‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 34 sur 346 · D'Alembert, p · texte numérisé non relu

D'Alembert, p

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la préféraient aux actrices les plus goûtées de la Comédie-Française : « un volume suffirait à peine pour contenir tous les éloges qu'elle reçut tant en prose qu'en vers '. » Il fit sa partie dans ce concert : nous verrons tout à l'heure les vers galants qu'il adressait à la femme; d'autre part, je lui attribuerais volontiers un portrait anonyme de l'actrice, publié dans le Mercure de septembre 172o, et où l'on retrouve, ce semble, avec son tour d'esprit, ce goût de la mythologie dont il nous a donné des preuves dans le Portrait de Climène et VFpUre dédicatoirc au duc de Noailles, et aussi sa déplorable versification :

Qui de nos mœurs si bien nous traça la peinture, Tant d'agréments sur la scène employa, Sauva mieux l'art, rendit mieux la nature Que fit l'aimable Sylvia?

D'un talent si nouveau je connais le modèle. C'est un secret qu'Amour m'a déclaré.

Elle est fille de Protée et de l'une des trois Grâces :

Ce fut ainsi, pour l'honneur de la scène, Que Sylvia reçut le jour.

Qui pourrait s'y tromper? Elle a du dieu son père Cet ingénieux caractère D'enjouement, de variété.

Et la naïveté de sa charmante mère.

1. Maurice Sand, t. Il, p. 192. — Dans le concert de louanges dont elle est l'objet, il n'y a guère qu'une note discordante, celle de Grimm, qui, n'aimant pas Marivaux, n'aime pas davantage son interprète. Il écrivait, le l" octobre 1758 : •< Le Théâtre-Italien a perdu, il y a un mois, une actrice célèbre sous le nom de Sylvja. On disait qu'elle jouait avec une grande finesse et beaucoup de naïveté, deux qualités qui, surtout réunies, sont bien rares; pour moi, j'avoue que je n'ai jamais bien senti le mérite de cette actrice. Elle était d'une ligure désagréable; elle avait la voix fausse et un jeu à i)rélentions, tout à fait fatigant... Je n'ai jamais compris comment on pouvait vanter sa naïveté quand on connaissait le jeu de Mlle Gaussin, ni sa finesse, quand on savait sentir celui de Mlle Dangeville. »

On préférera sans doute ce portrait en prose que traçait de Sylvia en 1751, un autre contemporain, et qui la montre à cinquante ans, toujours gracieuse et séduisante, prolongeant sans effort cette jeunesse apparente qui semble le privilège des reines de théâtre.

Elle avait la taille élégante, l'air noble, les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle inspirait un intérêt très vif, plaisait à tout le monde, et, malgré cela, à l'examen elle n'avait pas un seul beau trait marqué : on ne pouvait pas dire qu'elle fût belle, mais personne ne s'était avisé de la trouver laide.... Sylvia fut l'idole de la France et son talent fut le soutien de toutes les comédies que les plus grands auteurs écrivaient pour elle et particulièrement Marivaux..,. On n'a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer; et, pour qu'on la trouve, il faut qu'elle réunisse en elle toutes les parties que Sylvia possédait dans l'art difficde du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien et une grande connaissance du cœur humain. Tout en elle était nature, et l'art qui la perfectionnait était toujours caché '.

Sylvia était pour Marivaux l'idéal des qualités qu'exigeaient ses rôles de femmes ; la charmante

1. Cité par M. Campardon, t. I, p. 14. — La Tour a peint vers la même époque, un portrait de Sylvia, gravé eu 1755 par Surugue le fils; le pastel original n'est ni au Louvre, ni au musée de Saint-Quentin. Sylvia est vue à mi-corps, dans l'encadrement d'une fenêtre, en coilFurc basse et poudrée, un ruban au cou, le corsage très ouvert. La figure, encore belle, est longue, les yeux mi-clos, le nez mince, la bouche un peu pincée, le menton double et très accusé; l'expression générale est froide, avec beaucoup de finesse et d'esprit; ce n'est point la Sylvia qu'on aurait imaginé, c'est-à-dire une physionomie gracieuse et piquante. Elle doit être ressemblante cependant, car La Tour reproduisait le caractère vrai de ses modèles avec une étonnante fidélité; mais il est assez difficile de concilier l'impression que produit ce portrait avec celle qu'éprouvaient les contemporains de l'actrice. Le portrait de la vraie

actrice, dont « le caractère était la naïveté et les grâces tout l'art », n'avait « qu'une manière pour les jouer tous, mais, dans chacun, elle charmait d'un plaisir toujours nouveau ' ». Ainsi ses défauts mêmes, si cette ressemblance avec elle-même était un défaut, la rendaient merveilleusement propre à interpréter Marivaux, à qui l'on reprochait de faire toujours la même pièce. Il lui dut beaucoup de ses succès, mais elle était aussi son élève et son obligée : il travailla tous

