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Marnix de Sainte-Aldegonde

Nos révolutions éclairent chaque jour d'une lumière nouvelle les révolutions passées, et a ce titre il appartient a notre temps de refaire l'histoire des troubles des Pays-Bas, chaos sanglant d'où surgit a la lin la république néerlandaise. Les vastes récits contemporains ont gardé leurs beautés classiques; nous les admirons encore, ils ne nous suffisent plus. Sous la pompe de Strada, sous le coloris éclatant de Benlivoglio, sous la gravité antique de Grotius, nous cherchons l'enchaînement, l'esprit de suite, ou, pour mieux dire, l'âme des choses. La vraie manière de compléter

ces écrivains serait de montrer ce que nos expériences ont ajouté a leur science, et ce ne serait point la non plus une trop grande ambition, car il n'est aucun temps de l'histoire où les idées des hommes aient été plus ouvertement et plus bravement affichées, où il soit plus aisé de lire la destinée des peuples dans les croyances qu'ils embrassent. Ce ne sont pas seulement des armées, ce sont des esprits qui s'entre-choquent des extrémités opposées de l'horizon moral. Malgré l'horrible mêlée, rien de plus lumineux ni de mieux réglé que cette bataille de quatre-vingts années, a peine interrompue par une trêve que repousse également la conscience des deux partis. Dans cet intervalle, chaque individu fait tout ce qu'il doit faire, chaque peuple reçoit la destinée qu'il se donne. Immédiatement récompensés selon leurs œuvres, une justice implacable pèse sur tous, en sorte que cette histoire est belle, comme certaines parties de l'antiquité, par la persistance des caractères et la fatalité qu'ils entraînent. On y voit aussi mieux qu'en aucune autre ce qu'il faut faire pour ôter la liberté aux hommes ou pour la leur rendre.

A cette considération joignez la foule des documents inédits que chaque jour révèle l. Aucun siècle n'a écrit plus que le seizième, et dans ce siècle aucun homme plus que Philippe 11. Assurément il croyait avoir enveloppé son gouvernement de mystères impénétrables. Retiré dans sa cellule de l'Eseurial comme dans sa Caprée, personne ne surprenait jamais un mouvement de sa physionomie ni un accent de sa parole. Lorsqu'il recevait des députations; il gardait encore un silence de pierre; il se contentait de se pencher vers l'épaule de son ministre, qui balbutiait quelques mots insignifiants a sa place. Ses secrétaires avaient devant eux l'exemple de la proscription d'Antonio Perez, de l'assassinat d'Escovedo. Voila donc un homme parfaitement garanti contre la renommée ou l'indiscrétion des murailles. 11 a enseveli plus profondément qu'aucun prince ses secrets d'État dans les entrailles de la terre. De vagues rumeurs pourront, il est vrai, circuler parmi la foule tremblante ; mais ces bruits sourds, qui garantira qu'ils sont vrais?

* Archives de la maison d'Orange-Xassau, par M. Groën van Prinslerer. — Correspondance de Guillaume le Taciturne, par M. Gachard. — Correspondance de Philippe II, parle même.

Où seront les témoins de ce règne? Parmi tant de meurtres projetés, accomplis et niés, quelle trace restera? Qui jamais a entendu le roi donner un ordre? Pour les plus petits détails, il s'est contenté d'écrire furtivement a son secrétaire assis a quelques pas de lui. 11 a enfoui son règne comme un crime.

Singulière justice de l'histoire ! Ce même homme qui a tout fait pour se dérober a la postérité est aujourd'hui plus démasqué que ne l'a été aucun prince. Ce roi casanier est surpris au grand jour. Grâce a la manie de tout écrire pour tout cacher, ces secrets d'État si bien gardés, ces projets de meurtre si bien conduits, ces complots éternels, ces échafauds dressés, ces agonies étouffées dans le fond des forteresses, ces bourreaux masqués, ces mensonges monstrueux, ces pièges tendus a la bonne foi de l'univers, tout cet arsenal de tortures, d'embûches, que l'on croyait si savamment enfoui , apparaît aujourd'hui en pleine lumière. Avec l'immense correspondance de Philippe II1, un témoin

' Correspondance de Philippe 77, recueillie et publiée par M. Gaehard, directeur des archives de Belgique. Cette publication de documents officiels est certainement mie des plus importantes qui aient

terrible sort de la forteresse de Simancas, où les papiers d'État étaient restés ensevelis jusqu'à nos jours. Ce qui n'était qu'une ombre, une rumeur populaire, éclate dans ces pages chargées de l'écriture du roi. L'histoire avait eu le pressentiment de ces œuvres ténébreuses : elle avait, comme Cassandre, reconnu le meurtre a l'odeur du sang; mais ces révélations posthumes ne laissent pas de vous frapper quand vous tenez dans vos mains le sceau officiel.

J'ai vu l'Escurial désert ; il n'y restait pas un moine pour faire la garde autour du spectre de Philippe II. C'est a ce moment que les murs ont parlé.

Avant que l'on possédât cette correspondance, on n'avait jamais touché du doigt la grande embûche qui enveloppe les peuples des Pays-Bas pendant plus d'un demi-siècle. L'histoire manquait de base. Heureusement Philippe II a pris soin de révéler lui-même le côté secret des choses et de montrer le nœud de l'affaire. Il confie très-nette-

été laites de notre temps. On objecte qu'elle n'apprend rien qui soit absolument nouveau; mais qu'y a-t-il de plus nouveau en histoire que la certitude mise à la place fies présomptions?

ment sa pensée au seul homme qui ait mission de l'entendre et de la juger, au pape. Quand, pardessus la tête de toutes les nations courbées et muettes, on entend ce dialogue du roi catholique et du pontife romain, l'un déclarant dans quel piège sanglant il veut faire tomber ses peuples, l'autre acceptant et consacrant le piège, quand on voit ces deux hommes qui tiennent a cette heure presque toute la terre sous leur main tramer l'immense conjuration en des dépêches officielles que chacun peut lire aujourd'hui, il est impossible de ne pas reconnaître que l'histoire a fait un pas.

Quelle est cette pensée secrète, nœud de tout le seizième siècle, dans l'esprit de Philippe II et de Pie V? La voici telle que le roi l'expose sous le sceau du secret. Le roi promet un pardon a ses peuples suspects d'hérésie, cela est vrai; mais que Sa Sainteté ne se scandalise pas : ce pardon publié, annoncé, juré, n'a aucune valeur, n'étant pas autorisé par l'Eglise. D'ailleurs le roi pardonne volontiers l'injure qui le touche ; il n'a pas le droit de pardonner l'injure faite a Dieu : la vengeance que l'on doit au ciel reste sous-entendue, pleine.

entière, malgré le serment de mansuétude Philippe II sera clément ainsi qu'il l'a juré; Dieu, par la main du duc d'Albe, sera inexorable. Le roi enverra dans ses dépêches de bonnes paroles de réconciliation qui désarmeront les âmes; Dieu, par la main de l'armée espagnole, mettra, s'il le faut, tout un peuple au gibet. Le bourreau tombera a l'improviste sur les dix-sept provinces; il les châtiera par le feu, par le 1er, par la fosse, au besoin jusqu'à leur totale destruction. Ainsi seront conciliés la parole royale, le serment juré, ce que l'on doit aux hommes et ce que l'on doit à Dieu. La conscience tranquillisée par ce pacte, Philippe II se prépare a exterminer, s'il le faut, tous ses peuples. Il a la paix antique du prêtre qui accomplit un sacrifice humain :

« Vous assurerez Sa Sainteté (écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne) que je tacherai d'arranger les choses de la religion aux Pays-Bas, si c'est possible, sans recourir à la force, parce que ce moyen entraînera la totale destruction du pays, mais que je suis déterminé à l'employer cependant, si je ne puis d'une autre manière régler le tout comme je le désire, et en ce cas je veux être moi-même l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je puis courir, ni la ruine de ces provinces, ni celle des autres

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ét;ils qui nie restent, puissent m'empècher d'accomplir ce qu'un prince chrétien et craignant Dieu est tenu de faire pour sou saint service et le maintien de la foi catholique. l »

Le lils de Charles-Quint n'est pas seulement un monarque, c'est un système, c'est l'idéal du roi tel que l'institue le concile de Trente : voila pourquoi je dirais volontiers avec un écrivain : J'aime Philippe 11; j'aime cette longue, froide figure de marbre, inexorable comme un appareil de logique, qui ne laisse rien a désirer ni a inventer. Si le concile de Trente pouvait être représenté la couronne sur la tête, je ne pourrais me le figurer autrement que sous les traits de Philippe II, et ce qui montre bien que chez lui le système est tout l'homme, c'est que l'homme disparaît dès que le système n'est pas en jeu. Irrésolution, incertitude, confusion : voila le plus souvent, dans ses conseils, le roi de l'Escurial ; empruntant ses décisions a ses créatures, muet, invisible, il ne redevient luimême, il n'existe que si la question religieuse est posée. Alors le roseau qui se pliait à tous les vents

' Correspondance de Philippe If.

se redresse, il devient la verge de fer, le monde se courbe devant lui.

C'est au nom de la religion que l'Espagne engage la lutte contre les Pays-Bas : pour que la lutte soit égale, c'est au nom de la religion que les Pays-Bas doivent se défendre ; mais qui pèsera dans la balance en face de Philippe 11? il s'arme de toutes les forces morales du catholicisme. Où sera, de l'autre côté, le point moral pour appuyer la résistance? Quel sera entre tous les hommes levés pour la défense de la Belgique celui qui représentera d'une manière particulière l'amour de la foi nouvelle et l'horreur de l'ancienne? Qui rendra a Philippe II anathème pour anathème? Qui parlera, qui combattra au nom de la Réforme? Je cherche ce point moral que les historiens ne m'ont pas montré, et qui pourtant doit exister.

Cet homme ne peut être aucun de ceux qu'ils ont coutume de mettre au premier rang. Ce ne peut être Guillaume le Taciturne : il est la tête et le bras de l'entreprise; mais j'en cherche l'âme, l'idée. Sur le terrain religieux, Guillaume chancelle; il touche a l'indifférence; bien plus, il commence par haïr la révolution nouvelle. Où sera donc

l'orateur, le poëte, le docteur et le prêtre de cette cause? 11 faut dans une entreprise si complexe un homme qui tienne par ses origines aux deux races, aux deux nationalités jetées dans la révolution; il faut qu'il ait à la fois l'ardeur iconoclaste des premiers réformés et le génie patient de la diplomatie inaugurée par Charles-Quint; qu'apôtre, théologien d'une église nouvelle, on puisse au besoin lui confier une armée; exécrable d'ailleurs au catholicisme autant que Philippe II à l'hérésie. Je veux de plus que cet homme soit un des écrivains les plus considérables de son temps, et, comme il s'agit de la destinée de deux peuples, qu'il crée la langue hollandaise et qu'il fasse honneur a la langue française; que je retrouve dans ses écrits la vigueur de son siècle avec la raison du nôtre. Je veux encore que le même homme ait dirigé les plus vastes affaires d'État, qu'ambassadeur dans toutes les grandes négociations, il soit le premier orateur de la république, qu'il ne cède qu'a Guillaume en autorité auprès de la noblesse et du peuple, qu'il soit uni à ce grand homme par une amitié, une familiarité de chaque instant, que tous deux semblent être la tête et le cœur de la ré-

volution et ne former qu'une même intelligence. Or cet homme n'est pas un personnage de fantaisie; grâce a mon exil en Belgique, j'ai pu a loisir recueillir les traces de son influence et de ses ouvrages. C'est sa vie a moitié retombée dans l'oubli par je ne sais quelle ingratitude de l'histoire que je me propose de raconter. Cette figure nous appartient d'ailleurs à moitié par l'origine; nul génie ne fut plus français par le cœur, par l'accent, parla langue; ses œuvres comblent une lacune singulière dans l'histoire de notre idiome, dans celle de notre littérature religieuse et politique. Il s'agit ici d'un frère d'armes de Duplessis- Mornay et de d'Aubigné, d'un précurseur de Pascal et du vicaire savoyard.

Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde naquit à Bruxelles en 1538; il descendait par son père d'un gentilhomme savoyard, qui, de la Tarantaise, avait suivi dans les Pays-Bas Marguerite d'Autriche en qualité de trésorier. Par sa mère, Marie

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d'Emméricourt, il tenait à la Haute-Bourgogne1 et à la Hollande. Quant à la seigneurie du Montde-Sainte-Aldegonde. dont il portait le titre et qui sert souvent a le désigner, elle était située en Hainaut. à quelques milles de Charleroi. On retrouve ainsi dans ses origines le Savoyard, le Wallon, le Français, le Hollandais. Il semble avoir gardé de la Savoie la forte sève morale; du pays de Froissant et de Commines, la iinesse jointe a l'imagination pittoresque; de la Hollande, le grand sens, la persévérance imperturbable. Sa vie même ne sera qu'un long effort pour unir et réconcilier ces races.

Soit que ses parents inclinassent en secret vers l'église réformée, soit qu'ils eussent simplement suivi l'exemple dune partie de la noblesse, le jeune Marnix fut envoyé a Genève avec son frère aine Jean pour y terminer son éducation, qui s'a-

1 Prins, Lofrede van Marnix (Éloge de Marnix). — Wilhelm Brocs, Filip van Marnix aan de hand van Willem I (Marnix clans ses rapports avec Guillaume 1er); Amsterdam, 1840, 3 vol. Le premier de ces ouvrages a été couronné, vers la fin du dix-huitième siècle, par une société littéraire de Hollande qui avait mis au concours l'éloge de Marnix. — Te Waler, Historié van het Yerbond (Histoire de la confédération et des requêtes des nobles dans les Pays-Bas), 1756.

cheva sous l'œil de Calvin et de Théodore de Bèze. Il puisa a la source même l'énergie de conviction qui devait faire jusqu'au bout sa force invincible. En même temps qu'il s'initiait a la vie nouvelle dans la théologie, il subissait l'influence littéraire delà renaissance. Philippe de Marnix se préparait au grand combat de l'esprit en s'appropriant toute l'antiquité, renouvelée par le seizième siècle. Il devait compter un jour parmi les hellénistes, et il commentait la Bible dans l'hébreu. Calvin lui enseignait le secret de cette langue française émancipée qu'il devait appliquer avec tant de puissance aux affaires d'État. A cela se mêlait surtout l'impression ineffaçable d'une république naissant au souffle delà Réforme ; Genève, en 1558. était déjà remplie de l'esprit de Rousseau.

Revenu en Belgique a vingt et un ans, protestant et républicain, le premier spectacle qui s'offre a Marnix dans son pays est celui des échafauds; mais les supplices ne s'achevaient plus sans protestations ; il sortait de la foule une sourde rumeur. Quelquefois le peuple dispersait le bûcher avant qu'il fût allumé; d'autres fois le geôlier luimême ou ses enfants rendaient la liberté aux pri-

sonniers. Le jeune Marnix épiait ces symptômes de délivrance. Il entretenait1 en Angleterre et en Suisse une correspondance secrète dans laquelle il exhalait son ardeur de prosélytisme, et ce n'étaient pas seulement les persécutions qui lui arrachaient des cris de colère; il trouvait une cause non moins grande de douleur dans l'audace inattendue de quelques réformés de Belgique qui, du premier bond, sortaient du christianisme et touchaient aux doctrines panthéistes. Le jeunecroyant, effrayé du nouvel horizon qu'il entrevoyait, se retournait vers Théodore de Bèze, qu'il appelait son père dans le Christ. 11 lui demandait des armes pour combattre ces nouveaux adversaires, peutêtre aussi pour se raffermir lui-même contre les tentations de l'esprit et le désir de tout connaître. Théodore de Bèze apaisait les angoisses de Marnix, il le renvoyait au dernier traité de théologie qu'il venait de publier, surtout il lui enseignait le mépris superbe qui est demeuré un des traits les plus frappants de l'école de Genève. Toutefois ces correspondances, ce zèle emporté, ne pouvaient

x Gerdes, Scrinium Antiquarium t. III, p. 135, 1752, recueil imporliinl de pièces originales concernant l'histoire delà réforme.

rester longtemps sans péril. Obligé de se dérober par la fuite aux inquisiteurs, Marnix imagine que le moyen le plus sûr pour lui est de se cacher au foyer de l'inquisition elle-même. 11 se retire en Italie, peut-être a Rome; il voulait effacer ses traces; l'histoire n'a pu les retrouver.

Bientôt Marnix pressent qu'une révolution profonde se prépare et qu'il doit y avoir sa place1. On le voit reparaître soudainement au milieu des jeunes nobles de Bruxelles et parmi les riches marchands d'Anvers. Les choses avaient grandi depuis son absence. Ce n'était plus par des paroles furtives qu'il devait répandre sa foi. La révolution qu'il avait apportée de Genève, il la trouvait ou croyait la trouver partout. D'un côté., un peuple irrité contre la domination étrangère n'attendait que des chefs pour se déclarer; de l'autre, une noblesse ambitieuse, jalouse de ces mêmes étrangers, épiait l'occasion de ressaisir son autorité perdue. Les uns et les autres comprirent

1 Joannes Meursius, in Athenis Batavia. « Philippus Marnixius, nomen ejus per Europam totam clarissimum et in viro, genus, ingenium, eruditio, virtus atque industria cerlabant. » — Melehior Adamus, In Vitis Theologorum, 1653. — Verheiden, Elogia Theologorum, p. 141.

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avec la rapidité de l'instinct que le concile de Trente1, en changeant l'organisation de l'Eglise, changeait l'organisation politique de l'Etat, et que cet idéal nouveau de despotisme devait ruiner du même coup les petits et les grands. Ce sera l'honneur des Pays-Bas d'avoir compris mieux qu'aucun autre peuple la logique de la tyrannie.

En vain Philippe 11 répétait qu'en imposant 1 inquisition et les placards* il ne changeait rien a ce qu'avait établi son père Charles-Quint ; l'instinct public avait clairement discerné que l'introduction du concile de Trente, c'était l'entrée dans le chemin de la servitude politique consacrée par la servitude ecclésiastique. La était la cause la plus élevée de cette subite horreur qui avait saisi les Pays-Bas : plus elle était vague, plus elle était puissante. On se sentait entraîné par les détours des théologiens vers un seuil lugubre, sans savoir ce qu'il y avait au delà, et, comme ces troupeaux aveugles qu'un sourd pressentiment avertit du

1 « Le concile de Trente qui fut, comme vous savez, le commencement de vos ruines. » ( Duplessis-Mornav . Mémoires, 1. I. p. 194.)

