Le Cabinet du Philosophe, sixième feuille
de plus en plus nécessaire à mesure que riiumanité et les littératures avancent en âge. Car, à moins de se répéter toujours, l'observation morale est obligée de creuser toujours plus profond dans le cœur humain et de s'enfoncer plus avant dans l'extrême complication de la nature humaine. L'art dramatique, le roman, la morale ne sauraient s'en tenir à ces traits simples et généraux dont la peinture suffit à la jeunesse des littératures. Racine est plus fin qu'Euripide, La Bruyère que Théophraste, J.-J. Rousseau que Longus. A cette transformation nécessaire, l'art perd en simplicité; il y gagne en étendue et en profondeur ^
Mais il faut que la finesse ne soit affectée ni déplacée. Accordons à Marivaux que son style est toujours en parfait rapport avec sa pensée; mais faisons nos réserves sur celle-ci, trop souvent raffinée et maniérée. Il a beau choisir les termes qui « conviennent exactement au degré de finesse qu'il a dans l'esprit » ; ce degré n'est pas en rapport exact avec les choses. Il a beau dire « qu'il y a un certain degré de finesse au delà duquel on n'est plus senti », que « dans ce monde, en fait d'esprit, on confond deux sortes d'hommes, l'homme qui tâche d'être fin, et l'homme qui l'est naturellement » ; qu'« il faut avoir de bons yeux pour distinguer la linessc du raflincment », et qu'il « n'a guère vu de gens qui ne prissent fun pour l'autre ^ ». La majorité des lecteurs n"a pas l'esprit aussi obtus qu'il veut bien le dire, et il n'est ni très habile ni très juste de la pari d'un auteur d'accuser ainsi, par avance, d'insulfisance d'esprit ceux dont il Itrigiu» les suffrages. Le plus
!. Voir coUo théorie développée par Doiidan avec sa finesse liahiluellc, Pensées et fntf/yyients, p. 3. 2. Le Cabinet du Philosophe, sixième feuille.
l'expressiox métaphorique. 487
naturellement du monde Marivaux est porté à quintessencier; la iinessc ne lui sullit pas, il lui faut le raffinement. Presque toujours son idée commence par être juste; mais il veut eu tirer tout ce qu'elle contient; il s'ingénie à l'épuiser, et il la gâte ^ S'il savait s'arrêter à temps, s'il laissait au lecteur quelque chose à deviner, il serait presque toujours excellent . Sainte-Beuve a dit avec une spirituelle justesse : « Il est un de ces écrivains auxquels il suffirait souvent de retrancher pour ajouter à ce qui leur manque '. »
Ce n'est pas seulement par l'analyse prolongée outre mesure que Marivaux tombe dans le raffinement de mauvais goût. Entre toutes les différentes manières de rendre une même pensée, il lui arrive souvent de rejeter la plus simple, c'est-à-dire la meilleure pour prendre la plus subtile. En ce cas, l'expression naturelle est remplacée par une sorte de petite charade, où les termes abstraits, détournés de leur sens, s'unissent dans le plus singulier amalgame. 11 met son amour-propre à inventer des locutions iigurées en dehors de l'usage, n fera dire, par exemple, à un amant qui rend à sa maîtresse dédain pour dédain : « Je ne suis point de caractère à persécuter les dispositions où je vous vois ^ ». Il appellera le silence « l'abstinence de paroles* »; au lieu de « parler familièrement », il dira « parler à rez-de-chaussée ^ » ; etc.
Les expressions de ce genre se rapprochent de ce
i. Collé le remarque déjà : « Ce style précieux... n'est pas, à mon avis, un aussi grand défaut que celui de ressasser trop la même idée, de l'épuiser et de ne la point quitter qu'il ne l'ait quelquefois gâtée à force de la répéter et de la rabâcher. • (T. II, p. 289.)