Sylvia, la femme charmante et raclrice applaudie, a été peint par C. Yanloo et se trouvait dans une collection particulière, celle d'Auguste Vitu : « On ne saurait voir, écrivait le possesseur, physionomie plus attrayante; c'est la grâce décente de Rose Chéri, éclairée par le fin sourire de Mlle Mars. » {Le Figaro, 3 juillet 1877). A. Vitu me permit de le faire graver et c'est celui cjue l'on trouve ici. Sylvia est en robe vert d'eau, avec une draperie rouge sombre sur l'épaule gauche ; la figure, de grandeur naturelle, est celle d'une brune aux yeux bleus et au teint rose. L'impression est toute différente que dans le portrait de La Tour; c'est que le modèle a été représenté à trente ans au plus par Vanloo (le tableau n'est pas daté), à cinijuante par La Tour.

1. Sticotti, Garrick et les acteurs anglais, p. 13, note. — Les rôles que jouait de préférence Sylvia étaient ceux qui, dans la comédie italienne, portaient le nom générique iVlsahelle (voir Maur. Sand, t. II, p. lo6 à 204). Elle les fit siens, et l'on dit des Sylvia, comme on dit plus tard des Dugazon et des Favart. Isabelle, au xvii" siècle, dit M. Sand, •■ est presque toujours une maîtresse femme, cousine germaine, pour l'esprit d'aventures et la rouerie sceptique, de la soubrette C.olombine, avec laquelle son emploi s'est quelquefois fondu. Klle est le type de la grande coquette, de l'intrigante, de la fille terrible.... Elle joue souvent en travesti.... Isabelle est généralement comique. Son emploi n'est pas d'attendrir ni même d'intéresser. Elle embrase la scène de ses satires, de ses fantaisies et de son bel esprit. >• (T. II, p. 181, 187). Un exemple de ce genre d'Isabelle est Agathe, des Folies amoureuses de Regnard, comme aussi, quoiqu'à un degré moindre, Isabelle, de l'École des Maris, de Molière. Par les jeunes premières, veuves ou jeunes filles, et les soubrettes de Marivaux, car elle jouait les unes et les autres, on voit (jucl cachet de nouveauté Sylvia dut donner à l'emploi traditionnel; il devint avec elle [ilus réservé, moins audacieux, sans rien i)crdre de sa grâce.

ses rcMes avec elle, depuis une première entrevue où ils virent bien qu'ils ne pourraient plus se passer l'un de l'autre.

Il avait donné ses premières pièces sans se faire connaître ni du public, ni des acteurs. Les Italiens venaient de jouer la Surprise de V Amour *, et Sylvia, dans le rôle de la comtesse, avait assuré le succès de la pièce. Cependant elle n'était pas tout à fait contente d'elle-même; elle craignait de « ne pas saisir toute la finesse de son rôle » ; elle sentait « qu'il était susceptible d'une nuance d'esprit et de sentiment qu'elle n'y mettait point, que sa pénétration et sa sensibilité ne pouvaient atteindre ». Et elle ajoutait : « Je donnerais tout au monde pour connaître l'auteur. » Un ami commun rapporte le propos à Marivaux, qui se décide à satisfaire le désir de l'actrice. Il va donc la voir, mais sans se nommer, comme un simple admirateur de son talent ^. La conversation s'engage sur la nouvelle comédie, dont la brochure est justement sur la toilette de Sylvia : « C'est une comédie charmante, dit-elle, mais j'en veux à l'auteur : c'est un méchant de ne pas se faire connaître; nous la jouerions cent fois mieux, s'il avait seulement daigné nous la lire. » Marivaux prend la brochure, la parcourt, tout en continuant la conversation, et, rencontrant la scène principale, se met à lire, simplement d'abord, puis avec chaleur, enfin comme s'il eût dirigé une répétition : « il lisait avec une perfection peu commune ^. n Sylvia s'étonne, admire et s'écrie enfin : « Ah! Monsieur, vous êtes le diable ou l'au-

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