' Ordonnances conlro les hérétiques.

péril suspendu dans l'abattoir, les peuples, sans pouvoir expliquer le motif de leur aversion soudaine, refusaient d'entrer par la porte nouvelle où le roi catholique avait juré de les engager. Ils étaient pleins d'épouvante, leur chair se hérissait, ils respiraient d'avance l'odeur du sang qui n'était pas encore versé, ils cherchaient partout en mugissant quelque issue pour se dérober à leur divin pasteur.

Si l'on ajoute que tous ces sujets de colère, de crainte, d'aversion, se confondaient avec l'idée de la domination étrangère, que le concile de Trente, les placards, l'inquisition, c'était l'Espagne, on comprend de reste quels ferments s'agitaient dans les esprits sous les formes encore impassibles du gouvernement de Marguerite. Chose terrible pour le peuple! il venait de faire cette découverte: sa religion, c'était son ennemi.

A l'approche de la crise chaque jour plus menaçante, l'impuissance du ministre Granvelle devenait évidente pour tous, excepté pour lui-même : non pas qu'il manquât de l'art nécessaire pour régir un État dans les temps ordinaires, mais il voulut appliquer a des circonstances toutes nouvelles

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des remèdes surannés, et régir une révolution comme un État paisible. Par cette disproportion entre le but poursuivi et les moyens employés, il lui arriva ce qu'il y a de pire au monde : il rendit le gouvernement ridicule. Granvelle voulait des cboses énormes, odieuses a la nation, et, soit excès de linesse, soit défaut d'énergie, il s'était follement persuadé que les ruses, les petits calculs, les habiletés accoutumées, suffiraient a envelopper des peuples encore rudes et aveugles. Par trop d'esprit, il s'éblouit lui-même, ne voyant pas que la passion éveillée dans les masses était devenue plus clairvoyante que sa diplomatie souterraine. Chaque jour son patelinage doucereux échouait contre les colères de la conscience publique.

Les hommes accoutumés a caresser de petits pièges, quand viennent les moments décisifs, sont presque toujours dupes. Ils sont si occupés de leurs subtiles trames, qu'ils ne s'aperçoivent pas que le monde entier a les yeux ouverts sur eux, et assiste en spectateur a leurs préparatifs de fraude. C'est l'histoire de Granvelle. On le voyait tendre sur la société ses menus fds d'araignée, et

lui seul n'en savait rien. Le moment vint où, lorsqu'il eut achevé d'ourdir son filet, il se trouva lui-même enveloppé d'un immense éclat de rire. Ce n'étaient que pasquilles et brocards contre l'odieux cardinal. Le peuple le poursuivait de ses chansons dans la rue. La noblesse donna a ses laquais une livrée chargée des emblèmes et de la barrette de Son Éminence. Cet homme de tant d'esprit poussa le ridicule jusqu'à se plaindre à Madrid. C'était s'avouer vaincu. 11 ne restait à l'Espagne qu'a le sacrifier. Granvelle reçut l'ordre de se retirer des Pays-Bas : premier triomphe de l'opinion nouvelle ; mais en même temps la monarchie espagnole se trouva nécessairement par ce début poussée à gouverner par le sang. Quand les gouvernements ont été ridicules, il est presque inévitable qu'ils soient atroces, car ils se persuadent bientôt qu'il n'y a plus que le sang versé qui puisse leur rendre l'ancien respect. Le duc d'Albe devait rendre au gouvernement espagnol le sérieux que lui avait ôté Granvelle.

Entre l'un et l'autre, il y eut encore un intervalle de près de deux ans qui fut abandonné a la révolution pour qu'elle pût s'enraciner et se pré-

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paver au combat. Comment en profita-t-elle? La gouvernante des Pays-Bas, Marguerite de Parme, livrée a elle-même par la retraite de Granvelle; comprit sans tarder que toute la question était de gagner du temps ; politique faite plus que toute autre pour son esprit, nourri dans les ruses italiennes. On peut dire, d'après cela, qu'elle lit tout ce qu'elle devait faire dans la situation des choses : témoigner le plus de confiance a ceux dont elle avait tout a craindre ; promettre a Bruxelles ce qu'elle était sure de faire refuser par Madrid ; compromettre les chefs naturels de la révolution par les liens officiels et les dignités dont elle les accablait; se joindre a l'opinion pour achever de ruiner Granvelle, tout en limitant le plus souvent; céder toujours sans jamais rien accorder. C'est un spectacle peut-être unique de voir cette main souple de femme tantôt lâcher, tantôt retenir la bride a cette révolution grondante qu'elle amuse et caresse jusqu'au moment où elle la livre garrottée et endormie a la hache de son successeur.

Les Pays-Bas étaient dans la main de trois hommes. — le comte d'Egmont. le comte de

Homes, le prince d'Orange. Ils avaient les commandements militaires et l'amour du peuple. Plus d'une fois ils tinrent en leur pouvoir la gouvernante et le système espagnol; ils refusèrent de profiter du premier moment que la fortune leur accordait. La vérité est que l'affranchissement politique dépassait de beaucoup la pensée des deux premiers, s'il devait entraîner après soi la chute du catholicisme. De telles idées n'avaient jamais approché ni de l'un ni de l'autre. Le hasard les avait placés au premier rang d'une révolution qu'ils ne désiraient pas. Tous deux appartenaient si bien de cœur au système espagnol, que. même la tête sur l'échafaud, ils doutaient encore si le roi voulait vraiment les tuer.

Nul n'était plus populaire que le comte d'Egmont a ce premier moment des troubles, et nul aussi n'a plus perdu que lui par la publication récente des correspondances. 11 en coûte de rabaisser une figure qui, après tout, conservera pour piédestal son échafaud. La mort, même involontaire, pour une grande cause est une puissance si bienfaisante, qu'elle couvre a jamais le visage des siens contre la curiosité jalouse et les reproches

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de la postérité. Et pourtant, devant les témoignages signés de la main du comte d'Egmont, comment fermer aujourd'hui les yeux a l'évidence? Tant de contradictions poussées si loin ressemblent à la trahison envers les deux partis. Toujours prêt a donner pour garantie suprême dans les moments de crise les crédulités de son amour-propre, Egmont remplaçait les sombres lueurs que d'autres puisaient dans la foi par on ne sait quelle trompeuse satisfaction qu'il trouvait en lui-même. Quand il avait mis sa personne quelque part dans la balance, il ne s'inquiétait plus de ce que pesait le monde. Sans convictions dans un temps de fanatisme, ni catholique ni protestant, il crut la conciliation facile entre des camps ennemis que l'enfer divisait, et il réputa cette conciliation accomplie parce qu'il l'avait conseillée. Au reste, comme il ne fut pas martyr, son sang ne lui engendra pas de vengeur. Onze ans après, on vit son tils courtiser ses bourreaux.

La popularité du comte d' Egmont chez les Wallons s'explique non-seulement par l'échafaud, mais encore parce qu'il représente très-fidèlement la destinée de ces populations dans la révolution

du seizième siècle. Comme lui, elles llottent d'abord incertaines entre la vieille Eglise et la nouvelle; comme lui. elles restent catholiques; comme lui, elles se retournent contre leurs alliés delà veille; on peut même ajouter qu'elles eurent aussi leur échafaud. Pendant deux siècles et demi, il ne resta sur l'estrade qu'un cadavre de peuple.

Quant au prince d'Orange, il temporise au profit de la révolution, comme Marguerite de Parme au profit du despotisme espagnol1. Il ne sait encore si c'est l'émotion passagère d'un peuple ou le signal d'une époque nouvelle. Il veut que la révolution grandisse avant de s'y jeter a corps perdu. D'un côté, il autorise son frère a lever en Allemagne des troupes auxiliaires des insurgés; de l'autre, il arrête a Anvers, a Bruxelles, la foule triomphante, et empêche la révolution de franchir le palais. 11 protège en même temps la révolte et la répression, Bréderode et Marguerite; surtout il laisse passer l'occasion de vaincre.

1 Voyez les lettres si sensées de Robert Languet, le célèbre auteur des Vindiciœ centra tyrannos. Epistolœ politicœ et historicœ, 1646, p. 215.

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Oue signifient ces contradictions, si ce n'est que le jour ne s'est pas fait encore dans l'esprit du prince d'Orange? 11 doute, il délibère ; comment a ce premier moment gouvernerait-il la révolution qui l'a surpris? Il faut que la lumière se fasse dans son intelligence, et ce temps employé a s'éclairer, il le perd pour le combat. 11 est encore catholique de fait, c'est-à-dire que, sans aucune foi, il a conservé tous les préjugés des croyances qui ne sont plus les siennes; hostile au calvinisme comme tous les princes allemands, cela seul le rendrait incapable d'être le chef d'un mouvement calviniste. On a voulu expliquer par des calculs d'une profondeur infinie ce qui était alors en grande partie chez lui l'effet de sa situation d'esprit. Ce n'est pas tout d'être un grand homme ; il faut encore que le moment soit venu pour le héros de voir et de comprendre sa mission. Les hésitations, les incertitudes d'opinions, se joignant en ce moment chez Guillaume d'Orange à la circonspection naturelle de son caractère, font de cette époque de sa vie une contradiction perpétuelle où son génie d'action reste paralysé; mais c'est sa gloire qu'après avoir été surpassé au début par l'instinct

populaire, il ait si bien pris sa revanche et entraîné ceux qui l'avaient précédé.

Les chefs naturels de la révolution s' étaient démentis dès le premier jour ; il s'ensuivit qu'elle fut conduite a l'origine par des hommes inconnus ou privés de l'autorité nécessaire pour assurer la victoire ' Les jeunes gens sortis de l'école de Genève forment dans la noblesse le premier groupe qui remplit alors la scène. Neuf d'entre eux se réunissent a Bréda, dans le château du prince d'Orange. Aucun d'eux n'était célèbre; mais ils possédaient ce grand avantage de savoir mieux que personne ce qu'il fallait pour donner un corps a la révolution et la faire irrévocable. L'un d'eux surtout, l'air pensif et résolu, c'était Philippe de Marnix. voulait que le premier acte enchaînât la noblesse par un engagement réciproque qui lierait les timides a la fortune des audacieux. Il s'agissait de marquer les conditions qu'on imposerait à la monarchie espagnole, déclaration des droits qui devait précéder une guerre de près d'un siècle. Pour cet acte solennel, il faut un langage où l'on sente

1 « Belgium esse plané eversum stnltitiâ procerum ci ignaviâ non ignoras. » Languet, Epist. iv.

en même temps l'enthousiasme de la foi nouvelle et la fermeté mesurée de l'homme d'État. Marnix, au milieu du groupe des conjurés, lit la déclaration qu'il a rédigée; elle se termine ainsi :

« Ayant toutes choses bien et dûment considéré, nous estimons qu'il est de notre devoir d'y obvier, afin de n'être exposés en proie à ceux qui sous couleur de religion ou d'inquisition se voudraient enrichir aux dépends de notre sang el de nos biens. En conséquence, nous avons avisé de faire une bonne, ferme et stable alliance et confédération, nous obligeant et promettant l'un à l'autre, par serment solennel, d'empêcher de tout notre pouvoir que ladite inquisition soit maintenue ou reçue sous quelque couleur que ce puisse être. Nous promettons et jurons d'entretenir cette alliance saintement et inviolablement à toujours, tant que nous vivrons ; nous en prenons Dieu à témoin, sur le salut de nos âmes ; nous nous promettons réciproquement toute assistance de corps et de biens, comme frères et fidèles compagnons, tenant la main l'un à l'autre. Et, si quelqu'un de nos confrères était recherché par ladite inquisition, ou bien encore comme ayant adhéré à notre confédération, nous promettons et jurons devant Dieu de l'assister, sans nous épargner sous aucun prétexte quelconque. Et, pour annuler les obligations contractées par les présentes, il ne suffirait point que les poursuites intentées contre quelquesuns de nos confédérés fussent fondées sur un soi-disant

crime de rébellion ; car nous déclarons qu'il ne s'agit point ici de rébellion, et que nous ne sommes mus que par un saint zèle pour la gloire de Dieu et pour la majesté du roi, pour le repos public, pour la défense de nos biens de nos vies, de nos femmes et de nos enfants, à quoi Dieu et na* ture nous obligent. »

La veille, la réunion de ces jeunes gens n'était qu'une conjuration; depuis ce grand acte, connu sous le nom de compromis des nobles, la révolution éclate. Marnix avait donné une expression immortelle a ce qui se tramait au fond des cœurs. Quand les mouvements tumultueux des masses trouvent enfin pour s'exprimer une parole consacrée, cette parole "réagit avec une force toute-puissante sur les événements; chacun voit clair au fond de sa passion. Avec l'entraînement qui saisit une société impatiente de s'affranchir, l'œuvre de Marnix est signée presque aussitôt des deux mille noms principaux de Belgique et de Hollande. L'inspiration d'un seul devient l'œuvre, l'engagement de tous : véritable serment du jeu de paume du seizième siècle ! Un grand nombre se repentiront de l'avoir prêté et bientôt le renieront. Il existera en dépit d'eux; il dominera et réglera l'immense débat qui

va s'ouvrir. Le terrain est marqué, le champ clos est tracé pour le duel qui s'engage entre la monarchie d'Espagne et les Pays-Bas. Impossible de reculer au delà des limites qu'une main ferme vient de poser. La lutte peut commencer. Quand des serments semblables sont prononcés, les individus ont beau y être infidèles, les sociétés reprennent ces serments pour leur compte et se chargent de les exécuter.

Un grave événement mit dès l'origine l'esprit de Marnix a une rude épreuve. Les églises catholiques avaient été ravagées dans une grande partie des Pays-Bas par les briseurs d'images. Ce fut pour beaucoup d'hommes une occasion de renier surle-champ une révolution qui déjà les inquiétait. Les hommes qui ont préparé une révolution par leurs idées sont presque toujours les premiers a la méconnaître dès qu'elle se réalise. Comme les choses n'arrivent jamais ainsi qu'ils l'ont imaginé, ils sont bientôt blessés de la marche des affaires comme d'une désobéissance a leur génie, et dès lors ils iïagellent les événements comme Xerxès flagellait l'Océan.

Marnix eut préféré que les images et les objets

du culte eussent été enlevés des églises paisiblement et sans troubles, ainsi que cela était arrivé dans la réforme de Zwingle : c'est ce qu'il avait conseillé : mais il ne jugea pas que cette infraction a ses avis fût une raison d'abandonner la partie. 11 montra, au contraire, par des écrits déjà populaires, que la colère contre des objets inanimés marquait1 l'empressement de se racheter des anciennes superstitions. 11 lava la révolution du reproche de vandalisme, et rendit la confiance aux incertains. Dès le premier moment, tout part de lui dans la religion et dans la politique , c'est lui qui compose l'acte d'union de l'église réformée d'Anvers, première base de l'église hollandaise, et la requête que Bréderode présente a Marguerite, défi suprême de la révolution armée.

* Archives de la maison d' Orange-Nassau, par M. Groën van Prinslerer, t II, p. 221, t. III. p. 252. — Te WaEer, Verbond,

32 MABNIX DR SA1NTE-ALDEG0NDK

Marnix axait compris que le compromis, c'était la guerre. Dans toutes les réunions des confédérés, il soutient que la temporisation ne peut profiter qu'a l'Espagne, qu'il faut surprendre l'ennemi axant qu'il ait réuni ses forces, que dans les circonstances présentes l'extrême audace était l'extrême sagesse. Telles étaient aussi les dispositions d'esprit de son frère Jean de Marnix, de Louis de Nassau, de Bréderode. Par malheur il leur fut impossible d'entraîner dans cette conviction le prince d'Orange. En vain ils s'adressaient ironiquement a lui dans leurs lettres faites exprès pour tomber sous ses yeux. « Prenons la plume et eux l'épée, disaient-ils; nous les paroles, eux le fait; nous pleurerons, eux riront. Le Seigneur soit loué de tout! » L'heure du Taciturne n'était pas encore venue. Elu chef militaire du parti impatient de recourir aux armes1, Bréderode choisit Philippe de

1 « La maladie de notre corps public est plus grande qu'on la

Marnii pour organisateur, ou, comme parle Strada, pour questeur des gueux1. Le plan de campagne auquel on s'arrêta, et qui appartient aux deux Marnix, était assurément conçu avec une vive intelligence de la situation. C'est le même qui, repris quelques années plus tard, réussit malgré des chances beaucoup plus faibles. Il s'agissait, en prenant son point d'appui sur Anvers2, de faire un hardi coup de main sur les côtes de Flessingue et de Zélande pour s'emparer des ports et fermer le passage aux troupes espagnoles, que l'on supposait devoir arriver par la route de mer.

Aucun des biographes de Marnix ne dit un mot de cette entreprise, et pourtant il en était le chef, suivant le témoignage formel du général espagnol envoyé pour la combattre3. Tout ce que l'on peut conclure a travers la confusion des récits, c'est

puisse guérir avec ces doux breuvages. » Archives de la maison (V Orange-Nassau, publiées par M. Groën van Prinslcrer.

1 Questor cerarius gheusiorum. — Strada. De Bello Brhjicn ,1.1, p. 291.

2 Strada, De Bello Belgico, t. I, p. 300. — Bor, Oorsprongk (Origines, commencements et suites des guerres des Pays-Bas), l. I, fol. 156, 1679. — Vigli. Epistolœ politicœ et historicœ, 1669, p. 595.

