‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 245 sur 346 · LA RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA RELIGIEUSE

circonstances qui vous les inspirent à présent, mais tpii ne font que vous les prêter; et je ne saurais vous dire quel malheur c'est pour une jeune fille de votre âge de s'y être trompée, ni jusqu'où ce inalheur-là peut devenir terrible pour elle '.

Et la malheureuse, victime d'une fausse vocation, raconte son malheur à Tervire menacée du même danger :

C'est à votre âge que je suis entrée ici; on m'y mena d'abord comme on vous y mène ; je m'y attachai comme vous à une religieuse dont je fis mon amie, ou, pour mieux dire, caressée par toutes celles qui y étaient, je les aimai toutes, je ne pouvais m'en séparer.... Je n'imaginais rien de plus doux que d'être du nombre de ces bonnes filles qui m'aimaient tant, pour qui ma tendresse était une vertu, et avec qui Dieu me paraissait si aimable, avec qui j'allais le servir dans une paix si délicieuse. Hélas! quelle enfance! Je ne me donnais pas à Dieu ; ce n'était point lui que je cherchais dans cette maison; j(î ne voulais que m'assurer la douceur d'être toujours chérie de ces bonnes filles, et de les chérir moi-même; c'était là le puéril attrait qui me menait, je n'avais point d'autre vocation. Personne n'eut la charité de m'avertir de la méprise que je pouvais faire, et il n'était plus temps de me dédire quand je connus toute la mienne. J'eus cependant des ennuis et des dégoûts sur la fin de mon noviciat; mais c'étaient des tentations, venaiton me dire affectueusement, et en me caressant encore. A l'âge où j'étais on n"a pas le courage de résister à tout le monde; je crus ce qu'on me disait, tant par docilité que par persuasion; le jour de la cérémonie de mes vœux arriva, je me laissai entraîner, je fis ce qu'on me disait: j'étais dans une émotion qui avait arrêté toutes mes pensées ; les autres décidèrent de mon sort, et je ne fus moimême qu'une spectatrice stupide de l'engagement éternel que je pris -.

Pour compléter l'impression de cette triste histoire, en ouvrant un nouveau jour sur les misères

1. La Vie de Marianne, neuvième partie. •2. Comp. Bourdaloue, Sermvn sur les devoirs des pères par rapport à la vocation des enfants, édit. Didot, t. I, p. 406.

3o8 LE ROMANCIER.

que cachait le cloître, Marivaux prête à celle qui vient de parler avec cette effusion et cette douloureuse éloquence, l'aveu d'une autre souffrance. Elle est en proie à une passion criminelle : elle aime un abbé de la société de Mme de Sainte-Hermières, et cet abbé a parlé d'enlèvement. La malheureuse, torturée par le remords, incapable de résister à son séducteur s'il renouvelle sa proposition, implore le secours de ïervire. Que celle-ci voie l'abbé et le détourne d'un projet insensé '.

Après cette double confidence, Tervire se trouve « entièrement guérie de l'envie d'être religieuse », « guérie à un tel point, dit-elle, que je tressaillais en réfléchissant que j'avais pensé l'être et qu'il s'en était peu fallu que je n'en eusse donné ma parole ». Elle fait part de ce revirement à Mme de Sainte-Hermières et à son entourage. Quel changement « en un clin d'œil »!

Aux manières qu'on eut avec moi dès col instant. Je ne reconnus plus personne de cette société; c'était comme si j'avais vécu avec d'autres gens ; ce n'était plus eux, ce n'était plus moi. De cette dignité où je m'étais vue parmi eux, il n'en fut plus question ; de ce respectueux étouuement pour mes vertus, de ces dévotes exclamations sur les grâces dont Dieu favorisait cette jeune et vénérable prédestinée, il n'en resta pas vestige et je ne fus jilus ([u'une personne fort ordinaire qui avait d'abord promis quelque chose, mais à qui on s'était trompé ^.

Que cette histoire soit l'écho d'un drame intime de la vie de Marivaux, ou simplement une étude de mœurs désintéressée, il est curieux de voir notre auteur devancer encore Diderot, et cette fois sur un terrain où l'on s'allendait encore moins à renconlrer

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