Gi-après, p. 467 et suiv
Il s'en tient donc pour les grands problèmes philosophiques ou aux solutions toutes faites, ou à de vagues méditations; il développe des lieux communs en beau langage. En matière religieuse, il n'est pas plus audacieux; mais ici, comme il s'agit bien plus de croire que de discuter, sa méthode n'a plus les mêmes inconvénients que tout à l'heure. Nous ne pouvons que l'approuver lorsqu'il dit : « Eu fait de religion ne cherchez pas à convaincre les hommes, ne raisonnez que pour leur cœur. Quand il est pris, tout est fait; sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures auxquelles il ne résiste point. » Il se rend très bien compte, en effet, de la nature de ces vérités religieuses, que l'esprit ne saurait comprendre et que le cœur s'empresse d'accepter :
Il y a des vérités qui ne sont point faites pour être directement présentées à l'esprit. Elles le révoltent, quand elles vont à lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique; il n'y comprend rien; elles sont des absurdités pour lui. Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le cœur, rendez-les intéressantes à ce cœur, faites qu'il les digère, qu'il les dispose; il faut que le goût (pi'il prendra pour elles les développe *.
Un prêtre ne parlerait pas autrement. C'est encore à un point de vue tout orthodoxe que Marivaux se place pour expliquer l'impuissance de la raison :
En fait de religion, tout est ténèbres pour riioniinc en tant que curieux; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir l'ut sou premier péché. Mais le mal n'est pas sans icniède; Tespril peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du cd'ur. (Ti^st en aimant que notre âme rentre dans le dioit (luVllc a de connaître. L'amour est humble, et c'est cette liumiliLé (pii e.vpie l'orgueil du jucinicr houmie.
1. Aussi Marivaux irainic-l-il lmutc les prédica tours tro[) logiciens et bien disants. Voir ce qu'il en dit dans ce même passage, et aussi dans le Spectateur français, quinzième feuille.
l'amour de dieu. 435
Ainsi l'amour de Dieu engendrera la foi, plus que la foi même, l'entière sécurité du cœur et de l'esprit, la joie profonde qui résulte de la certitude, cette certitude qu'un croyant ne saurait prouver à l'incrédule, mais qu'il communiquera à d'autres croyants. Marivaux emprunte cette théorie à l'Écriture sainte \ et la termine par une image d'une charmante poésie :
Ceux qui connaissent Dieu, parce qu'ils rainieut. qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient, ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils en connaissent. Il n'y a point de langue qui exprime ces connaissances-là; elles sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime. Quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien ; elles sont à une hauteur à laquelle l'esprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit humain va terre à terre et il faut voler pour aller jusque-là. Ceux qui aiment Dieu communiquent partout ce qu'ils en savent à ceux qui leur ressemblent; ce sont des oiseaux qui se rencontrent dans les airs ^.
Faut-il conclure de ces citations que, malgré les dissipations de la vie mondaine et littéraire, Marivaux fut un chrétien fervent et pratiquant? Ce serait aller trop loin. Un auteur dramatique, voué à la peinture des mœurs élégantes, eût concilié difficilement les exigences de la vie pieuse avec celles de son art. Disons seulement qu'au milieu d'une société de plus en plus incrédule, il conservait un fonds solide de croyances
1. Tout le passage qu'on va lire n'est, en effet, qu'une belle paraphrase d'un texte de saint Paul : ■• Sed sicut scriptum est : Quod oculus non vidit nec auris audivit, nec in cor hominis asccndit, quae prœparavit Deus iis qui diligunt illum. — Nobis autem revelavit Deus por spirituin suum : Spirilus enim omnia scrutatur, etiain profunda Del. » {Ad Corinth., epist. I, cap. II. n et 10.) Sicut scriptum est rappelle Isaie (cap. LXIV, 4) : « A sœculo non audierunt neque auribus perceperunt : oculus non vidit, Deus absque te, quée praeparasti expectantibus te. »