5 Gacbard, Correspondance de Philippe II, t. II. p. 218; t. 1. p. 206.402. 521. 546.

34 MARNIX DE SA1NTE-ALDEG0NDE

que les deux frères, Philippe et Jean de Marnix, iirent des levées d'hommes dans le Brabant, surtout dans Anvers, avec la demi-complicité du prince d'Orange. Les Français, dont la main est visible dans tous les premiers mouvements des Pays-Bas, ne manquent pas a ce rendez-vous. Sur /rois vaisseaux dont se composait la flotte, l'un des navires était commandé parmi Français. Cette petite armée de révoltés s'embarque ouvertement, enseignes déployées, sur l'Escaut; elle fait une descente a Flessingue et en Zélande ; repoussée de ces deux points, Jean de Marnix la ramène a Anvers; les troupes débarquent et se fortifient dans le village le plus voisin, Austruvvell. Un grand nombre d'exilés, gueux des bois, gueux de mer. grossissent cette avant-garde de la révolution. Les Marnix avaient eu soin de s'appuyer aux murs d'Anvers, où commandait le prince d'Orange; ils comptaient aveuglément sur son concours.

A la première nouvelle de ce rassemblement d'insurgés qui jusque-la n'avait trouvé aucun obstacle, la duchesse de Parme charge Beauvoir de Lannoy de le disperser ou de le noyer dans l'Escaut :

elle avait donné a cet officier jusqu'à ses propres gardes Beauvoir court au milieu de la nuit surprendre les troupes desMarnix. En voyant déboucher les Espagnols1, celles-ci les prirent pour les renforts que Louis de Nassau était allé chercher sur le Rhin. L'illusion fut courte. Les Espagnols, après avoir tenu quelque temps leurs enseignes basses comme pour fraterniser, les relèvent brusquement, et tombent sur les bandes a demi formées de Jean de Marnix. Au bruit de l'attaque, Anvers s'ébranle : le parti des gueux se précipite au secours des insurgés ; mais les ponts avaient été coupés secrètement la veille par Guillaume. Une défection inattendue mit le comble à la détresse des révoltés. Les luthériens, effrayés de la réforme à ce premier moment, font alliance avec les papistes ; les partisans de Rome et ceux de Luther descendent en armes dans la rue ; ils fraternisent et enveloppent sous la conduite d'Orange les nouveaux réformés. Ceux-ci ne purent qu'assister en frémissant du haut des remparts au com-

1 11 serait plu* exact de dire : Les Iroupes du roi d'Espagne, les garnisons espagnoles, proprement dites, avaient cpiitté depuis peu es Pays-Bas.

36 MARNIX DE SA1NTE-ALDEG0M3E

bat acharné soutenu par leurs frères en rase campagne, et qui finit par l'extermination presque entière des insurgés. Quinze cents morts restèrent sur le champ de bataille ; tous les prisonniers furent égorgés le soir d'après les instructions de Marguerite1. La fin tragique de Jean de Marnix, ce jeune chef d'un si grand élan, couronna le désastre. Il s'était retiré avec quelques-uns des siens dans le hangar dune ferme, et il résistait encore dans cette citadelle rustique. Demeuré seul vivant, il offrit deux mille écus pour sa rançon. Les Espagnols lui répondirent en mettant le feu au toit de chaume et aux meules de paille qui l'entouraient. Jean de Marnix fut brûlé vif sous les yeux de sa femme, qui du haut des remparts appelait en vain ses amis à le sauver ou a le venger. Après la victoire, le général Beauvoir demanda la confiscation à son profit des biens de Philippe de Marnix, l'auteur du compromis, qu'il désignait comme le chef de toute l'entreprise. Le lendemain, Guillaume écrivait une lettre où il déguisait mal son

1 Correspondance du Taciturne , par M. Gachard , appendice, p. 500.

embarras envers tous les partis sous le mysticisme religieux1; c'était alors son masque.

Vers le même temps, un autre parti de réformés était battu et écrasé a Waterloo2, nom déjà sanglant, que l'on rencontre à la première page de cette histoire. Tel était le début de la révolution des Pays-Bas : un élan populaire soudainement comprimé par ceux qui l'avaient d'abord encouragé; l'audace manquant aux chefs naturels de la révolte et passant dans le camp ennemi; les peuples en fuite a l'approche du duc d'Albe. Dans les provinces du nord, lîréderode, qui attendait à Amsterdam, pour entraîner la Hollande, le succès de Jean de Marnix, avait dû se retirer sans essayer de réparer le désastre. Frappé de stupeur, il allait mourir désespéré en Allemagne. Le prince d'Orange lui-même, après avoir empêché ses amis de vaincre, tombait avec eux ; ruiné par leur défaite, a laquelle il avait concouru, il fuyait a son tour les Pays-Bas. Que restait-il a faire a Philippe de Mar-

1 Voyez la lettre de Guillaume du 17 mors 1567 : « Je vous puis bien dire que nous avons t'ait la plus belle échappade du monde, et i^ue, par la grâce de Lieu, nous pouvons estimer d'être nouveaunés. »

* Sur la Frontière du Hainaut, dans la cbâtellenie de Lille,

nix? Pendant le combat d Austruwell, se trouvaitil près de Bréderode en qualité de questeur? L'histoire n'en dit rien. Lui-même raconte qu'après la défaite il changea tous les jours de demeure pendant plusieurs mois. L'auteur du compromis avait engagé le premier le combat contre la monarchie d'Espagne ; il suivit les cent mille émigrants que le prince d'Orange entraînait sur ses pas, et dit à son pays un adieu qui semblait éternel.

Un long cri s'éleva du milieu des réfugiés belges et hollandais pour accuser le prince d'Orange. « Le pays n'avait attendu qu'un signe de lui pour se précipiter a ses pieds 1 : si seulement il avait eu la pensée de résister, on ne serait pas réduit a de telles extrémités; mais il avait tout perdu par son inertie. » C'étaient là les plaintes de cette foule d'hommes qui se proscrivaient eux-mêmes pour se dérober aux échafauds. Tout le monde aujourd'hui, ce me semble 2, reconnaît qu'au pre-

1 « Cum ad ejus pedes se abjieeret universa i'erè provincia. (Gerdes, Scrinium Antiquarium, vm.) — Languet, Epist., p. 59.

2 Les moyens de sopposer à la venue du duc d'Albc avec quelque chance de succès ne lui eussent pas manqué à la (in de 1566 et au commencement de 1567. Archives de la maison d' Orange-Nassau, par M. Groën van Piinslerer, 1. JII. p. 49. 50.

mier jour il dépendait de Guillaume de donner la victoire a son parti. A ce point de vue, son début fut une faute : il mit trop de temps a voir clair dans le fond de la révolution, et par cette incertitude lui-même il ruina sa fortune. L'homme de génie ne paraît pas encore : ses idées étaient trèssûres, très-profondes, mais elles marchaient lentement. Il paya cher ce retard; il lui fallut dixhuit années pour racheter cette faute, encore ne put-il la racheter qu'a moitié.

Le compromis des nobles, vraie déclaration de guerre, est du 5 avril 1566; le duc d'Albe n'entre a Bruxelles que le 22 août 1567. La révolution eut ainsi près d'un an et demi dont personne ne prolita. Bien employés, ces dix-sept mois eussent pu abréger la lutte d'un demi-siècle. Marais en eut l'instinct très-vif. et ce n'est pas sa moindre gloire.

Quel moment en effet si Orange avait voulu en profiter! Anvers occupé et servant de place d'armes, la Hollande assurée, le gouvernement aux mains d'une femme habile sans doute, mais désarmée, emprisonnée dans son propre palais, demandant déjà merci ; au dehors, nulle résistance : l'armée, si l'on pouvait donner ce nom aux troupes

indigènes, dans la main des principaux opposants, la moitié du peuple entraîné vers la réforme, le reste avide de changements, des rassemblements de deux cent mille hommes au moindre appel, toutes les villes insurgées, ou qui n'attendaient qu'un signe pour se lever; dans les provinces du nord surtout, une population qui paraissait n'avoir qu'une âme l ; au loin l'Espagne étonnée, déconcertée, ses forces éparses a tous les bouts de la terre, son roi le plus irrésolu, le plus perplexe des hommes : quel moment pour prendre l'offensive !

Le moindre avantage d'une telle situation était de compromettre irrévocablement tous les partis avec l'Espagne, alors qu'ils étaient unis dans une espérance et dans une haine commune. Quand le duc d'Albe serait arrivé du fond de l'Italie et des côtes de Sicile, traînant après lui ses dix mille sicaires catholiques, alourdi d'un peuple entier de courtisanes, il aurait trouvé la révolution enracinée partout, les villes fermées, les digues rompues, les passages défendus, la nation tout entière debout, derrière ses remparts, ses digues, ses

1 Correspondance de Philippe II. t. T.. p. r>90.

ET LES (il EUX DES PAYS-BAS 41

grèves, ses lacs marins. Sans abri, sans argent, les soldats espagnols se seraient fondus dans les campagnes désertes; la faim aurait eu raison de ces invincibles bandits.

Ce qui me confirme dans cette idée, c'est que le prince d'Orange voulut et tenta en effet tout cela; seulement il le voulut deux ans trop tard, après qu'il eut désarmé la révolution et tourné toutes les chances contre lui. 11 racheta, il est vrai, sa première timidité par une entrée en campagne d'une merveilleuse audace ; mais il s'était ôté d'avance la possibilité de vaincre en laissant prendre l'offensive au duc d'Albe. Celui-ci marchait escorté de bourreaux ; au lieu du peuple déchaîné de 1566, il allait trouver un peuple maté d'avance, lié dans la boucherie, et qui n'attendait que le coup de grâce : d'Albe n'eut qu'a lever le bras et à tuer. Les dix-huit mille hommes qu'il égorgea sans défense sur les échafauds, et les cent mille proscrits, il les eût, dans le système opposé, trouvés debout en face de lui sur les champs de bataille. Le prince d'Orange eut la magnanimité de reconnaître la faute qu'il avait faite, car tous les avantages qui s'étaient offerts a lui, il les avait

donnés a ses adversaires. En vain il appela, il chercha la population qu'auparavant il avait contenue ou repoussée; elle était dispersée par la peur et les supplices. Réduit a parcourir les campagnes sans pouvoir s'appuyer a aucune ville, à aucune forteresse, ce fut a lui de voir ses troupes se fondre sans combat entre ses mains, faute de vivres, d'argent, d'abri, de secours; de la la stérilité de ses premières campagnes. Après avoir inutilement talé les dix-sept provinces, excité à la révolte ceux qu'il avait assoupis, frappé a toutes les portes sans pouvoir en ouvrir une seule, il trouve dans son pays toutes les difficultés attachées a qui fait la guerre en pays ennemi. L'unique résultat de ses premières campagnes est de faire oublier, a force de témérités, la circonspection des années précédentes.

On croit trop que les grands hommes n'ont point de noviciat, et qu'ils entrent d'emblée tout armés dans l'histoire. Rien au contraire de plus instructif que l'étude de leurs premières fautes avant qu'ils aient pris leur essor; vous distinguez mieux ainsi par quels grands coups d'aile ils les réparent.

Profitant des erreurs commises, le duc d'Albe mettait sans difficulté la main sur les Pays-Bas. Le mérite du roi d'Espagne avait été de choisir l'instrument qui convenait le mieux alors a ses desseins. D'Albe avait tout ce que Philippe II possédait d'intelligence et de passion, et tout ce qui lui manquait. Dans leur correspondance, on voit deux hommes parfaitement d'accord sur le but, et c'est le serviteur qui dicte presque toujours la résolution du maître. De grands reproches leur ont été adressés de toutes parts sur le système qu'ils ont appliqué aux Pays-Bas; parmi les partisans mêmes de leurs doctrines, il s'en est peu trouvé qui ne les aient accusés d'inhabileté. Pour moi, je m'attache ici a l'opinion des plus compétents, a celle du jésuite Strada ! et des chefs de l'Eglise, et, je l'avoue, si je considère quel était le

1 Dp liello Behiico. i. T. p. 509.

but a atteindre, je vois difficilement comment on y serait parvenu par un chemin différent.

De quoi s'agissait-il? Préserver les provinces de l'esprit nouveau qui les avait infectées, y refouler pour deux siècles la raison humaine, empêcher la pensée moderne d'éclore; après le grand travail d'émancipation politique qui avait marqué l'esprit des communes de Flandre, faire avorter l'effort des temps passés; replonger dans la servitude ceux qui les premiers avaient fait l'apprentissage de la liberté publique ; appliquer toutes les conséquences sociales de la réaction du concile de Trente aux populations qui étaient le plus près de la vie moderne ; les murer toutes vivantes, toutes avides d'avenir, dans la prison du saint-ofhce ; effacer de l'histoire les cités les plus bruyantes du moyen âge, et, a la place d'un peuple indépendant, imposer au nord le silence, la stérilité d'une sierra espagnole : tel était le problème. Je dis que, pour le résoudre, ni l'astuce de Marguerite de Parme, ni les calculs ingénieux de Granvelle, n'eussent suffi. Pour forcer la nature et la raison tout ensemble, il fallait la hache du duc d'Albe.

Si la liberté de conscience était alors la peste sociale, nul doute que cette liberté déjà invétérée ne pût être extirpée sans violence. Voulait-on que l'Espagne convertît par la discussion les Pays-Bas aux trois quarts hérétiques? Comment l'ignorance espagnole eût-elle tenu tête a des hommes nourris dans les fortes écoles de la réforme? Fallait-il fermer les yeux sur les progrès des novateurs? C'était s'avouer vaincu avant que de combattre. Sous la persécution modérée de Marguerite de Parme, la plupart des villes avaient abandonné le catholicisme. Le mal croissait a vue d'œil; quel moyen d'arrêter les populations sur cette pente? Le fer, le feu, la fosse, eurent seuls cette vertu.

Remarquez que le plan fut conduit avec plus d'habileté qu'on ne suppose, et, si l'atrocité y fut manifeste, il est assurément injuste de prétendre que le sang-froid, le calcul, la ruse, y aient manqué. Après la furie du duc d'Albe viennent, lorsque la veine est épuisée, les tempéraments de Requesens, les promesses, les caresses de don Juan, le tout couronné par les corruptions élégantes et les chaînes faciles du duc de Parme. La méthode d'Ignace de Loyola, pour exténuer une

40 MAÏVNIX DE SAINTE-ALDEGOtfDE

âme dans les exercices spirituels, est appliquée en grand a toute une société; une fois la nation matée par la terreur, faire luire tout a coup a ses yeux les mots de magnanimité, de réconciliation : quand la masse est au moment de périr, la raviver par une espérance lointaine; ramener ainsi au piège ceux qui l'avaient évité; par celte amorce tendue a une nation mourante, faire goûter, savourer la servitude comme une grâce et un bienfait : ce fut la le plan pour asservir les Pays-Bas. 11 fut suivi dans tous ses détails, si j'en excepte un seul : le rôle de la clémence après le meurtre avait été réservé a Philippe II, qui devait venir l'exercer en personne a la tin de la tragédie; mais le cœur lui manqua, car cet excellent logicien ne chercha jamais le péril, il envoya, les uns après les autres, ses lieutenants chargés des serments qu'il se réservait l'occasion de rompre. Toutefois ce plan se trouva dans le fond si bien conçu, que, malgré cette faute de détail, il ne laissa pas de réussir au moins pour dix provinces. Après avoir réclamé le joug, celles-ci se tirent gloire de l'étendre à leurs anciens complices.

Dans l'exécution de ce plan, il est assurément

fâcheux que le duc d'Albe ait eu un si grand besoin d'argent. Tant qu'il se contenta do verser le sang, il trouva peu d obstacles1, car on ne sait pas de quelle dureté de cœur les peuples sont capables quand la peur les a apprivoisés. Le nom de gueux donné indistinctement a toutes les victimes. quoique relevé par elles avec fierté, n'avait pas laissé de produire son effet. Quand on a pu trouver un mot heureux pour flétrir les opprimés, c'est une chose incroyable que la facilité que l'on trouve auprès de la conscience humaine. Combien de gens se sont dit en voyant tomber les tètes d'Egmont. de Hornes et de leur cent mille compagnons d'échafaud : Après tuai, ce sont des <jueux~2!

Comme ces gens-la, en marchant au supplice, avaient l'insolence de confesser leur foi, il y avait la un scandale et un danger d'infection pour les bons. Leduc d'Albe y pourvut; il ordonna qu'on commençât par brûler secrètement aux condamnés la langue avec un fer tondent. On obtint par la ce

1 Voyez les leltres de Rcquesens dans la Correspond. nue de Philippe II.

J Gheusios cor.lemptim appellalos. Stiada. de Belio Belgico, t. I, p. 225. « Ceux qu'ils appellent par moquerie : Povres gueux. » Guillaume d Orange. Corresp., I. 111. p. 147.

48 MAJRNIX DE SA1STE-ALDEG0NDE

point importai! I : les victimes semblèrent donner par leur silence leur assentiment a l'échafaud1. Par malheur, on eut besoin d'argent, il fallut le dixième denier, et chacun dès lors se sentit touché jusqu'à l'âme.

On a imaginé que le duc d'Albe a iini par montrer des scrupules sur les torrents de sang qu'il a versés. Cela ne me paraît guère probable, et l'histoire n'en dit rien. 11 dut jusqu'à sa dernière heure se sentir dans le grand plan du catholicisme au seizième siècle, et le meilleur juge en pareille matière la décidé sans recours, en envoyant au lieutenant de Philippe II l'épée bénie de saint Pierre fumante encore de la Saint-Barthélémy.

Philippe II et son lieutenant retardèrent de deux siècles en Belgique le mouvement de l'esprit humain ; cette blessure saigne encore. Par toute autre méthode, ils eussent peut-être conservé les dixsept provinces unies ; mais il eût fallu en ce cas laisser une large part a la liberté de conscience,

' « Les peuples sont Irès-contcnls, écrit un secrétaire, et croyez qu'il n'y a au monde une nation plus facile à gouverner que celle-ci quand on sait la conduire. » [Correspondance de Philippe II, t. I, p. 79.)

tandis que, par le plan suivi, si l'empire a été diminué de quelques membres, ceux qui ont été conservés l'ont été sans nulle concession a l'esprit novateur. Les rameaux corrompus ont été retranchés. 11 est resté un tronc sain a l'abri de toute contagion. Or c'était la précisément ce qu'avaient voulu le roi et le pape au début de l'entreprise. Il ne s'agissait pas de conserver des provinces, mais de conserver la foi.

