‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 300 sur 346 · LE NOBLE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

LE NOBLE DE PROVINCE

philosophiques de Diderot, qu'il démontre la vanité des préjugés nobiliaires; dès 1717, dans ses premiers articles au Mercure, dès il'll dans le Speclaleur, il énonçait à peu près les mêmes idées. S'il aime la monarchie, il a pour le courtisan une haine vigoureuse, qu'il exprime avec plus de force encore que La Bruyère ^ Ses deux lettres Sur les personnes de qualité respirent le mépris. Dans la noblesse de cour comme dans celle de province, chez le grand seigneur comme chez le hobereau, il ne trouve que matière à raillerie. On jugera du ton général par ce portrait de la « campagnarde de qualité » :

Otez à la campagnarde de qualité le masque qu'elle porte, quand, montée sur sa haquenée, elle traverse d'un château à l'autre ; ôtez-lui sa vanité crue sur les antiquités de famille, sou ton bruyant, l'embarras total de sa contenance, et sa marche à mouvement uniforme, toutes choses dont se compose l'économie de sa ridicule personne; ôtezlui ses fds le marquis et le chevalier, petits enfants qu'elle dresse devant vous à la révérence villageoise, et qui par fataUté sont toujours morveux quand ils arrivent, afin d'être mouchés du mouchoir de la mère (passez-moi le portrait) ; ôtez-lui, dis-je, tout cela, il ne vous reste plus rien de curieux chez elle, si ce n'est la langueur ou le ton emphatique de ses compliments quand elle est en ville ^.

Plus tard, dans le Spectateur, il se plaît à décrire une antichambre de grand seigneur. La morgue hautaine, « la physionomie libre et hardie, la démarche ferme, le regard brusque et aisé » de ceux qui la remplissent révoltent Marivaux; « à travers lair tranquille et satisfait de leur visage «, il devine « un cœur

1. Voir le courtisan dans le théâtre de Marivaux, ci-dessus, p. 248 et suiv.

2. Pièces délac/iëes, loc. cit. — C'est la contre-partie du portrait de La Bruyère, aussi sévère pour le mari que Marivaux l'est pour la femme {De l'Homme, 2 130.)

dur ». Dans un coin se tient un pauvre homme venu pour solliciter plutôt un droit qu'une faveur; celui-là porte sur son visage « un air de probité, mêlé d'une tristesse timide ». A première vue, il intéresse Marivaux, qui devine en lui un honnête homme, et qui oppose avec amertume cette honnêteté timide à l'assurance des Turcarets et des Dorantes, qui remplissent la salle. Le grand seigneur paraît; on s'empresse autour de lui , il va sortir, quand le solliciteur timide parvient enfin à le joindre. Il n'est pas dans les habitudes d'un personnage influent de s'arrêter pour si peu; celui-ci est pressé, il continue sa marche à grands pas. Le solliciteur « suit du mieux qu'il peut », tout essoufflé et tâchant « de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s'exprimer en marchant trop vite; mais il avait beau faire, il articulait fort mal ». En effet, remarque Marivaux, (( quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu'on a le cœur bien placé, on a toujours l'haleine un peu courte ». Le grand seigneur répond, « mais sans regarder et prêt à monter en carrosse ». « La moitié de la réponse se perdit dans le mouvement qu'il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière, et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le cou tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit. »

Qui n'a été le témoin d'une scène semblable? Qui ne connaît « cette distraction hautaine que donne à la plupart des grands le sentiment gigantesque qu'ils ont d'eux-mêmes », et ce « ton de voix indiscret et sans miséricorde », qui instruit toute une salle « qu'un honnête homme est sans fortune ' »?

Dans un autre passage du même Sjjcclafcur, Mari-

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