• (Villemain, Littérature au xvm« siècle, treizième leçon.) Sainte-Beuve, au contraire, goûte beaucoup le théâtre de Marivaux, mais il est pour ses romans d'une sévérité excessive: •< La place de Marivaux en son temps n'est qu'à côté et un peu au-(k;ssus de celle de Crébillon fils. » {Causeries du Lundi, L\, p. 350.) Nisard est plus favorable au théâtre qu'aux romans : ■< Le théâtre de Marivaux, dit-il, est plus aisé que son roman;... on se délasse et on se détend du Marivaux de Marianne dans le Marivaux du Jeu de V Amour et du Hasard et des Fausses Confidence.^. » {Histoire de la Littérature française, t. III, p. 218.)

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l'aveu à peu près unanime de cette aptitude particulière de Marivaux. Entre les deux formes de roman qui se partageaient encore au début du XVIII'' siècle la faveur publique, il choisit celle qui avait la vérité pour elle et que l'avenir devait définitivement adopter. D'une part, on n'était pas encore revenu, vers 1730, des longs récits de galanterie héroïque, des pastorales sans esprit champêtre, de cette forme artificielle qui, depuis VAsd^ée de d'Urfé jusqu'à Zaide et la Princesse de Clèces, avait charmé le XVII'' siècle '. D'un autre coté, Le Sage, en écrivant un chef-d'œuvre, GU Bios, sans afficher d'autre prétention que la simple peinture des mœurs vraies, assez dédaignée jusqu'alors malgré le Roman comique et le Roman bourgeois^ avait ramené à l'observation de la vie réelle un genre défiguré par la convention^. Entre

1. Pendant la publication de la Vie de Marianne, en 1735, Mme de Tencin faisait paraître les Mémoires du comte de Coinminges, un petit chef-d'œuvre comparable à la Princesse de Clèves. — Une histoire générale du roman frani^ais est encore à écrire. Pour avoir une idée d'ensemble de sa carrière, voir le discours d'Octave Feuillet (26 mars 1S6S). Sur les romans antérieurs à ceux de Marivaux et la doulde direction, héroïque et réaliste, prise au xvn" siècle par le roman, on trouvera une étude détaillée dans la Littérature indépendante de M. Y. Fournel, IV et V. Voir aussi F. Brunetière, Études critiques sur Vldsloire de la Littérature française, troisième série.

2. Il convient d'observer cependant que Gil Blas avait été précédé de deux ans par les Mémoires du chevalier de Gramont (1713), dont l'influence a été certainement très grande sur tous les romanciers du xvni« siècle. En même temps (\ue Gil Blas, l'abbé Prévost écrit les Mémoires d'un homme de qualité, où se trouve Manon Lescaut (1728-1733), l'Histoire de Cléveland (1732-1733), le Doyen de Killerine (1735). Le premier de ces ouvrages est antérieur aux romans de Marivaux; les deux autres en sont contemporains. Ils influèrent certainement sur la direction que prit son talent. L'originalité de Marivaux, c'est qu'il analyse, tandis que Prévost se contente de décrire; en cela la supériorité du premier est incontestable. Les autres romans du xv!!!"" siècle sont tous postérieurs à ceux de Marivaux.

ces deux genres, Marivaux pouvait hésiter, car il y avait dans son esprit des tendances contraires qui l'emportaient tour à tour. Il avait le goût de l'observation, mais il aimait aussi le romanesque et la fantaisie; dans sa carrière dramatique, il aborda tour à tour l'étude des mœurs mondaines et celle des mœurs bourgeoises, la comédie héroïque, la féerie, l'allégorie mythologique; dans le roman, il s'égara d'abord parmi les extrêmes du genre, depuis les l)lus ])izarres complications d'intrigues sentimentales et d'aventures chevaleresques, jusqu'à la parodie bouffonne des folies héroïques.