Les révélations dues aux papiers de Simancas laissent ainsi subsister dans toute leur valeur Philippe II et le duc d'Albe, le monarque et le héros du concile de Trente. Contre l'opinion de notre siècle, ils ont montré, par l'exemple de Gand, de Bruges, d'Anvers, de Bruxelles, qu'il n'est pas impossible de forcer un peuple de croire, et par là ils satisfont également le philosophe, l'homme de foi et l'artiste, — le premier a cause de la proportion qu'ils ont gardée entre le but et les moyens; le second par le refus implacable de capituler avec la raison humaine; le troisième par l'unité classique de caractère qu'ils ont gardée jusqu'à la dernière scène.

Le tort du duc d'Albe fut peut-être d'avoir voulu

50 MAMIX DE SALNTE-ALDE'iOMïE

se survivre dans la personne de son lils, qu'il avait instruit dans son système. Le dernier conseil qu'il donna en quittant les Pays-Bas fut de mettre a feu et a sang1 tous les points qui n'étaient pas occupés en force par les Espagnols. La était l'erreur d'esprit. Après son départ, on eut perdu tout le fruit de son système, si on n'eût semblé vouloir en changer. Au reste, ses successeurs ont profité de ses travaux en affectant de ne pas le louer. Leur clémence apparente n'eut de valeur que parce qu'elle avait été précédée du tribunal de sang-. On n'imagine pas combien après cette justice les peuples se montrèrent attendris au seul mot de pardon. On verra ce qu'il fallut de génie aux chefs de la révolution pour prémunir contre cet appât le cœur de la foule. Les horreurs du duc d'Albe tirent la moitié des séductions de don Juan et du

' Correspondance de Philippe H, t. 11. jp. 4'25.

1 Une Succursale du Tribunal de Sang, par J.-.l. Altnieyei'. Sous ce litre, un savant écrivain belge vient de montrer par îles côtés nouveaux l'administration du duc d'Albe. L'auteur a puisé dans les archives du llainaut un grand nombre de détails inconnus qui appartiennent désormais à l'histoire et répandent une sinistre lumière sur le siège et la capitulation de .Wons (1572). La partie la plus tragique du seizième siècle s'est accrue ainsi de témoignages qu'il faut chercher dans l'ouvrage remarquable de M. Altmeyer.

duc de l'arme . Quand ceux-ci arrivèrent, les villes étaient dépeuplées, les campagnes ravagées. On ne labourait plus, on ne semait plus la terre. Les loups habitaient dans les faubourgs de Gand. Il devint assurément plus facile de régner sur ces déserts. Les successeurs d'Albe, voyant les choses s'apaiser autour d'eux et le silence se répandre dans les provinces du midi, s'en attribuèrent aveuglément le mérite: mais ce désert, qui l'avait fait?

Pendant que le duc d'Albe ('levait librement ses bûchers dans les Pays-Bas, Marnix cherchait un abri a Heidelberg, auprès de l'électeur palatin. Cette petite com\ au milieu d'un peuple de savants, ce château aujourd'hui en ruines, alors dans sa splendeur, offraient un asiie a ceux qui voulaient respirer au milieu du grand combat du siècle; on y trouvait à la fois l'élégance chevaleresque d'un manoir du moyen âge. la vie sérieuse d'une université retentissante de tous les bruits de la renais-

sance, la solitude d'une Thébaïde. et, par-dessus tout cela, une sorte de forteresse du calvinisme. Les croyants échappés aux bûchers d'Italie, de France, d'Allemagne, venaient, sous la protection du château des électeurs, montrer leurs plaies à l'Europe religieuse et se préparer à de nouvelles luttes.

Conseiller du prince palatin, assesseur de l'Église réformée, Marnix reparaît souvent au milieu de cette retraite de Heidelberg. 11 y retrouve les traces encore vivantes d'Olympia Morata, et il célèbre ce souvenir par quelques vers latins sur la Sapho de la réforme. C'est dans un de ces intervalles de paix qu'il écrit sa Lettre de consolation aux frères exilés du Brabant, des Flandres, du Hainaut, de ï Artois, dispersés ça et la dans les pays étrangers a cause de la pure doctrine de l'Évangile. Il visite les églises naissantes des bords du Rhin, il préside des synodes clandestins; ses lettres forment le lien de ces différentes églises, réduites aune conspiration évangélique. Dans ces manifestes de l'exil, on sent la reconnaissance du réfugié qui alors trouvait partout un seuil ouvert. Emden, Wesel. Heidelberg, sont pour lui les villes

de refuge, les lumières du monde, la Sion et la Jérusalem. En même temps qu'il ranime les cœurs, il n'oublie pas son titre de questeur des gueux. Assisté d'un prédicateur, il va de lieux en lieux solliciter les tributs de son parti, et bientôt il refait ainsi un trésor pour la révolte , il y a en ce moment en lui un apôtre et un frère quêteur. « Après tant d'épreuves, écrit-il, nous finirons par revoir la patrie ; nous ne les trouverons pas tous vivants, mais bien ceux-là qui sont marqués du signe de Thau. »

Dans cette voie, Marnix ne pouvait manquer de rencontrer Guillaume d'Orange. Tous deux, aigris par leur défaite commune, devaient, ce semble, nourrir de vifs ressentiments l'un contre l'autre ; Guillaume pouvait reprocher a Marnix sa précipitation, son impatience, qui avaient tout compromis; Marnix a Guillaume, son hésitation, ses lenteurs, qui avaient perdu la cause. Aldegonde pouvait rappeler un malheur plus personnel, la mort de son frère, la ruine de l'entreprise commencée et perdue sous Anvers. Des exilés vulgaires n'eussent pas manqué de rafraîchir ainsi leurs plaies. Pour des hommes du caractère du Taciturne et d'Aide-

inonde, l'exil est au contraire la meilleure et la plus salutaire des écoles ; sorte de méditation dans la mort, on y voit son époque du fond de la postérité. Eclairés par cette leçon suprême, dès que ces deux hommes se furent rencontrés, ils comprirent qu'ils ne devaient plus se quitter; au lieu de se reprocher leur passé, ils s'empruntèrent leurs qualités distinctes et se complétèrent l'un par l'autre : Marnix communiquait a Guillaume quelque chcfse de son élan et de son impétuosité, Guillaume tempéra la fougue de Marnix par la sagesse de l'homme d'État.

Àldegonde avait jugé que dans la ruine de son parti, il fallait un homme pour le relever, et que Guillaume était cet homme. Dès ce moment, tous les ressentiments s'effacent, il s'attache a Orange comme au salut même. Prédicateur a la cour, conseiller dans le cabinet, aide de camp dans le combat, négociateur auprès des rois, orateur dans les Etats, il ne quitte plus son héros, qu'il commence par convertir. Son œuvre principale en ce moment fut en effet de conquérir Guillaume à la révolution religieuse 1. Jusque-la, le Taciturne avait

1 flroën l'an Prinstérër, Archives, 1.TII. p. 54.

séparé ces deux choses : liberté politique, liberté de L'esprit; indifférent aux opinions, c'est dans son indifférence qu'il avait puisé son inertie. Hostile au calvinisme, il l'avait été, a son insu, a la révolution nouvelle. Marcrix avait dans ces questions l'avantage de ne s'en être jamais distrait. Un point arrêta longtemps le prince d'Orange : la réputation morose du calvinisme ; il craignait l'esprit puritain de l'Eglise de Genève. Marnix lui montra un christianisme aimable, indulgent, celui d'un philosophe plus que d'un théologien ; il portait une sorte de netteté mathématique jusque dans les mystères. L'âme froide, enveloppée de Guillaume, ne put tenir contre ces assauts répétés ; il renonça a ses préjugés catholiques et luthériens ; il n'avait pas vu le lien indissoluble de la servitude espagnole et de la servitude catholique. Aldegonde le lui montra; il donna un centre de gravité a cet esprit jusque-là oscillant. Le Taciturne embrassa la foi du jeune apôtre; ce fut le nœud de leur héroïque amitié. Sully et Duplessis-Mornay ne furent jamais pour Henri 1Y ce que Marnix ne cessa un moment d'être pour Guillaume. Aussi, quand le prince d'Orange, en 1568,

rentre dans la lutte, vous voyez un homme tout nouveau. Ce n'est plus le grand seigneur qui transige avec les partis et attend la fortune. Converti aux opinions nouvelles, au moins dans leurs rapports avec la politique, il a désormais un principe qui l'éclairé : il sait où il va. Plus un moment de trouble ni d'hésitation. Il a délibéré, dit Marnix, de mettre le tout pour le tout. Et, en effet, c'est Guillaume qui désormais relèvera les esprits, s'ils s'abattent; il domine la mêlée, il lit a travers les perfidies, il voit clair dans la nuit; il rapporte de l'exil une armure invincible. Heureux celui qui s'est ainsi retrempé dans la défaite, et qui après son épreuve reparaît au jour avec des pensées plus sereines et plus hautes î La fortune se repent et s'incline devant lui.

La première action de Guillaume d'Orange répond au changement intérieur qui s'est opéré en lui. Rien de plus téméraire, ni de plus imprévu. Dans le temps même où les dix-sept provinces étaient foulées sans résistance par le duc d'Albe, on apprend que le prince d'Orange a passé la Meuse dans la nuit du 5 au 6 octobre 1568, a la tête de vingt-quatre mille hommes recrutés en

Allemagne. Ses proclamations appellent aux armes le peuple des villes et des campagnes. Guillaume s'avance du pays de Liège vers les plaines du Brabant. Sans vivres, sans argent, il a compté que les peuples, en courant a la liberté, lui fourniront tout ce qui lui manque. 11 traverse Tongres au milieu d'une population que la peur glace encore. Une chose prouva que le système du duc d'Albe avait réussi : c'est que personne ne bougea. Le duc s'était contenté jusque-là de prendre le sang1 des nobles et du peuple, et n'avait pas réclamé le dixième denier; chacun se montrait patient dans le supplice d'autrui.

Isolé au milieu des Belges, que retenait la terreur, Orange ne put que tourbillonner autour des places qui lui restaient fermées. Le duc d'Albe n'eut qu'a refuser le combat pour voir l'armée des réfugiés se fondre de misère ; il voulut bien a la (in l'attaquer au passage de la Janche, où il lui tua trois mille hommes. Orange revient a Liège, puis de nouveau traqué, et sa ligne de retraite perdue, il s'aventure pour la seconde fois dans le

1 Grotius, Annales et Historiée de rebu.s Relgicis.

58 MA UNIX DE SATXTE-ALDEGOMjE

Brabant ; il traîne a peine quelques restes de son armée dans la direction de Wavre, Gembloux, les Quatre-Bras, Gosselies. par où il se retire en France, marquant exactement les étapes de Waterloo. La campagne, ouverte le 5 octobre 1568, était terminée le 17 novembre; elle avait duré moins de six semaines. Le duc d'Albe se contente d'écrire a Madrid : « Ils sont sortis défaits, mourant de faim, la plus grande partie passée au fil de Tépée. » Après quoi tout retombe dans la mort ; on n'entend plus encore une fois que le bruit des écliafauds.

Les peuples ont leurs moments de làcbeté ou de stupeur; ni les paroles ni les actions n'ont plus de prise sur eux, et tout serait perdu si le salut devait venir de l'élan de la conscience publique. Attendre que les masses se réveillent d'elles-mêmes, ce serait attendre l'impossible: mais alors il y a des individus qui veillent pour tout un peuple, et c'est pour ces temps-la que les héros sont faits; en se conservant intacts, ils parviennent a ranimer les autres. Tels étaient en 1508 Guillaume et Marnix. La vie des Pays-Bas (;tait en eux.

Qu'avait fait Marnix pendant cette courte campagne? On a retrouvé la lettre 1 que dès le début

il avait été chargé par Orange de porter, au milieu de mille dangers, a Louis de Nassau, déjà aux mains avec l'armée espagnole dans la Frise. Orange blâmait dans cette lettre son frère de s'arrêter au siège de Groningue, et prédisait le désastre qui allait s'ensuivre. 11 envoyait Marnix comme un conseil, un autre lui-même, a ce bouillant Louis de Nassau, qui n'avait pour tactique militaire que sa devise écrite sur ses drapeaux : Les reprendre ou mourir! Maintenant ou jamais - ! Entraiué dans le désastre de Jemmingen, Aldegonde se réfugia en Allemagne pendant que Guillaume se réfugiait en France. A peine sorti de la mêlée, on trouve Aldegonde dans les synodes de Wesel et d'Emden. L'armée détruite sur le champ de bataille, il va de nouveau la rallier dans l'église. L'inimitié des luthériens et des calvinistes avait été une cause de ruine ajoutée a toutes les autres ; il entreprend de réconcilier les sectes, et il ob-

1 (iroën van Prinslercr. Archiva de la maison d' Orange-Nassau ,

4 « Recujierare aut mori; nunc aut mmquani. »

tient entre elles un commencement de trêve. L'inertie des Pays-Bas avait laissé une impression profonde dans l'esprit de Marnix. Il avait vu de près la lâcheté des masses sourdes a l'appel de leur libérateur, la défection de la noblesse, qui déjà s'empressait autour de la tyrannie du duc d'Albe, l'avarice des riches marchands prêts à trafiquer de la foi nouvelle. Son premier mot fut un cri de malédiction contre le peuple qui avait tout renié. Ce sentiment déborde dans l'ouvrage que Marnix écrit vers ce temps1, la Belgique affranchie de la domination espagnole. On y sent la hauteur d'une âme indignée, obligée de chercher son appui en elle-même pour peser contre une nation tout entière qui s'abandonne et s'affaisse. Il y a dans ces pages une colère trop véhémente, trop virile, pour quelle ressemble en rien au découragement. L'homme capable de ce vigoureux dédain exerce une sorte de magistrature biblique. Il veut d'abord que la nation parjure ait le senti-

1 En voici le tilre : Belgicx liberandx ab Hispanis uirc£ei£i€ ad patrem palrix Gulielmum Nassavium principem Aurantium, anno 1571, april. 18, exhibita ac nunc demùm in lucem édita. Voyez l'ouvrage de M. Bakhuizen van den Brink : Notice sur le dixième denier. Gand, 1848.

ET LES GUEUX DES PAYS-BAS Gl

ment de son infamie ; peut-être sera-ce le premier degré de sa régénération .

« Toujours les mêmes! dit-il en s'adressant à Guillaume. En quoi sont-ils sortis de leur ancien cloaque'! Ils ne sacrifient rien de leur argent ou de leurs intérêts à ton entreprise, et, si quelqu'un le fuit, ils le méprisent, ils le haïssent, ils le livrent, ils le vendent. Vaniteux, curieux, efféminés, soupçonneux, brouillant tout sans écouter personne, profanateurs des secrets, vains disputeurs de songes, tenant leurs inventions pour des oracles, effrontés usurpateurs de la patrie, toujours prêts à la déserter quand leur avarice le demande, à peine ont-ils passé la mer et colporté cà et là leurs marchandises, les voilà enflés d'orgueil et d'usure, qui mettent leur trafic au-dessus de toute gloire acquise dans le service de la république, à la guerre, au conseil ou dans les lettres, ornement des peuples. S'il faut délibérer, c'est leur affaire ; ils crient, ils aboient ; dès qu'ils ne comprennent pas, ils calomnient. L'entêtement et la cupidité sont pour eux la probité et la foi. Ils empêchent les résolutions salutaires, non par la discussion, mais par le tumulte. Qu'y a-t-il de commun entre de pareils hommes et la chose publique? Avec de telles mœurs, si un Dieu ignorant l'esprit de notre peuple t'offrait d'affranchir la patrie, même par un signe de tête, le voudrais-tu? »

L'aiguillon du mépris pouvait réveiller les clas-

iïl MMtNlX DE S.41NTE-ALDEG0NDE

ses supérieures, et Marais s'était adressé a elles dans une langue savante : il sentit bientôt la nécessité de parler directement au peuple. Depuis la campagne de 1569, on peut remarquer qu'il n'espère plus rien de la noblesse, et il se tourne vers les hommes simples; il cherche des formes populaires pour intéresser les masses, et dans cette voie il est récompensé par une de ces découvertes qui sont rarement accordées, même aux plus beaux génies. Frappé de la défaillance morale des Pays-Bas, si fiers, si enthousiastes peu d'années auparavant, Aldegonde cherche dans le fond intime de son cœur quel accent peut arriver a la conscience de ces masses accablées et flétries ; il trouve le chant national par excellence, le Wilhelmus-Lied (chant de Guillaume). C'est avec les strophes de Marnix que les Hottes des Provinces- Unies abordaient et poursuivaient les vaisseaux espagnols depuis le Zuiderzée jusqu'à la mer des Indes pendant le seizième et le dix-septième siècle. Après avoir chassé Philippe IL le Wilhelmus- Lied menait encore la république au combat contre Louis XIV; de nos temps, en 1815 et 1814, c'est avec ce même chant populaire que la Hollande

s'est réveillée, quand la nationalité néerlandaise a reparu sous les ruines de l'empire. La Marseillaise seule a exercé sur des masses d'hommes une puissance pareille l .

Qu'est-ce donc que le WMhetmus-Lied? Chant du banni, du pôvre gueux, résignation a la défaite passée, encouragement a la victoire future, consolation dans la ruine, prière du soldat, du matelot, confiance dans un héros, surtout espoir en Dieu, ce chant explique mieux que tous les raisonnements pourquoi ces hommes ont fini par vaincre. Comment auraient-ils été détruits, ceux qui, le soir de la défaite, se ralliaient ainsi dans le Dieu des Machabées? Plus l'art est étrange! a cet hymne, mieux il s'insinuait partout. Le peuple ne s'approprie que ces monuments humbles comme lui dans la forme . profonds comme lui par le sentiment : un psaume rustique, un cantique de Déborah dans la mer du Nord. C'est le prince d'Orange lui-même qui parle, car seul il est encore debout au milieu de la ruine de tous. On voit un grand homme qui soutient tout un

« Kroes. Van Marnicc, l .111. p. 181.

peuple de sa force morale et le nourrit de la moelle de ses os. En même temps que Marais relève le cœur des masses au niveau du héros, il fait de Guillaume un tel idéal de désintéressement, d'abnégation chrétienne, qu'il l'enchaîne a la justice par sa louange même; il ne permet a son prince que la conquête du royaume éternel de la justice. Au récit de Guillaume, les gueux des bois, les gueux de mer, sortent de leurs retraites et répètent avec lui le chant du réfugié. De pareils poëmes sont absolument intraduisibles ; à peine si l'on peut reproduire quelques accents, qui, privés du rhythme populaire, restent décolorés.

