Mémoires du duc de Luyiies, 17 mai lTi3, t. Y, p
permis do la rendre éclatante : le public n'en sera témoin qu'une fois; ce sont vos usages; mais mon cœur s'en (lédonimagcra en vous la consei'vant toujours.
Laissant ensuite de côté la feinte modestie d'usage en pareil cas, il ne craint pas de parler de lui-même; il prend son rang avec une fierté simple, ingénieusement motivée par le choix même de l'Académie :
Ma reconnaissance sera naïve et non pas imprudente; je ne vous la témoignerai pas en méprisant moi-même les efforts que j'ai faits pour attirer vos regards. Ce serait là vous remercier mal et vous compromettre. Je sais la valeur de mes ouvrages ; je n'ai pas de peine à penser qu'ils ne méritaient pas vos suffrages; mais vos suffrages méritent d'être ménagés, et ils ne doivent point souffrir de la médiocre opinion que j'ai de moi-même. Non, messieurs, j'écarterai tous ces aveux d'insuffisance dont la sincérité est toujours suspecte, et qui ne rapportent à celui qui les fait de bonne foi que l'affront de n'être pas cru '.
C'était alors un usage de beaucoup louer; Marivaux s'y conforma en excellents termes et paya son tribut, non seulement à Louis XV, qu'on pouvait, à la rigueur, louera ce moment, car il n'avait encore rien fait, au cardinal de Fleury, mort quelques jours avant, au duc Louis d'Orléans, son bienfailcur, mais au récipiendaire admis en même temps que lui, \o. duc de Nivernois. Quant à ses confrères il acquittait sa
1. D'après la classification généralement adoptée (voir Paul Mcsnard, Hisfuire de l'Académie française, p. 339), le fanlcuil d(i Marivaux est le quator/.ième. Il est occupé aujourd'hui par M. SuUy-Pnidliommc. Par luic piquante riMicontre, le titulaire actuel exprimait, au licbut de son discours de réception (23 mars tSS2) la mrnir iihc (pic Marivaux dans le sien : « Le sentiment qui domine aujuiu'd'hui dans mon cœur est un orgueil que j'aurjiis mauvaise grâce à dissimuler. L'humilité n'est jias toujours de mise; elle ne saurait être chez votre élu ni i)ien sincère, car il a dû se désigner lui-même à votre choix, ni bien décente, car il ne lui siérait pas de déprécier en sa personne ce que vous avez jugé digne de votre plus haute récompense. •
dette envers eux dans un langage vraiment noble, comparable aux plus beaux éloges qui aient été faits de l'Académie dans l'Académie même :
Si les hommes ne s'accoutiunaieut pa? à tout, si les idées les plus hautes, les plus capables de leur en imposer, ne leur devenaient pas familières, avec quel plaisir, avec quelle avidité, et môme avec quel étonnement respectueux ne vous verraient-ils pas? C'est la raison que j'en atteste; que pourrait-elle trouver de plus frappant povu' elle, de plus digne de son admiration, qu'une compagnie d'hommes, qui, malgré l'inégalité du rang, de la naissance et de la fortune, viennent se dégager ici de toutes les distinctions de l'orgueil humain, les anéantissent et ne forment plus qu'une société d'esprits, entre qui toute différence d'état et de condition cesse, comme absolument étrangère à eux: parmi lesquels enfin j'en vois à qui, pour obtenir la place qu'ils occupent, il n'a servi de rien d'être grands dans l'ordre des dignités du monde, et que vous n'avez reçus que parce qu'ils étaient grands dans l'ordre où les rois mêmes, tout puissants qu'ils sont, ne sauraient élever personne?
Le plus difficile de sa tâche était l'éloge de son prédécesseur, l'abbé Houtteville, théologien d'une science douteuse, orateur emphatique, écrivain médiocre. Il s'en tira brièvement, avec adresse et mesure; parlant du principal titre de celui qu'il remplaçait, la Religion -prouvée par les faits, il trouva dans la sincérité de ses croyances religieuses une belle pensée, que Bossuet n'aurait pas désavouée : « Il a confondu, dit-il, l'incrédulité des esprits; il ne reste plus que l'incrédulité des cœurs, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de vaincre. »
Il faut croire, cependant, que l'Académie et le public attendaient autre chose, car le discours de Marivaux fut diversement jugé. Le policier déjà cité assistait à la séance ; il écrivait : « On n'a pas été content du discours de M. de Marivaux, cependant, il s'est
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trouvé plusieurs gens d'esprit qui ont préféré la naïveté de ses expressions aux tours académiques auxquels on est accoutumé K » Le duc de Luynes disait de son coté : « Le discours de M. de Nivernois fut extrêmement approuvé; celui de M. de Marivaux le fut beaucoup moins -. »
Lorsque Marivaux eut fini, l'archevêque de Sens, Langue t de Gergy, se leva pour répondre. Singulier contraste que celui d'un prélat recevant un homme de théâtre. Ceux ([ui comptaient sur un peu d'imprévu ne furent pas déçus.
Frère du célèbre curé de Saint-Sulpice connu pour sa fougue tracassière et sa charité, Jean-Joseph Languet de Gergy était lui-même un des prélats les plus remuants, les plus intolérants et les plus raillés de cette époque; il est souvent question de lui dans l'histoire anecdotique du temps, notamment dans le Journal de Barbier, qui le qualifie d' « homme dangereux et outré ^ ». Ami dévoué des jésuites, le premier il avait raconté l'histoire de Marie Alacoque et provoqué une dévotion en son honneur; mais son livre, attribué à l'abbé Tournely, avait excité un feu roulant de couplets satiriques et d'épigrammes. Partisan acharné do la bulle Unlgcnilus^ il la soutint par une série d'ouvrages polémiques d'une tclU^ violence, que, lorsqu'il voulut les réunir, un arrêt du Conseil les supprima, « comme étant imprimés sans approbation ni permission, et n'étant pas nu''nu^ de nature à en avoir ». Un peu plus tard, il donnait à son clergé des instructions d'une intolérance scandaleuse, et, pour les avoir suivies, le curé de Joigny était condamné à \\r\\\ ans de baniss(Mnent. Rigoriste