Les Effets surprenants de la sijmpathle, qu'il écrivit à vingt-cinq ans, sont un des ouvrages les plus étranges de notre littérature ; on ne les lit plus, mais ils seraient encore amusants à parcourir : on y retrouverait avec surprise la profusion de personnages, l'abondance de crimes et de moyens violents, l'imprévu de travestissements, de disparitions, de résurrections même, les passions foudroyantes et fatales auxquels le roman-feuilleton doit son succès. Cela rappelle à la fois VAstrée^ Polexandre, les premières comédies de Corneille, les Nouvelles de Cervantes. Je ne tenterai pas l'analyse de l'intrigue ou plutôt des intrigues, car il y en a plusieurs, mêlées et confondues, entremêlées d'épisodes. Les personnages, très nombreux, apparaissent et disparaissent comme un défilé d'ombres chinoises.il suffira de dire que l'action se passe dans un pays fantastique, où les meurtres, les (Mnpois()iin(Mn('nls et les enlèvements sont les incidciils de cliaiiiic joui'. Des priiu'cs liabitent des chaumières, des jeunes filles courent les aventures sous l'habil de cavalier. L'amour est partout; c^iaque héroïne a deux galants, chaque héros deux maîtresses; tous doivent se défendre contre^ les

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ténébreuses machinations de traîtres déguisés, qui finissent heureusement par se prendre à leurs propres pièges. Une seule chose est respectée dans cette débauche d'imagination, la morale : il n'y a pas dans tout le roman une situation équivoque, une scène risquée; tous les amours ont pour but le mariage, et une héroïne , promenée de mains en mains, enlevée par des corsaires, enfermée dans un sérail, conserve à son amant, au milieu de tant d'aventures, une vertu immaculée.

Les Effets surprenants de la sympathie n'ont aucun succès auprès du public; quant à l'auteur, non seulement il abandonne le genre, mais il le tourne en ridicule; il écrit la Voiture embourbée.

Cette fois l'intrigue est simple et le cadre ordinaire. Une voiture publique s'embourbe, au milieu de la nuit, par la faute d'un cocher ivre; tandis qu'on va chercher du secours, les voyageurs descendent, et, réfugiés dans une mauvaise auberge de village, proposent, pour passer le temps, de dire des contes improvisés. Trois d'entre eux se passent donc la parole et chacun d'eux prend l'histoire au point où l'a laissée le dernier narrateur. Cette histoire est celle d'une noble dame et d'un tendre soupirant, qui, après un dépit amoureux, se séparent, et, de désespoir, se mettent à courir le monde, d'abord pour s'éviter, puis pour se retrouver. Nombreuses sont leurs aventures; ils traversent les incidents les plus divers , depuis les mésaventures burlesques jusqu'aux enchantements de la féerie, et, réunis enfin dans une fête de village, s'empressent de se réconcilier. A ce moment, on vient annoncer aux voyageurs que le coche dégagé peut reprendre sa route, et le roman finit, tandis que le voyage continue.

Si l'on peut bien saisir l'intention obscure de l'au-

leur dans cette histoire où son imagination hésite encore et passe, au hasard, du réel à l'invraisemblable, il se proposait de tourner en ridicule l'amour chevaleresque, puni dans sa pruderie parles épreuves des deux amants séparés; mais la satire est lourde, sans gaieté ni verve, et le rire ne vient pas.

Je n'insiste pas sur la parodie de Tamour romanesque que Marivaux aurait écrite avant les Effets surprenants de la synipalhie et la Voilure embourbée^ et publié sous le titre de Pharsamon ou les Folies romanesques, après la Vie de Marianne et le Pai/sa» parvenu. On a vu plus haut ' qu'il la désavouait et l'analyse de Pharsamon ne nous apprendrait rien que nous ne sachions par ailleurs.

Il n'y a pas à regretter ces pauvres romans, s'ils ont été pour Marivaux une leçon utile. En voyant où le conduisaient le romanesque et l'invraisemblable, il abandonna le monde chimérique pour le monde réel et laissa l'amour transi mourir de sa belle mort; il prit autour de lui l'idée de ses nouveaux romans. Par la variété de ses tableaux, les conditions différentes de ses personnages, le désir d'embrasser la vie sociale tout entière et de peindre la nature comme elle est, avec son mélange de bien et de mal, il continua avec originalité la voie ouverte par Le Sage et raviva par le réalisme un genre épuisé par l'esprit de chimère ".

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