« Moi, Guillaume de Nassau, né de sang allemand, je suis resté fidèle à la patrie jusqu'à la mort. J'ai résolu de vivre dans la loi de Dieu, et pour cela je suis banni loin de mon pays et des miens ; mais Dieu me conduira comme un bon instrument : il me ramènera au gouvernail.

<( Vous, hommes au cœur loyal, tout accablés que vous êtes, Dieu ne vous abandonnera pas ; vous qui voulez vivre dans la justice, priez-le jour et nuit qu'il me donne la force de vous sauver.

« Je ne vous ai épargné ni ma vie, ni mes biens, et mes frères aussi, grands par le nom, ont fait comme moi. Le

comte Adolphe est resté en Frise dans le combat ; il attend dans la vie éternelle le jugement dernier.

« Soyez mon bouclier et ma force, ô Dieu, ô mon Seigneur! en vous je me repose ; ne me délaissez jamais. Conduisez votre serviteur fidèle ; faites que je brise la tyrannie qui m'ensanglante le cœur.

« Comme David dut se cacher devant Saiil le tyran, ainsi j'ai dû m'enfuir avec mes nobles hommes ; mais Dieu a relevé David du milieu de l'abîme : dans Israël il lui a donné un grand royaume.

« Si mon Seigneur le veut, tout mon désir royal est de mourir avec honneur sur le champ de bataille et de conquérir un royaume éternel, comme un héros loyal.

« Rien' ne me fait plus de pitié dans ma détresse que de vous voir, vous, Espagnols, dévaster la bonne terre du roi. Quand j'y pense, ô douce, noble Néerlandc, mon noble cœur en saigne.

« Avec mes seules forces, moi, prince de haute lignée, j'ai affronté l'orgueil et le combat du tyran. Ceux qui sont ensevelis à Maëstricht ont éprouvé ma puissance. On a vu courir mes hardis cavaliers à travers la plaine.

« Si le Seigneur l'avait voulu, j'aurais repoussé loin de vous l'effroyable tempête ; mais le Seigneur d'en haut, qui régit toutes choses, il faut le louer toujours : il ne Ta pas voulu. ))

Par cette œuvre, qui n'a rien de commun avec la littérature cultivée et écrite, Marnix toucha le

66 MARNIX DE SAÏXTE-ALDEGOXDE

cœur du peuple, devenu insensible en apparence. Sans lui reprocher sa dureté, il l'en fit rougir. Les écrivains du seizième siècle, voyant ce miracle d'une poésie populaire, nomment Marnixun autre Tyrtée, alterum quasi Tyrtœum. La vérité est que, dans cette messénienne biblique, il donne un rhythme a la révolution , bientôt elle va se relever et s'élancer de nouveau à la cadence de ces vers incultes, moitié psaume, moitié chanson de guerre. Toutefois ce n'était pas assez de réveiller l'enthousiasme du peuple ; Marnix entreprit une chose beaucoup p*us difficile, et il y réussit de même. Pour mieux dissiper la peur, il veut contraindre le peuple de rire entre les mains des Espagnols. Chose assurément remarquable dans l'histoire littéraire, c'est dans les années les plus sanglantes de la terreur catholique, au moment où le duc d'Albe déchirait avec le plus de fureur les entrailles des Pays-Bas, c'est en 1569 et en 1571 qu'Aldegonde compose et publie en flamand sa gigantesque satire de l'église catholique, la Huche romaine1, créant ainsi la langue hollandaise au

1 De Byenkorf. Les principales éditions sont de 1572, 1597, 1599, 1600. 1658. 1647.1664, 1755, 1761. Ce! ouvrage a été traduit en

et les gueux des pays-bas (37

milieu d'un rire tragique et héroïque. Cet ouvrage tut un des plus grands triomphes de la parole au seizième siècle sur la force déchaînée. « Il fut reçu du peuple, dit Bayle, avec un applaudissement incroyable. » Rien de pareil ne s'était vu depuis les colloques d'Érasme. On reconnut un frère de Rabelais et d'Ulrich de Hutten. Le livre de Marnix fut pour les réformés dans le nord plus puissant même que les ouvrages de Calvin. C'était Gargantua ou Grandgousier s'épanouissant du haut des éehafauds dans une kermesse flamande. On crut entendre le ricanement de toutes les têtes de morts qu'avait tranchées le duc d'Albe. En même temps, l'Eglise du moyen âge semblait s'abîmer sous cette huée immense, colossale, monstrueuse, dont aucun écrivain n'égalera jamais la témérité. Par un raffinement d'audace et d'ironie. Marnix avait dédié son livre effroyable à l'un des chefs de l'inquisition, l'évêque Sonnius1; en voici le début, traduit par Marnix lui-même en français plus de vingt ans avant la Me nippée :

latin, en français, en anglais et en allemand. ApiaHum sivfi Alvearium Romanum.

1 Vigli. Epistolie politicx et historié;? ad Eopperum, 1661

<( La ruche en laquelle nos mouches se logent, s'assemhlent et font leur ouvrage, se fait de souples et fortes claies et osiers de Louvain, de Paris ou de Cologne, bien subtilement entrelacées ; on les nomme communément à Louvain sophismes ; on les trouve à vendre chez les corbeillers de l'Église romaine, comme chez Jean Scot, Thomas d'Aquin, Abertle Grand et autres semblables maîtres qui ont été fort subtils en cet art. Or, pour la plus grande sûreté, il faut encore lier ces claies et les joindre ensemble avec de gros câbles ou cabales judaïques ou thalmudiques, et y tirer dessus de bon ciment bien composé de vieilles ruines, dont les vieux et caducs conciles ont été maçonnés, brisé et estampé bien menu, et mêlé avec de la paille coupée que les apothicaires nomment palea decretorwn, l'arrosant à chaque fois de l'écume ou bave des anciens docteurs, et y mêlant aussi quelque peu de chaux fraîche de Trente. Tout cela, bien broyé ensemble, se mêle avec du sablon tiré des puits creusés de l'humaine superstition, ou bien de ce sable dont les anciens hérétiques enfilaient leurs cordons ; tu peux aussi ajouter un peu de ce limon glueux, ou bitume des Indes, qui est une matière fort lente et tillasse, dont jadis la ville et la tour de Babel fut cimentée, et se tire hors du lac de Sodome et Gomorrhe... car cela est plaisant à l'œil, et est cause que les mouches y logent et conversent plus volontiers. »

Que pouvaient les haches et les gibets contre

une arme semblable? Il se trouvait des mains invisibles pour déposer la Ruche jusque sur les marches des échafauds ; le bourreau lui-même y perdit son sérieux ; le duc d'Albe a son tour se sentit vaincu comme Granvelle; il était devenu ridicule. Par l'hymne de Guillaume, Marais avait ranimé l'enthousiasme religieux et guerrier; par la Ruche romaine, il rend a tous le vrai sentiment de la force, la joie, l'hilarité dans l'extrême péril ; il peut désormais attendre l'effet de ses paroles.

Au commencement de l'année 1572, la vie nationale paraissait si bien éteinte dans les dix-sept provinces et la ruine si irrévocablement consommée, que le duc d'Albe se préparait a les quitter pour aller jouir de son triomphe en Espagne. Il s'était fait élever sa statue dans la citadelle d'Anvers, et il foulait en paix, de ses pieds de bronze, son immortelle conquête. Dans chacune de ses lettres au roi d'Espagne, il annonçait que ses suc-

70 MARMX DE SA1STE-ALUEG0NDE

cesseurs n'auraient qu'a jouir du repos qu'il avait assuré.

Cette histoire semble faite pour l'instruction des hommes qui souffrent pour la justice; elle leur apprend ce qu'il y a de légitime et de sacré dans l'espérance, car assurément jamais cause plus nationale ne sembla plus irrévocablement perdue. Au dedans le silence, l'accablement, la terreur, l'expérience de la tentative avortée du prince d'Orange, tout le pays parcouru et fouillé par les bannis sans qu'une voix eût répondu, partout l'assentiment donné à la force, et déjà chez beaucoup la servilité immodérée et insolente, l'immense monarchie espagnole pesant du poids de deux mondes sur un coin de terre privé de la meilleure partie de ses habitants. D'où le salut pouvait-il venir? Les exilés eux-mêmes n'espéraient plus1.

Le salut viendra d'où il était impossible de l'attendre. La reine d'Angleterre repousse de ses ports quelques réfugiés qui s'y étaient abrités. Deux cent cinquante gueux de mer. sous la con-

1 Voyez la correspondance du duc d'Albe.

doite du farouche Guillaume de Lamark. mettent a la voile. Ballottés par la tempête, exclus de tous les rivages, ces hommes n'ont de patrie désormais que celle qu'ils pourront conquérir. L'orage les, jette a l'embouchure de la Meuse; ils s'emparent de la forteresse de la Brille. La Hollande naufragée a trouvé un point fixe ; elle s'y arrête. Le grain porté par Forage est tombé sur le rocher et s'enracine. L'arbre qui va naitre de ce germe étendra ses branches jusqu'aux Indes orientales.

Ainsi s'accomplissait l'expédition que les deux Marnix avaient conçue et tentée sur FleSsingue. Transporter le champ de bataille sur les côtes et sur la mer, c'était vaincre d'avance. L'Espagne est déconcertée par cette tactique imprévue: le génie de la Hollande vient de se révéler. A la première nouvelle de cet intrépide fait d'armes, Guillaume laisse cependant éclater un vif mécontentement; l'explosion avait encore une fois devancé ses profonds calculs ; sans doute on allait payer cher une joie prématurée. L'incertitude ne fut pas longue. La prise de la Brille a lieu le 1er avril 157c2, Flessingue tombe au pouvoir des insurgés le (3; Rotterdam se déclare le 8. On ne pouvait plus en don-

ter, ce n'était pas seulement un coup de main de gens désespérés, c'était le soulèvement d'un peuple qui attendait un chef.

Pendant que Guillaume forme a la hâte une armée, Marnix se jette dans les villes insurgées de la Hollande et de la Zélande. Tel est le sentiment de l'ordre et de la règle chez ces peuples, que dès le premier moment de l'insurrection ils ont déjà réuni leurs états généraux, qui délibèrent gravement au milieu de la conflagration publique comme en pleine paix. A cette première assemblée de Dordrecht, qu'un écrivain a nommée le concile de Trente de la liberté, Marnix était député de la Gueldre. Dès l'ouverture, il prend l'initiative de la proposition qui peut seule assurer la victoire ; dans la détresse, il sait où est le sauveur. 11 a vu de près Guillaume d'Orange; il propose de conférer a son héros le commandement de toutes les forces sous l'œil et la direction de l'assemblée. Le discours de Marnix de Sainte-Aldegonde a été conservé dans son entier ; c'est un des monuments les plus éclatants de l'histoire politique des Pays- Bas. Le bon sens et l'enthousiasme ne furent jamais peut-être plus intimement unis que dans ce

moment où un état nouveau \int au monde. Ce tut une de ces heures religieuses toujours rares dans la vie des peuples. Ces hommes si froids en apparence étaient émus malgré eux ; ils entraient dans une guerre pour ainsi dire éternelle. On voulut que Marnix prêtât au nom de Guillaume serment de fidélité; il y consentit sans peine1. Jamais serment n'a été mieux rempli.

Le prince d'Orange n'avait pas attendu cet appel de la voix publique pour prendre son parti. Le 8 juillet 1572, il avait franchi le Rhin a la tête de mille cavaliers seulement. Le gros de ses troupes, fortes de seize mille cinq cents hommes, ne le rejoignit que six semaines plus tard. On peut s'étonner qu'il répétât la manœuvre désespérée de la campagne précédente ; il vint encore une fois se placer au milieu de l'armée espagnole dans les plaines ouvertes de la Belgique. Cette témérité s'expliquait cette fois par trois raisons : donner une base au soulèvement des Pays-Bas, tendre la main aux protestants français, débloquer Mons, dont son frère, le chevaleresque Louis de

1 Metercn, Historien van de Oorlogen (Histoire des guerres «les Pays-Bas), t. III. p. 79.

Nassfiu, s'était emparé par surprise. De ces trois résultats projetés, aucun ne put être atteint. Au moment le plus critique, quand on attendait l'armée protestante que la cour de Charles IX avait promise, la nouvelle de la Saint-Barthélémy tomba dans le camp du prince d'Orange. « Ce fut, dit-il. un coup de massue. » Battu a Jemmapes, ses troupes, encore une fois mutinées, sans vivres et sans solde, faillirent le tuer. 11 dut les ramener par Malines en Gueldre, où il les licencia. C'est a ce moment qu'il écrit a Jean de Nassau : « J'ai déterminé, avec la grâce de Dieu, d'aller me tenir eu Hollande et en Zélande, et de faire illec ma sépulture1. »

Dans ces deux campagnes de 1568 et de 1572, le héros l'emporta dans Guillaume sur le politique, le politique sur le tacticien. La confiance magnanime qu'il montra dans le courage, dans la dignité des peuples opprimés, et qui le porta par deux fois a venir attaquer les Espagnols en rase campagne, au centre même de leur domination, laissant a l'opinion, a l'énergie, au génie des masses.

4 Orangius plané periit. — Lunguet, Epist., p. 101,

le soin de le dégager de la position désespérée où il se jetait a corps perdu, cette confiance, dis-je. est celle d'un héros. Le politique venait ensuite, qui cherchait son point d'appui sur la France et sur la Belgique.

Ce n'est qu'après la double expérience des campagnes si hasardeuses de 1568 et de 1572, que, détrompé également de son espoir dans l'alliance française et dans l'insurrection wallonne, il se décide a prendre pied sur les grèves, les îles, les digues de la Hollande et de la Zélande, qui étaient sa position naturelle de combat. 11 n'en sortit plus jamais. Les gueux de mer de la Brille lui avaient montré quelle tactique convenait a la guerre nationale ; il eut le mérite de se rendre a cet enseignement de l'instinct populaire. Depuis ce moment, la vieille infanterie espagnole est dépaysée; une lutte interminable commence. Ce n'étaient plus les guerres heureuses d'Italie où il n'y avait qu'a tuer et festoyer. Le duc d'Albe, Requesens. don Juan, le duc de Parme, s'éteignent en peu d'années les uns après les autres. Ils se sentaient pris d'un mal inconnu, et mouraient étouffés par la haine publique. Quatre générations militaires

s'usent avec eus. L'Espagne se noie dans les marais sanglants de la Zélande.

Dans ce moment de crise où chaque ville soutenait un siège désespéré, Marnix était gouverneur de Delft, de Rotterdam et de Scheidan. Ces gouvernements étaient militaires autant que civils. Il venait de fortifier La Haye, qui n'était encore qu'un bourg, et de nommer a Harlem les magistrats qui devaient tous, quelques mois après, paver cet honneur de leurs têtes.

Un de ces événements ordinaires dans une guerre d'embûches le mit lui-même a deux doigts de sa perte. Il était allé ravitailler la vieille forteresse de Maaslanduis ; les cavaliers qui le gardaient, surpris par les Espagnols, s'échappent sans faire résistance. Marnix, resté seul par l'abandon des siens1, se défend vaillamment. Il est fait prisonnier. Dans cette guerre implacable, tout prisonnier était un homme mort. Les garnisons de Naarden, de Zutphen, de Harlem, venaient

1 « A mon très-grand rearet, ledit seigneur de Sainte-Aldegonde? qui autrement se montrait vaillant, ayant éLë délaissé de ses soldats, a été pris et mené à La Haye. B Lettre de Guillaume d'Orange. Voyez Groën van Prinslerer. Archives, t. IV. p. 286-293

d'être égorgées jusqu'au dernier soldat. Le due d'Albe sentit l'importance de la capture qu'il avait faite. Il écrivit sur-le-champ a Philippe II : « Les troupes logées en Hollande ont mis a mort près de six cents rebelles et pris Aldegonde , qui est un très-dangereux hérétique dont le prince d'Orange s'est servi plus que de tout autre. » L'arrêt de mort ne pouvait manquer de suivre ces paroles ; Guillaume d'Orange regardait déjà son fidèle compagnon comme perdu. Une circonstance inespérée le sauva : on apprit que le gouverneur espagnol de Hollande, l'amiral Boussu, était tombé aux mains des insurgés a la suite d'un long combat sur son vaisseau, que par jactance il avait nommé Y Inquisition. Guillaume se hâte de publier qu'il fera a l'amiral Boussu le traitement qui sera fait au seigneur de Sainte-Aldegonde. La sentence de celui-ci est différée.

Contre leur coutume, les Espagnols eux-mêmes se montraient peu impatients de mettre a mort leur prisonnier, Ils avaient d'abord songé a l'amener a Bruxelles, espérant bien arracher d'importants aveux d'un personnage aussi considérable. Soit que Marnix voulût tirer avantage de

ces dispositions pour gagner du temps, ou que le désespoir se fût emparé de son esprit, il laissa entendre que son parti ne serait point éloigné de traiter de la paix, et qu'il pourrait lui-même servir à la négociation. 11 était alors entre les mains d'un vieux soldat de fortune, Ramiro, cassé par soixante ans de guerre, avide de quitter ces rudes provinces, et qui saisit promplement l'appât. Marnix alla jusqu'à dire que s'il pouvait retourner pendant huit jours auprès d'Orange, il se faisait fort de l'amener a conclure la paix désirée. Cette liberté sur otage lui fut accordée. Avant d'en profiter, il écrivit a Guillaume deux lettres où il semble exagérer son propre découragement.

Qu'y avait-il de sincère et de joué dans son attitude? 11 sera toujours difficile de le dire. En considérant de près la finesse de son esprit, on ne peut s'empêcher de voir dans la négociation entamée un moyen de tromper l'échafaud.

