‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 330 sur 346 · Le Spectateur français, septième feuille · texte numérisé non relu

Le Spectateur français, septième feuille

Cependant, les critiques avaient raison. Employé avec mesure, l'esprit de Marivaux est Tune des formes les plus aimables et les plus originales de l'esprit français. Ce n'est plus l'esprit de Molière, belle humeur puissante d'une raison robuste et saine, souvent aiguisé d'ironie méprisante et couvrant d'un voile de gaieté un fonds de tristesse et d'amertume. Ce n'est pas davantage l'esprit de Regnard, moins profond que celui de Molière, esprit qui n'instruit guère, ne porte nullement à la réflexion, et ressemble, dans sa verve emportée, à l'enivrement d'une folie joyeuse. L'esprit de Marivaux n'appartient qu'à lui; il n'a surtout point d'analogue au xvii« siècle; ni les Précieuses, ni Voiture, ni Fontenelle n'ont eu cette ironie que la bonté tempère, aimable et caressante jusque dans le persiflage, cette gaieté douce, qui va jusqu'au franc rire, mais ne s'y arrête pas, celte verve réglée, maîtresse d'elle-même, cette fleur d'élégance et de politesse. On n'a c[iie l'embarras du choix pour en donner des exemples. Tantôt c'est un simple jeu de mots, tantôt une série de répliques éblouissantes, tantôt une longue tirade, où chaque mot est une épigramme, une boutade, une saillie plaisante : « Je dois soupirer toute ma vie », dit une marquise. — « Vous devez, dites-vous, oh! vous ne payerez jamais cette dette-là * », répond la sou])rette. « Je ne saurais empêcher qu'il ne t'aime, dit Mario à sa sœur Sylvia; mais je ne veux pas cju'il te le dise. — Il ne me le dit plus, répond Sylvia; il ne fait que me le répéter - ». Pour excuser la coquetterie changeante des femmes : « Quand une femme est lidèle, on radujiro; mais il y a des femmes modestes ([ui

I. L;i seconde Surprise de V Amour, aete I, se. i. i. Le Jeu (le l'Amour et du Hasard, ac(c III, se. m.

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n'ont pas la vanité de vouloir être admirées ' ».

Le plus souvent, cet esprit n'est pas esprit de mots, niais esprit de situation et de caractère. La distinction, en effet, est essentielle. Le véritable esprit, au théâtre surtout, n'est pas celui que l'auteur prête à ses personnages, sans autre but que de dire des choses plaisantes; c'est celui qui vient, en quelque sorte, tout seul, expression naturelle d'un sentiment inconscient, effet plaisant d'une situation et jaillissant, non pas d'une verve qui se travaille, mais des choses elles-mêmes; cet esprit dont Joubert disait : « Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent; ils naissent en nous, malgré nous, ou, du moins, sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré ^ )>. C'est affaire à l'auteur dramatique de donner à ses personnages une vie assez intense pour qu'ils vérifient cette loi et soient spirituels sans le savoir. Ainsi faisait Molière; jamais Harpagon, Géronte, M. Jourdain ne sont plaisants de parti-pris. 11 en est encore de même pour Marivaux. Après lui, ce défaut séduisant s'aggrave et finit par dominer dans le style dramatique ; de plus en plus, les auteurs cherchent des mots et le public les encourage dans cette mauvaise voie ^. Il en résulte qu'au bout de peu de temps cet esprit de circonstance et de mode vieillit, et l'on peut prédire que nos descendants ne riront pas toujours de ce qui nous aura charmés.

Mais, encore une fois, le seul défaut de l'esprit de Marivaux, c'est qu'il est trop prodigué. C'est en vain qu'il coule de source et ne sent nullement l'effort : il y a excès et abus. Ces scintillements de l'expression,

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