Pendant trois mois, il refait chaque soir son testament, car il savait comment Philippe II faisait secrètement étrangler les prisonniers importants, et comment se trouvaient des médecins

pour attester qu'ils étaient morts de pleurésie '. Le cœur de Marnix a-t-il failli en face de cette mort menteuse et masquée? Il a désespéré de la cause politique, non de la cause religieuse. Il était si loin de faillir a sa foi, que les Espagnols et Noircarmes jugèrent a propos de ne jamais toucher a ce point avec lui. Marnix crut que la question politique était perdue, que la victoire matérielle était impossible, qu'il ne restait qu'a s'expatrier. à emporter sa croyance dans les déserts ; que ses idées, ses principes, ne pouvaient s'enraciner dans ce lieu, a ce méridien, que pour les sauver il fallait les transporter par delà l'empire où le soleil ne se couche pas. Il ne crut pas a la victoire de l'atome contre un monde; il désespéra et il l'avoua. Si, quelques années auparavant, il avait prêté son assistance morale a Guillaume, celui-ci le lui rendit ce jour-la. Mélange de prudence et d'in-

* « On doit procéder à l'exécution de telle manière que personne ne sache que Monligny a été justicié, mais qu'on dît en public, au contraire, qu'il est mort de sa mort naturelle. » Correspondance de Philippe II, t. I, p. 15'2. — « Tl i lait exécuter secrètement Genlis, après avoir publié qu'il était malade. » Ibid.} p. 431. — « Il restait des Français prisonniers ; le duc a dit à Requesens qu'il avait ordre du roi de les faire mourir secrètement. » Ibid., 30 décembre 1573.

80 MAT.MX DE SAINTE-tALDEGONDE

flexibilité, la réponse d'Orange lui fera un éternel honneur. 11 dit, choses qui semblaient inconciliables, tout ce qu'il faut pour sauver son ami et tout ce qu'il faut pour relever la conscience publique; il entre dans les vues de Marnix en envoyant aux états le projet de négociation. D'autre part, en quelques paroles de bronze, il demande si la paix avec l'Espagne peut être autre chose qu'un leurre, s'il ne vaut pas mieux continuer, tête baissée, une lutte impossible, si les opinions, les principes, les croyances, n'ont pas mis un abîme entre les deux peuples, si l'on n'est pas réduit a la nécessité de combattre jusqu'au dernier sang et de se remettre de tout a Dieu. Marnix avait fait cent fois en d'autres temps la réponse a ces questions ; il entendait ses propres paroles lui revenir par la bouche d'un grand homme. Guillaume avait désespéré en 1566, Marnix en 1573; tous deux s'étaient relevés l'un par l'autre. Bientôt ils se virent, la négociation tomba d'elle-même. Dans ces entrefaites, le duc d'Albe était parti des Pays- Bas. En octobre 1574, Marnix, échangé contre Mondragon, retrouve sa liberté après une année qui ne fut qu'une longue agonie.

ET LES GUEUX DES PAYS-BAS si

(Test dans sa prison, et pour ainsi dire sur Techafaud, qu'il commença sa traduction des psaumes en hollandais. La Bible hollandaise naît dans la captivité d'Utrecht, comme la Bible allemande dans la captivité de la Wartbourg. Cette traduction, qui devait être un des fondements de la langue flamande, ne parut que quelques années plus tard. Suivant les paroles de l'auteur, il la continue tantôt en exil, tantôt en prison, tantôt dans la main de l'ennemi, toujours au milieu de mille tourments. Il fît une double version, l'une en prose, l'autre en vers rimes, pour se prêter aux usages du culte. Nulle traduction des psaumes et des cantiques n'a été entreprise dans des circonstances plus semblables a celles d'où naquirent les chants hébreux : un peuple, menacé chaque jour de périr, qui s'appuie sur le bras d'un héros : un homme désarmé, qui renverse le Goliath espagnol. Il est probable que c'est a ces ressemblances de destinées que les psaumes de Marnix doivent en partie cette simplicité poignante 1 et cette sombre flamme du désert qu'il a su le pre-

1 firor*. Van Marnûc, 1 III. p 157

mier découvrir sous les glaces de la langue des Frisons. Marnix lui-même semblait le prophète ou le pontife laïque de la Sion néerlandaise. Il dédie sa Bible aux états. Ceux-ci avaient mérité, par leur admirable constance, que le livre pour lequel tant d'hommes mouraient chaque jour fût placé sous leur sauvegarde. La Bible de Marnix dans le sein des états généraux, c'est la pierre de fondation de la république chrétienne des Provinces- Unies.

Il était temps que Marnix fût rendu au prince d'Orange. Deux frères du prince venaient d'être tués sur le champ de bataille de Mookj on n'avait pu même retrouver leurs corps. Le langage de la mère de Guillaume en apprenant le massacre de ses lils avait été celui de la mère des Machabées : « Humainement parlant, écrivait-elle, il vous sera difficile, étant dénué de tout secours, de résister a la longue a une si grande puissance ; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré l. »

1 Avant de reparaître dans les affaires publiques, Aldep;onde fut employé à une négociât ion de famille, qui montre mieux que tout le reste ce qu'il était pour Guillaume. Les correspondances nouvellemeni publiées ont mis en lumière eette partie obscure de la vie rlnmesli-

Chacun sentait qu'il était temps de recourir a quelque grand moyen de salut pour empêcher la ruine publique. Les regards se tournaient vers les deux hommes qui avaient jusque-la soutenu la patrie. Rendus l'un a l'autre, ils feraient paraître sans doute une force nouvelle.

Une résolution ' digne des anciens Frisons avait traversé l'àme de Guillaume. En 1576, il propose de s'embarquer avec tous ceux qui aiment la liberté, hommes, femmes, enfants, de percer toutes

que d'Orange.D avait la guerre au dedans * encore plus qu'au dehors. Su femme, Anne de Saxe, s'était follement éprise d'un bourgeois de Cologne, que les correspondances désignent sous l'initiale R., el que l'on sait aujourd'hui avoir été le père de Rubens. Anne de Saxe commença par nier ses débordements. Rubens en lit l'aveu. 11 demanda à voir Aldegonde pour le consulter sur un certain poinl de religion el de conscience, car il se croyait sur le point de mourir. On se contenta de l'emprisonner. Orange avait d'abord accepté le conseil de taire passer pour morte Anne de Saxe, après l'avoir emmurée dans quelque donjon; Anne fut reconduite à Dresde el y mourut deux ans après. Marnix est mêlé à tous ces mystères. Loi>quele froid Guillaume s'éprit de la duchesse de Montpensier el renonça au secret pour faire prononcer le divorce, ce fut encore Mardis qui alla apaiser le mécontentement des princes allemands. Il donna le change à l'opinion, en paraissant ne s'occuper que de choi • sir des professeurs pour l'Université de Leyde ; mais, quelque temps après, il épousait solennellement à Heidelberg la duchesse de Montpensier au nom du prince d'Orange. C'était dans l'automne de 1575. 1 Van Loon. Histoire métallique des Pays-Bas.

' Groën van l'iiustorer. Archives, t. V, p. 19 j.

84 MARMX DE SAINTE ALDEGOHDE

les digues, d'ensabler tous les ports, de rendre le sol de la Hollande au vieil Océan, et d'aller, comme un autre Énée, chercher avec ses compagnons, sous un autre ciel, dans les archipels orientaux, une autre Italie. Cette résolution rentre dans le projet d'expatriation de Marnix. On eût abandonné au roi catholique une mer solitaire rendue inabordable , des grèves désertes, des écueils, de vastes marais inaccessibles, a la place d'une nation vivante et indomptée. Au lieu d'effrayer, ce projet, donné en pâture aux esprits, les rassura. On sentit qu'après la défaite il y avait un refuge, et l'on s'attacha a l océan lointain et inconnu comme a l'espérance.

Toutefois, avant d'en venir à ces extrémités, il restait une entreprise a essayer. A mesure que le péril augmentait, que l'abandon devenait plus flagrant, que la puissance espagnole changeait de moyens sans changer de volonté et de but, la nécessité devenait plus évidente de réconcilier les provinces méridionales et septentrionales des Pays-Bas. les Wallons et les Flamands, et de tourner enfin les forces réunies des deux races contre l'oppresseur commun. Longtemps on avait ajourne

cette réconciliation dans la crainte des concessions mutuelles où l'on serait entraîné ; mais le jour était venu où l'intérêt de tous parlait plus haut que les rivalités. 11 s'agissait de se réunir contre l'étranger; la devait être le salut.

Marnix fut naturellement l'âme de celte grande négociation entre les deux races; personne mieux que lui ne pouvait servir a les rapprocher. Les peuples gallo-romains et les peuples germains se trouvaient aux prises sur le terrain étroit des Pays-Bas. Aldegonde appartenait aux uns et aux autres. Français et Wallon par l'origine, il venait de créer le hollandais comme langue écrite; il montrait dans sa personne, dans son génie, l'alliance la plus intime des Belges et des Néerlandais. S'il ne parvient pas a les réconcilier, qui pourra se flatter d'y réussir ?

Ses premières tentatives turent faites en 1574 dans les conférences de Bréda ; mais ces conférences avaient lieu sous l'œil même de l'ennemi. Toute l'habileté de Marnix échoua contre l'impossibilité de se concerter avec les vaincus, lorsque le vainqueur était présent. 11 y avait des Espagnols dans le conseil ; les envahisseurs présidaient a la

80 MA1LMX DE SALNTE-ALDEGU.NDE

négociation; il ne pouvait en sortir qu'une certaine honte chez les opprimés de concourir plus longtemps de leur sang et de leurs armes a la fortune de l'oppresseur. Les Hollandais, libres déjà, s'étaient rencontrés dans le conseil avec les Belges, encore asservis ; la liberté des uns rendit plus frappant l'asservissement des autres. Sans doute plus d'une parole fut échangée entre eux à l'insu du maître présent. Depuis cette époque, un désir de réconciliation perce dans les esprits, il ne faut plus qu'une occasion pour le faire éclater. Cette occasion fut la mort du gouverneur espagnol des Pays-Bas, Bequesens. Avant que l'irrésolu Philippe II lui eût donné un successeur, il y eut une sorte d'interrègne dans la domination espagnole; chacun en prolita pour revenir à son instinct naturel. L'Espagnol court au pillage; Bruxelles, Gand. la Belgique presque entière s'insurge pour ne pas être dévorée vive par les bandes toujours affamées de Philippe II : celles-ci tenaient pour hérétique et traitaient comme tel quiconque pouvait leur servir de pâture \ Dans ce boulever-

1 « Los Espagnols confisquent tout, à tort, à droit, disant que

sèment, les états généraux surnagent encore une fois; ils se rassemblent a Gand. sous le feu de la citadelle, restée au pouvoir de l'ennemi. Le premier instinct fut de s'appuyer sur la révolution hollandaise et sur le prince d'Orange. Déjà Marnix était entré dans l'assemblée avec les pleins pouvoirs de la Hollande et du prince ; il venait tenter a Bruxelles ce qu'il avait accompli a Dordrecht.

Rien, ce semble, n'était plus aisé que de profiter de l'absence de l'ennemi pour se confédérée pourtant nulle entreprise ne fut plus difficile que celle qui était confiée en ce moment à Àldegonde ; il était loin de retrouver la Belgique telle qu'il l'avait laissée dans les années ardentes de 15G0 et de 1567. « J'ai trouvé, écrivait-il, plus d'altérations des cœurs que je n'eusse pensé. » Une génération nouvelle entrait tête baissée sur la scène. La Belgique sortait anéantie de la chambre de torture ; la meilleure partie des ouvriers avait été décimée par le bûcher, par le gibet, par l'exil par la fuite ; les masses d'émigrants avaient emporté

ions sont hérétiques qui ont du bien et ont à perdre, r Correspondance de Philippe II, t. ï. p. 547.

en Angleterre et en Hollande la vieille industrie des Flandres. Déjà commençaient la dépopulation et le silence. Un peuple diminué, exténué, dépouillé, glissait furtivement au pied des tours et des beffrois muets de Bruxelles, d'Anvers, de Bruges, ombre du peuple fier, indomptable, qui avait élevé a la liberté communale ces gigantesques remparts. Grâce au duc d'Albe, peu d'années avaient suffi pour ce changement. La nation était ou absente ou hébétée de supplices et de peur; la voix publique semblait pononcer le mot fatal : « Il est trop tard. »

Une seule ville s'était relevée avec l'ardeur première de 1566, augmentée plutôt que domptée par le souvenir des supplices. C était Gand, qui s'efforçait alors de devenir la Genève du nord. Malgré tous les meurtres, la réforme s'était retrouvée la, sous l'échafaud; elle avait vu de trop près son adversaire pour ne pas être convaincue que, si elle ne le détruisait, elle en serait détruite. La se relevait implacable la révolution religieuse, bien décidée a rendre au catholicisme guerre pour guerre. Les deux chefs des novateurs, Hembise et Ryhove, n'avaient pas eu de peine a faire

comprendre aux réformés que nulle composition n'était possible avec l'Église opposée, que plus ils étaient isolés, plus ils étaient certains d'être extirpés, s'ils ne profitaient a leur tour de leur victoire pour accabler l'intolérance de leurs adversaires par leur propre intolérance. On a accusé Marnix d'avoir secrètement poussé ce parti extrême; son nom se trouve en effet mêlé a ceux deRvhove et de Iîembise dans les imprécations populaires des catboliques et dans les poésies flamandes de Garni. Je ne sais ce qu'Aldegonde pensait sur la nécessité de retourner contre le catholicisme les armes catholiques; mais il est certain que la levée de boucliers du protestantisme àGand fut pour lui a ce moment un immense embarras. 11 dit lui-même qu'il eut a combattre le ressentiment légitime des siens, et qu'il le tit au point de leur devenir suspect. Je le crois volontiers. Le protestantisme avait été écrasé par le duc d'Albe comme parti politique chez les Belges. Loin de réveiller les hostilités de croyance, Marnix ne pouvait que se proposer une chose : maintenir l'union, repousser l'ennemi \

" Ceci est trt'S-neUemenl établi dnns le quatrième volume de la

On voit en effet Guillaume et Aldegonde porter incessamment la main a leur œuvre de pacification. Ils réparent l'alliance a mesure qu'elle se détruit d'elle-même1. A ce moment, ces hommes étaient de deux siècles en avant de leurs contemporains; tous deux ont voulu pacifier le seizième siècle avec les idées de tolérance du dix-huitième. Ils ont (enté de donner a leur époque la constitution morale d'une époque plus humaine: c'est la qu'ils ont échoué.

Les masses du peuple belge ayant disparu de la place publique, tout allait dépendre de l'attitude de la noblesse et du clergé. Qu'étaient devenus les ardents amis d'Aldegonde au temps de la signature du compromis des nobles? Beaucoup étaient morts pour leur cause, un plus grand nombre l'avait reniée, et ceux-là avaient racheté leur signature en donnant aux autres l'exemple de l'empressement a la servitude. Tous étaient embarrassés de serments opposés. Marnix harcelait

Correspondance de Guillaume, encore inédit, et que M. Gachard a bien voulu me communiquer eu épreuves.

1 Correspondance de Guillaume. « Comme ledit seigneur prince m'écrit de sa main propre, s'ils savaient moyen de taire perdre le public en une cuillerée d'eau, ils ne le laisseraient point. »

de lettres et de petits écrits ! les âmes affaissées; il s'obstinait a rallumer chez les morts l'étincelle de liberté, tout en avouant que l'on sentait déjà chez les meilleurs le travail de la servitude et que le joug avait déjà durci la peau sur les épaules, « si bien, ajoutait-il, qu'ils aiment mieux se perdre sans nous que se sauver avec nous. »

La vérité est que ces hommes subissaient à la fois une double peur, celle de se compromettre avec l'Espagne qu'ils voulaient pourtant chasser, celle de fortifier une révolution où ils cherchaient leur appui et dont ils craignaient le retour, c'està-dire qu'ils poursuivaient un but sans en vouloir les moyens, et ils ne craignaient rien tant que l'instrument qu'ils se résignaient a employer. L'expérience que les nobles avaient faite depuis le compromis les avait glacés d'effroi. Ils avaient vu une chose dont ils ne s'étaient jamais doutés auparavant, c'est que sous leurs premiers débats superficiels il y avait au fond la lutte de deux Égli-

* « Nos litleris et libellis quantum pôssumus eorum animos a<l libertatis studium acceiulimus. » lllustriwn et clarorum virorum Epistolœ selectœ editœ a P. Bertio, 1617, p. 695. Ce recueil renferme plusieurs lettres importantes rie Marnix.

îtë MARMX DE SATNTErALDEGOHDE

ses, et ils n'avaient pas en de peine a reconnaître que la plus ancienne était un frein incomparablement meilleur pour tenir les peuples en bride ; leur plus grande terreur était de voir ce frein disparaître. Ils avaient peur, s'ils secouaient le joug de l'Espagne, de subir celui de la réforme, ou, s'ils refusaient de s'allier avec la réforme, de redevenir la proie de l'Espagne. Le résultat de ces incertitudes était une incapacité absolue d'agir qui les livrait d'avance poings liés a l'ennemi, et avec eux la nationalité des Belges comme celle des Hollandais. Pour ce qui restait des masses du peuple, elles avaient fini par retrouver un fils du comte d'Egmont, et elles en avaient fait aussitôt leur général, sans rechercher s'il ne les vendait pas. Le nom leur suffisait.

Pour dominer les difficultés que rencontrait le projet d'alliance, la principale ressource était dans l'union de Marnix et de Guillaume. Cette intimité n'avait jamais été plus étroite. Quand le Taciturne envoyait ses manifestes aux états . il faisait une chose qu'aucun prince n'avait faite avant lui. Il envoyait a son ami plusieurs blancs seings, afin que celui-ci pût corriger, retrancher, ajouter ce

qu il voudrait dans la lettre, d'où il résulte que quelquefois, dans les paroles écrites de Guillaume d'Orange, il est difficile de reconnaître ce qui vient de lui et ce qui vient d'Aldegonde. Ces deux esprits s'étaient fondus et mêlés comme deux nobles métaux. Pour l'un comme pour l'autre, il s'agissait de faire passer dans les provinces du midi, accablées par la défaite et l'invasion, l'àme de la révolution triomphante ; il fallait replacer a leur rang de bataille les torturés du ducd'Albe.

Quand les peuples commencent a s'abâtardir, ils conservent souvent encore une grande force physique, a la condition toutefois qu'on les emploie dans le sens de la tyrannie; mais ils sont impuissants dès que vous voulez les faire servir à la liberté : c'est la le phénomène qu'on observait chez les Wallons. Ils formaient d'admirables troupes quand ils suivaient la tyrannie espagnole ; merveilleux instruments d'oppression contre euxmêmes, ils semblaient se dissoudre quand on les rangeait du côté de la liberté. C'est ce que Guillaume avait observé mieux que personne, et pourtant il ne désespérait pas de refaire cette nationalité ainsi entamée. Il veut la réparer en la jetant

dans la mêlée, surtout eu lui fermant toute retraite. De la un appel constant a la patrie, aux énergies cachées sous une décadence précoce. Plus de demi-moyen, plus de lâcheté dissimulée sous le nom de modération : un grand acte qui interdise le retour ! Si jamais diplomatie prit un caractère héroïque, ce fut celle-là. Au nom du Taciturne, on se figure d'ordinaire une politique toujours cauteleuse, un voile toujours tendu ; l'on voit au contraire ici comment un seul homme peut relever un peuple dont la dégénération a commencé, et tout cela avec quel bon sens intrépide, et, comme il le dit, avec quelle rondeur de conscience!

a On faisceau, étant délié en plusieurs petites verges ou baguettes, se rompt bien aisément ; mais quand il est trèsbien conjoint et lié par ensemble, il n'y a bras si robuste qui le puisse forcer. Ainsi pareillement, si vous vous tenez joints et unis comme nécessairement vous ferez si vous suivez mon conseil, et que par votre déclaration vous établissiez une obligation entre tous de maintenir ce fait jusqu'au dernier homme, toute l'Espagne et l'Italie ne sont suffisantes pour vous faire mal.

« En outre, vous donnerez à tous vos amis et bienveillants occasion et cause de se déclarer de votre côté. Les princes d'Allemagne, les seigneurs et gentilshommes de

France, même la reine d'Angleterre, et Ions les antres potentats delà chrétienté, qui ci-devant ont vu avec compassion vos misères et afflictions, n'ont voulu toutefois y mettre la main; car ils ont toujours pensé, puisque vous le souffriez volontairement, qu'il n'y avait raison de vous tirer hors.

« Je vous assure bien qu'il y en a une infinité qui jugent que toute cette affaire que vous avez entreprise réussir;! finalement en fumée, puisqu'ils voient qu'ils n'y a nulle déclaration manifeste qui oblige les uns aussi bien que les autres, et qui vous empêche de reculer, et plusieurs font ainsi difficulté de s'en mêler. Mais au contraire, quand ils verront que vous vous êtes déclarés en la façon susdite, il n'y aura personne qui n'accoure à votre assistance et vous demeure lidèle jusqu'à la dernière goutte de sang, outre que par ce moyen vous vous acquerrez de par tout le inonde gloire et réputation d'hommes courageux et magnanimes 4. »

De semblables paroles, soutenues chaque jour par tout l'art de Marnix, avaient fini par gagner la cause de l'alliance. Le 15 novembre 1576, Marnix eut la gloire de signer le premier, au nom de la Hollande, le traité de réconciliation entre les deux races. Un avenir magnifique se lève sur la conic-

1 Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 144, 148,

'.M, .MAKMX ])K SAINTE-ALDEGOSDE-

dération des Pays-Bas. Armés les uns contre les autres, ils avaient tenu tête a l'Espagne ; que ne pourront-ils désormais, unis et confondus? Marnix put se dire ce jour-là qu'il les avait conduits au port : illusion sublime qui devait durer a peine quelques jours!

POURQUOI LA REVOLUTION HOLLANDAISE k REUSSI

Une révolution qui a triomphé de la force n'est encore qu'a son début, car d'autres genres de périls tout différents se présentent et l'assiègent. Si elle y résiste, alors seulement on peut dire qu'elle a vaincu. Au lieu de continuer a la combattre en face, l'adversaire la (latte, la caresse, l'amuse. Le lion qui n'a pu être dompté par la violence, il faut l'apprivoiser par des caresses. Cette règle se retrouve dans l'histoire des Pays-Bas, et Philippe II, tout inflexible qu'il était dans le principe, a su changer à propos d'armes et de moyens.

Pour entrer dans cette nouvelle phase, il cherche autour de lui un gouverneur qui sache séduire comme le duc d'Albe a su châtier. Après une longue hésitation, son choix se fixe sur don Juan d'Autriche; il ne pouvait mieux faire. Don Juan, c'était la grâce même. Que répondre au vainqueur de Lépante, jeune, radieux, presque candide", précédé de sa renommée orientale, qui entre déguisé dans les Pays-Bas et se glisse a l'oreille des états généraux pour leur dire en souriant sur le seuil : « Messieurs, aidez-moi, je vous prie, conseillezmoi; aidez-vous vous-mêmes et regardez devant vous ; vestez-vous de ma robe et de ma peau ; vestez ma personne, et moi la vôtre? » Le pis est qu'en parlant ainsi don Juan était a moitié dupe de ses discours ; après la parole toujours ironique et sanglante du duc d'Albe, le moyen de résister à ce langage enchanteur? 11 le faut cependant; mais qui l'entreprendra?

Marnix jugea que c'était fait de l'union, s'il ne démasquait d'emblée Philippe II, rajeuni et caché sous le masque de don Juan. Le long travail de la confédération serait détruit sans retour, car déjà le plus grand nombre n'attendait que l'occasion

de paraître dupe avec quelque semblanl de sincérité. De ce moment, Marnix s'étudie a contreminer l'œuvre souterraine de don Juan, et a mettre à nu sa candeur affectée. Il trouve le chiffre des lettres du prince, qui démentaient toutes ses paroles : ce fut un premier coup pour la renommée de don Juan. Viennent ensuite une série de discours, d'avertissements, d'écrits de Marnix, qui achèvent de dévoiler le rôle que don Juan consentait a remplir. Le vainqueur de Lépante ne se releva pas de ces coups répétés. Amoureux de popularité, il sentit qu'il était perdu dans l'opinion de tous. Le glorieux don Juan d'Autriche expire désespéré sous les coups envenimés et la parole meurtrière de Marnix. Voici une partie d'une de ces lettres d'Aldegonde faite pour retentir dans les états ; je me résigne difficilement à mutiler d'aussi lières paroles .

« Vous alléguez que force lui est de gouverner par bénévolence : certes, s'il en est ainsi, il est donc forcé clément. Or, vous savez comment force ou contrainte et bénévolence s'accordent. Un lion se trouvera bien forcé d'être doux, étant en cage bien enchaîné, garrotté, par toutes les mines ou caresses qu'il sait faire. J'estimerais mal conseillé

celui qui voudrait se mettre sous ses pattes, espérant que par force il deviendrait doux et paisible. Et même il semble qu'il n'y ait argument ni raison qui puisse plus efficacement conclure au contraire, car les rois n'oublient jamais l'injure qu'on leur a faite, à raison de quoi est très-bien avisé par le sage Salomon que IHre du roi est le messager de mort. Plus grande est l'injure, plus grand est aussi le courroux et la passion de la vengeance. Or il n'y a au monde injure plus grande que Ton puisse faire à un roi, que de le ranger à tel terme, qu'il soit forcé par ses propres sujets d'user de bénévoleuce malgré qu'il en ait; car, si les particuliers estiment promesses estorquées par force être de nulle valeur, que jugerons-nous d'un roi espagnol nourri en telles grandeur et majesté? Pensons-nous qu'il se laissera amener là qu'il soit forcé de quitter la force pour embrasser la bénévolence de ceux desquels il se sent outragé de l'injure la plus grande qu'il puisse recevoir?

« Qui en France ou par deçà eût cru que le roi Charles IX n'eût gardé sa foi inviolable à l'amiral, lequel il ne nommait autrement que père ? au roi de Navarre, auquel il donnait sa propre sœur? Et tous les avis presque de tout le monde s'y accordaient ; mais je laisse les autres, et, pour éviter toute prolixité, je dirai seulement que si l'on me peut alléguer un exemple seul, depuis que le monde est monde, qu'un roi ayant été contraint par ses sujets de quitter la force ait gouverné par bénévolence, je suis content de croire que le roi d'Espagne oubliera toutes choses passées et usera dorénavant de clémence et. douceur

plus que roi jamnis ne fit au monde. Mais je veux laisser toute conjecture et venir aux démonstrations. Je crois que vous m'accorderez que quand don Juan vous présentera le gouvernement de ce pays tel et en telle forme qu'il était du temps de l'empereur Charles-Quint de bien heureuse mémoire, il n'y aura personne des états qui veuille ou ose s'y opposer, puisque en toute capitulation il semble qu'ils ont eux-mêmes mis ce pied et cette forme en avant ; don Juan et le roi même déclarent que telle est leur intention. Ceci n'est plus conjecture; là est la certaine volonté el résolution des uns et des autres.

« Or, je vous prie maintenant, considérez par qui et de quel temps ont été bâtis les placards dont tous ces maux sont ensuivis. N'est-ce pas du temps de Charles? Et toutes les persécutions dressées contre les pauvres gens de la religion, puisque le nom seul en est si odieux que l'on n'en veut ouïr parler? Venons au gouvernement politique. Qui a bâti la citadelle de G and et la citadelle d'Utreeht? N'est-ce pas l'empereur Charles?

« Il faut donc dire que par cette paix don Juan pourra bâtir autant de citadelles qu'il lui plaira, car l'empereur Charles, quand il lui a plu, n'a-t-il pas fait guerre et paix, levé armée par terre et par mer, sans avis ou consentement des états ? Le même pourra donc faire don Juan au nom du roi. Et n'a-t-il pas mis telles garnisons et forteresses es villes frontières comme il lui a plu ? Il faudra donc accorder le même à don Juan? Et quand ceci sera fait, je vous prie, quels moyens auront les états de s'on-

poser à ses desseins, ou quand pourront-ils empêcher qu'il ne prenne par la tète ceux qu'il lui plaira, puisque l'empereur Charles a eu cette même puissance * ? »

Cette lettre de Marnix est digne de celle d'Orange : eux seuls parlaient ce langage. Où le génie et l'accent précis de notre idiome se sont-ils mieux révélés? On dirait que la liberté même a adopté au seizième siècle la langue française pour y imprimer le sceau de ces grands hommes. Changez quelques tours surannés : a combien de traits ne reconnaît-on pas déjà la parole de Rousseau et de Mirabeau? Comment cette grande langue diplomatique, qui jaillit ici du rocher, est-elle devenue ce petit flot de paroles obliques où semble expirer de nos jours la langue française?

Ce n'était pas seulement la séduction de don Juan qui était un danger ; la révolution avait pris pour base la souveraineté du peuple, c'est-à-dire le suffrage de tous pour la liberté de tous. C'est au nom de ces deux principes fondamentaux de la réforme qu'on va désormais la combattre. Les sept provinces protestantes s'étant unies aux dix pro-

1 Correspondance de Guillaume le Taciturne. 1. III.

vinces catholiques, les ennemis découvrirent aisément qu'an nom de la majorité ils pouvaient anéantir la révolution par sa victoire même. Si dix l'emportent sur sept, il devait suffire de poser la question pour que la réforme tînt a honneur de disparaître. La première règle d'arithmétique devait en décider. Ce fut un des moments les plus périlleux pour la liberté, mise en demeure de se livrer en vertu de ses propres doctrines. Sitôt qu'une révolution est victorieuse . de tous côtés l'invitation lui est faite de périr pour l'honneur de son principe, et il est rare que cette invitation ne réussisse pas auprès du grand nombre.

Rien ne jette plus de lumière sur ce point que la conférence secrète qui fut ménagée entre les deux camps; elle eut lieu en mai 1577, et il en reste1 une sorte de procès-verbal qui semble être de la main de Marnix lui-même. D'un côté se trouvaient les chefs politiques du parti catholique, assistés des théologiens des universités; de l'autre, Orange, Marnix, Van der Mylen et quelques affidés Les envoyés de Philippe II connaissent déjà

l'art d'enchaîner, d'anéantir les peuples sans avoir l'air de toucher à aucune question sérieuse. Dans le temps qu'ils portent le coup fatal, ils semblent effleurer a peine un incident, une difficulté de forme. Cet art, tout puissant de nos jours, échoue devant l'énergie et la finesse d'esprit de Guillaume et d'Aldegonde. On vit la de subtils juristes aux prises avec de véritables novateurs, qui, retranchés dans la netteté même de leur situation, demeurèrent invincibles.

Il est impossible d'être plus souples, plus humbles que ne le furent les agents du catholicisme et de l'Espagne. Ils affectent de craindre la guerre. Du côté des réformés, le ton est fier, précis, net. un peu méprisant. On s'y vante de son petit nombre. « La guerre! s'écrie Guillaume. Qu'estce que vous craignez? Nous ne sommes qu'une poignée de gens, un ver contre le roi d'Espagne, et vous êtes quinze provinces contre deux. Qu'avez-vous a craindre? »

Pour mieux masquer le débat, les docteurs catholiques parlent latin. Aldegonde les suit dans cette langue; toutefois les assistants sentaient que le mot capital n'avait pas encore été prononcé. 11

s'agissait de sommer enfin la révolution de disparaître au nom du suffrage universel, ou, comme on le disait alors, de ['universalité. Le parti espagnol se prépare a employer cette grande arme ; mais il le fait d'abord par une insinuation indirecte que M. de Grobbendonk laisse tomber négligemment en ces termes : « Promettez-vous de vous soumettre a tout ce que les états généraux ordonneront? » Guillaume, comme surpris de laques tion et pour se donner le temps de bien mesurer l'embûche, répondit avec une hésitation jouée : « Je ne sais. » Son adversaire s'empressa de tirer la conclusion de cette incertitude apparente. « De sorte, dit-il, que vous ne voudrez pas accepter la décision des états? » Orange, avec une circonspection nouvelle et afin de peser une dernière fois sa réponse : « Je ne dis pas cela; mais telle pourrait être la réponse, que nous l'accepterions; telle aussi que non. » Le parti catholique jouit un moment de l'embarras de cet aveu, et, voyant que la révolution allait être prise au piège, M. de Grobbendonk insiste; il reprend avec la certitude qu'il frappe le coup décisif : « Vous ne voudriez donc vous soumettre aux états touchant l'exercice de

lus POURQUOI

la religion'/ — Non, certes! » s'écria Grange, sortant enlin de sa circonspection accoutumée et avec la force d'un homme qui parle au nom d'un peuple invincible ; puis, remarquant quelle impression de satisfaction vaniteuse, mêlée d'effroi, a produite sa réponse, il ajoute sur-le-champ ces mots sans réplique : « Car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous voulez nous extirper, et nous ne voulons point être extirpés. — Ho! dit le duc d'Arschot, il n'y a personne qui veuille cela — Si fait, certes, » dit Guillaume.

Par ce mot, l'embûche tombait d'elle-même. Ce fut alors le tour des docteurs. Les révérends pères ne savaient par où prendre ces rudes loups de mer. Pour se débarrasser des inflexibles monosyllabes du Taciturne, ils ramenèrent la discussion en latin; mais ils ne purent se contenir, comme avaient fait les diplomates, et livrèrent ainsi la pensée de leur parti. Le docteur Gail s'avança jusqu'à dire que les états qui avaient proclamé la liberté de conscience pouvaient l'abolir. Aldegonde répondit qu'il était question d'un serment, non d'une loi : il établit le principe moral de la question, et renia pour juges ceux qui ve-

naient de montrer a nu les passions de leur cœur. La liberté d'esprit, conquise par le sang, seraitelle de nouveau jouée a croix ou pile, quand tout le monde voyait que les dés étaient pipés d'avance? Sur ces mots, la conférence fut rompue; la liberté était sauvée.

Elle venait d'échapper au piège le plus subtil qu'il soit possible de lui tendre , n'ayant point voulu périr, malgré l'invitation précise qui lui était faite au nom du suffrage universel. Et quel avait été le secret chez ces hommes pour se débarrasser des trames tendues incessamment autour d'eux? Un secret très-simple : la ferme volonté de vaincre ; le respect de leur propre cause, qui ne leur permettait pas de remettre au hasard le fruit du sang et des larmes ; la résolution inébranlable de ne pas sacrifier la chose à l'ombre, le fond a la forme, la liberté a son nom. Victorieux par le sang des peuples, ils eurent l'indignité de ne pas céder leur victoire a une'réclamation de la logique. Ce qu'ils avaient gagné par l'héroïsme, ils furent assez endurcis pour ne pas vouloir le livrer a la ruse. A toutes les subtilités des vaincus, ils répondirent : Je le maintiendrai. Ce fut leur

devise. En un mot, ils ne voulurent pas être extirpés : éternel sujet d'accusation auprès de ceux qui voulaient qu'ils le fussent !

11 y avait une autre raison qui faisait que ces hommes étaient difficilement dupes; enveloppés dans un mensonge perpétuel, dont nous avons vu la source et qui renaissait de lui-même, on pouvait les assassiner, non les tromper. Pourquoi? C'est qu'ils avaient une étoile, une boussole; ils voyaient toute chose a la lumière des questions religieuses. Aussi est-il frappant combien les petits pièges , les savantes habiletés perdaient leur valeur auprès d'eux. 11 n'est qu'un moyen pour s'orienter dans la nuit : regarder en haut, et c'est ce qu'ils faisaient. Ils regardaient vers le ciel. Ce fut surtout le rôle constant de Marnix au milieu des affaires; il éclairait la diplomatie des lueurs de la réforme, et il ne laissa pas la révolution s'égarer un moment. On l'appelait le voyant, le prophète1 de la cause; il le fut en effet dans toutes les grandes occasions.

Je me suis demandé souvent pourquoi, malgré

1 Verheiden, Elogia Theologorum, p. 143.

le progrès de la civilisation, il est si facile de tromper de nos jours les hommes assemblés, pourquoi il est sans exemple qu'on n'y ait pas réussi toutes les fois qu'on s'est donné la peine de le vouloir, et je n'en vois d'autre raison que la grossièreté des idées dont la plupart des hommes sontoccupésaujourd'hui, et qui sont telles, qu'elles abâtardissent en eux toutes les facultés nobles, c'est-à-dire celles qui sont le plus naturellement les sentinelles de l'âme. Les esprits rampent. Qu'y a-t-il d'étonnant, s'ils tombent dans toutes les chausses-trappes dont on embarrasse la terre?

L'histoire hait les dupes ; elle les met presque au rang des coupables, et ce n'est qu'une demiinjustice. Être abusé, c'est presque toujours le signe d'une situation fausse. Un degré de plus d'intégrité de votre part, et vous n'eussiez pas été trompé. Un homme entier dans sa cause a mille avertissements secrets. Un certain état de santé morale, de véracité native, révèle chez autrui la fraude, comme il est des substances qui révèlent au contact le poison que d'autres renferment.

Troisième épreuve de la révolution victorieuse, la liberté : elle devient incontinent entre les mains des adversaires une arme contre la liberté. Le principe de la tolérance, jeté dans le monde par la réforme, est aussitôt retourné contre elle par ses ennemis, et voici la situation qui en dérive. La où le catholicisme est le plus fort, il écrasera la réforme ; la où il est le plus faible, la réforme, en vertu de ses principes, devra le respecter et lui donner le temps de se réparer. L'un conserve le droit de tout reconquérir, l'autre s'engage a tout supporter. C'est la ce qu'on appelait tolérance au seizième siècle, par où l'on voit quelle difficulté s'offrit, dès le commencement, aux novateurs. Accorder la liberté pleine et entière a une église qui jurait de détruire le protestantisme, c'était pour celui-ci une tentation de magnanimité qui lui fut conseillée par beaucoup de ses docteurs : faute sublime qui, en lui donnant la couronne

dans le ciel, n'eût pas manqué de le ruiner pour jamais sur la terre. Le protestantisme des Pays- Bas fut moins chrétien que politique. 11 rendit à son ennemi guerre pour guerre, et, lui empruntant ses armes terrestres, il lui arracha une partie de la terre. Tel fut l'esprit de Calvin, continué par le Taciturne et Àldegonde : ils ne se contentèrent pas de la possession du ciel pour le règne de leurs doctrines; ils voulurent leur donner l'autorité ici-bas, et ils y réussirent.

Lorsque la question fut posée aux principaux chefs de l'église réformée, — si l'on devait observer la paix de religion avec les catholiques, — Marnix fit au nom de l'église hollandaise une réponse digne des maximes les plus humaines du dix-huitième siècle : « Gardez vos engagements envers tous ; la violence ne saurait remplacer le droit. Abolir un faux culte est une chose excellente, si elle a lieu par des voies légitimes. » Et pourtant, lorsque les états de Hollande interdirent le culte catholique, il n'est pas moins certain qu'il applaudit et contribua a cette interdiction.

Une contradiction pareille s'explique par les

propres paroles de Guillaume d'Orange dans son

Apologie : « Les états généraux ont appris, par les insolentes entreprises et trahisons des ennemis mêlés parmi nous, que leur état est en danger de ruine inévitable, s'ils n'empêchent l'exercice de la religion romaine... 11 n'est pas raisonnable que telles gens jouissent d'un privilège par le moyen duquel ils ont voulu livrer le pays aux mains de l'ennemi. » Nul doute qu'au début le prince d'Orange et Aldegonde ne se fussent contentés de la liberté de conscience : c'était la leur doctrine et le drapeau sous lequel ils s'étaient rangés; mais quand ils revirent les Espagnols tout sanglants des massacres des Flandres, ce fut bien force de comprendre que tout parti qui au seizième siècle se contentait de la liberté de conscience était immanquablement ruiné d'avance.

C'est qu'entre deux religions inconciliables, dont l'une jouit d'une domination antique, et dont l'autre est née d'hier, nulle paix véritable n'est possible, la première ne pouvant renoncer a recouvrer la domination absolue, ni la seconde a l'espoir de l'acquérir, d'où il arrive que toutes les promesses que ces religions se font du bout des lèvres sont immédiatement démenties par les

faits. Celle qui n'opprime pas est nécessairement et infailliblement opprimée. Pour que la tolérance devienne effective, il faut que l'espérance de tout conquérir soit arrachée a Tune au moins de ces églises, et cela ne se peut que si l'inutilité de ses efforts lui a été démontrée par des expériences salutaires, après quoi elle se résigne a voir a côté d'elle son adversaire, qu'elle désespère de détruire. 11 peut aussi arriver que des croyances ennemies qui se sont déchirées l'une l'autre pendant des siècles finissent par rencontrer un ennemi commun dans la philosophie et la raison humaine : alors ces deux religions, non contentes de se tolérer, s'entr'aident, elles s'étayent mutuellement. Personne n'en était la au seizième siècle.

Il en résulte que la tolérance, qui a pu devenir un principe de gouvernement dans notre époque, n'était rien qu'une théorie de philosophie, une abstraction métaphysique, a l'époque dont nous parlons. En vain les hommes, harassés de la lutte, faisaient des traités par lesquels la paix était assurée aux deux religions. Dès qu'il s'agissait de pratiquer cette paix, l'impossibilité naissait de toutes parts. Après quelques semaines dépreu-

ves, et lors même que l'union était le plus désirable, chaque jour on devenait plus odieux les uns aux autres. On ne savait point respecter profondément ce que Ton abhorrait le plus. La franchise de la foi inspirait la franchise des haines. Comment le catholique et le protestant auraient-ils vénéré l'un dans l'autre le culte de l'enfer? Ces idées de nos jou~s hurlent avec le seizième siècle. En rapprochant leurs églises , les hommes des Pays-Bas s'étaient placés au milieu de tentations de violence auxquelles il était impossible qu'ils résistassent. Bientôt ils s'aperçurent qu'en se réunissant ils s'étaient trompés d'ennemis. Le véritable adversaire de chaque faction religieuse, c'était la religion opposée.

Dès qu'une religion était dominée par l'autre, elle réclamait la liberté. A peire l'avait-elle obtenue, elle prétendait a la domination : les catholiques parce qu'ils y étaient accoutumés, les protestants parce qu'ils n'avaient de sécurité que là où ils régnaient, et nul ne se contenta même un moment de l'impunité.

On a vu que la violence seule fut en état d'extirper des provinces méridionales le germe du pro-

testantisme : il serait plus facile de montrer que partout où le protestantisme a laissé la liberté a l'église ennemie , il n'a pas tardé à disparaître déshonoré. On a accusé d'intolérance l'Angleterre, la Hollande, la Suisse, l'Allemagne du seizième siècle. Comment ne voit-on pas que l'intolérance était au fond de tous les cœurs? La liberté de conscience, c'était l'utopie. Quiconque prit cette utopie pour une réalité et voulut y asseoir un gouvernement croula sur-le-champ dans le vide.

En un mot, la question était ainsi posée : l'ancienne religion immuablement résolue a extirper tout ce qui n'était pas elle, la nouvelle sommée, au nom de son principe, de se laisser étouffer sans résister; chez l'une l'offensive, chez l'autre la résignation. Dans ces termes, l'issue était évidente et le résultat ne pouvait se faire attendre. Si la religion nouvelle eût pris pour règle d'épargner l'ancienne, nul doute que dans un temps donné celle qui épargnait son adversaire n'eût disparu devant celle qui ne perdait pas une occasion de l'anéantir. Reprocher au protestantisme naissant son intolérance, c'est lui reprocher d'avoir voulu vivre. 11 prit au catholicisme ses armes, il

sut frapper comme il était frappé, et c'est ainsi qu'il donna pour base a son église l'Angleterre, la Suède, la Hollande, la Suisse, une partie de l'Allemagne et de la France Par tout autre moyen, la réforme, bientôt réduite a un parti de sectaires chargé des opprobres de l'anathème, n'eût pu trouver un coin de terre pour s'y réfugier. Théodore de Bèze, plus littérateur que théologien, conseillait cette politique d'ascétisme. Les états de Hollande, soutenus par Marnix, furent, ce semble, des théologiens mieux inspirés. A Leyde et dans l'union d'Utrecht, ils votèrent unanimement l'interdiction de l'ancien culte, et par la ils donnèrent au nouveau le temps de croître sans péril.

Voila comment la révolution hollandaise rompait une a une les mailles du filet dans lequel ses adversaires prétendaient l'envelopper dès l'origine, et ce qui frappe dans cette lutte, c'est le bon sens imperturbable. De quelque manière que l'on s'y prît, séduction, grâce, suffrage universel, liberté de conscience, on ne put jamais convaincre ces hommes que la logique exigeait qu'ils livrassent leur cause, qu'ils étaient engagés par leur victoire a s'avouer vaincus, et que, s'ils avaient

gagné la liberté, c'était uniquement pour la perdre. Ces têtes dures se refusèrent jusqu'à la dernière extrémité a de pareilles conclusions. C'est, je pense, que ces hommes grossiers s'attachaient aux résultats et point a la lettre, qu'ils ne regardaient pas les conquêtes morales de leur révolution comme une expérience a faire, mais comme un acte de foi, une œuvre de Dieu irrévocable, inaliénable, qu'ils n'avaient pas le droit de remettre en doute; du reste, s'inquiétant peu de paraître illogiques s'ils sauvaient la vérité, renonçant aisément au triomphe des mots, mais inébranlables sur les choses.

Dès qu'il fut évident que la réforme ne se laisserait pas extirper par le catholicisme sous le prétexte de la liberté de conscience, la pacification de Gand fut rompue au fond des cœurs1. On s'était promis réciproquement l'impossible en s' engageant a respecter ce que l'on méprisait le plus. De toutes paris, l'union est rejetée par l'opinion avant de l'être officiellement dans les actes publics, et, comme il arrive après que l'on a tenté

( ronlcficii, t«i nmiis urgcantur, cujusvis jugum subibunl. — Lan* guctj Epist.

des rapprochements de ce genre, on éprouvait les uns pour les autres un redoublement d'aversion. Il y avait cette différence dans la violence des uns et des autres, que chez les catholiques elle semblait une sorte de droit acquis par la possession, — chez les protestants une nouveauté qui en devenait plus impossible a supporter. Aussi les catholiques furent-ils les premiers a rompre une trêve abhorrée. Ils le lirent dans l'acte de la confédération d'Arras, manifeste où respirent enfin librement les haines que Guillaume et Marais avaient tenté d'assoupir. Comme il n'est rien de plus douloureux pour les hommes que d'être assujettis a des institutions ou a des idées qui leur sont supérieures, on voit par le langage des partis catholiques et protestants tout ce qu'ils avaient souffert moralement sous le règne passager des principes de tolérance auxquels n'avaient pu s'élever ni les uns ni les autres ; ils rentrèrent dans l'ancienne barbarie avec une sorte de volupté. Le signal est un redoublement de reproches et d'invectives.

A ce moment, les deux races se séparent avec éclat. Comme deux lïeuves qui se touchent a leurs

sources se dirigent pourtant vers deux mers opposées, ainsi les Hollandais et les Belges, qui se touchaient a leur berceau, se précipitent d'un cours égal, les uns dans la liberté, les autres dans la servitude. Et chacune de ces races éprouve au milieu de la misère publique cette paix et celte joie que l'on ressent toujours quand on rentre dans son caraclè-e et dans sa nature propre. Les provinces wallonnes* le Brabant, l'Artois, le Hainaut, rentrent d'elles-mêmes dans le catholicisme, et, par une conséquence nécessaire, dans le sein de la monarchie espagnole. Le seul point par lequel elles tenaient a l'ordre nouveau était la réforme. Cet anneau rompu, elles retombent aussitôt dans l'ancien vasselage. La nationalité s'engloutit, mais l'orihodoxie est sauvée.

Ces provinces s'épuisent désormais a enchaîner de leurs chaînes leurs anciens alliés : elles redeviennent esclaves, mais du moins elles ne sont plus partagées entre deux directions contraires; — un reste de nationalité qui les pousse a l'indépendance, une église qui les ramène au joug. C'est une erreur de croire que la servitude soit toujours douloureuse pour les peuples. L'esprit de suite

leur est tellement nécessaire, que la servitude leur devient douce quand tous les éléments sociaux concourent a cette servitude, et quand surtout la religion s'accorde avec elle et la décore. On voit alors peu a peu se produire dans l'état une sorte d'harmonie semblable a la mort, et les peuples goûtent l'esclavage, sinon avec volupté, du moins sans douleur.

Tel fut l'état des provinces wallonnes et de la Belgique pendant plus de deux siècles, sans que dans cet intervalle aucune grande crise ait attesté une souffrance vive dans les masses ; elles montrèrent une infatigable patience a subir le joug, parce qu'il était d'accord avec le principe de leur foi, et rien n'importe plus aux peuples que de se sentir d'accord avec eux-mêmes. Jl n'y a guère que les contradictions violentes qui leur soient vraiment odieuses. Longtemps tourmentée par la contagion de l'esprit novateur, cette société, enfin revenue aux croyances de Philippe IJ, revient naturellement a son empire. Elle a trouvé son centre de gravité dans la servitude ; elle va s'y reposer deux siècles et demi.

D'autre part, avec un semblable esprit de suite,

la Hollande et la Zélande. dégagées enfin de tout lien avec l'ancienne église, se précipitent d'un mouvement pareil vers un nouvel ordre politique, et ces peuples mettent a rejeter la servitude la même patience admirable que les au 1res a la supporter. Ceux-là donnent quatre-vingts ans de misère, de lamine, d'exil, de bannissements, de guerres a leur cause, sans demander un seul jour leur salaire, tant il est doux de combattre pour une idée morale! 11 est véritablement frappant que cette poignée d'hommes, les plus positifs de tous, comme on dit aujourd'hui, n'aient pu être ni lassés, ni rebutés par aucun sacrifice, et qu'ils liaient jamais demandé, avant d'avoir vaincu, combien leur serait payée leur victoire. Lorsqu'on réduit une révolution a un avantage matériel, chacun est toujours disposé a mettre en balance ce qu'elle rapporte et ce qu'elle coûte, sauf a l'abandonner pour peu qu'elle s'endette. Jl en est autrement lorsqu'une idée religieuse ou morale est au fond : c'est une valeur infinie qui ne peut être mesurée par aucun sacrifice ; la pensée ne vient a personne de comparer ses services avec cet infini.

A peine séparées, les provinces du midi et celles

du nord se trouvent à une distance incommensurable l'une de l'autre. On ne comprend plus qu'elles aient songé un moment a ne former qu'un seul corps : les premières ont disparu dans la monarchie espagnole, sans même garder leur nom ; les autres, érigées en république, pleines d'une vie surabondante, font reculer l'Espagne au bout de l'Europe et la dépouillent dans le reste du monde. La révolution hollandaise a réussi, parce qu'elle s'est donné pour base une révolution religieuse, parce qu'elle a osé profiter de sa victoire et la prendre au sérieux, parce qu'elle s'est donné le temps de grandir ayant d'amnistier son adversaire et qu'elle l'a mis dans l'impossibilité de la surprendre, parce qu'elle a refusé toute capitulation avec le principe qui lui était inconciliable, enfin parce qu'en abjurant le catholicisme elle a coupé le câble qui la liait a la monarchie espagnole. Le reste a suivi de soi-même. C'est aussi pourquoi la révolution dans les autres provinces, n'ayant fait aucune de ces choses, a été extirpée si aisément jusque dans son germe.

\A RKVni.T'TFON HOLLANDAISE A RKUSST. 155

Le plein divorce des deux races ne pouvait s'accomplir sans que chacune d'elles ne jetât sa malédiction sur l'autre. Dans cette mêlée, les deux principaux auteurs de la pacification étaient nécessairement désignés a l'exécration des catholiques; la jalousie des nobles se joignant au déchaînement du clergé, ce fut un cri de fureur contre Guillaume d'Orange et contre Marnix de Sainte- Aldegonde. Le dernier surtout se trouva soumis a la plus cruelle des épreuves. Les hommes de sa race, de sa langue, ceux avec lesquels il avait commencé lalulie, se rejetaient dans le camp opposé. Après avoir éveillé les peuples a la liberté, ils couraient tête baissée au-devant du despotisme. Marnix sacrifierait-il sa foi religieuse et politique a l'entraînement des hommes de sa race? Renié par son pays, se renierait-il lui-même? Essaierat-il du moins de cacher sa défection sous l'apparence d'une soumission a la volonté du plus grand

nombre? 11 n'hésita pas un moment sur ces questions. Quand la Belgique se perdait, il s'obstina à la sauver par la Hollande ; il crut qu'il pourrait arracher a l'Espagne les dix provinces soumises avant qu'elle les eût dévorées.

En 1579, Marnix reçoit des états généraux des provinces du Nord la mission de préparer, de concert avec le prince d'Orange, un plan de constitution pour la république naissante. 11 rédigea ce plan1; c'est le principe de ce qu'on a appelé l'union d'Ulrecht, pacte fondamental de la république des Provinces-Unies.

Ace moment de complète rupture, Aldegonde voulut donner un suprême avertissement a la Belgique2; il saisit l'occasion des invectives d'un gentilhomme wallon pour prendre a partie la noblesse des provinces qui venaient de passer a l'ennemi. C'est sur les jalousies, les cupidités, les arrière-pensées de cette noblesse, qu'il rejette le

' Wagenaar, Vdderlandsche Historié, t. VI, p. 419.

- Réponse faite par Philippe de Marnix à un libelle fameux naguère publié contre monseigneur le prince d'Orange, et intitulé Lettres d'un gentilhomme vrai patriote. A messieurs les états généraux dos Pays-Ras. IS'/O.

crime de la défection. L'auteur du compromis sentait sa force contre les hommes qu'il avait eus pour premiers compagnons dans sa déclaration de guerre au concile de Trente et a la monarchie d'Espagne. C'est a lui qu'il appartient de peindre l'apostasie de ces jeunes chefs de gueux, aujourd'hui cachés sous la livrée de l'Espagne. 11 le fait sans pitié. Quel ménagement a-t-il a garder avec eux? Le temps de la diplomatie est passé. La destinée de la Belgique est écrite dans ces rudes paroles :

« Quelle paix ou assurance avez-vous même avec l'Espagnol, sinon que pour un temps vous vous courberez sous sa gaule pour manger votre saoul de ses glands, jusqu'à ce que le reste du haras étant réduit en son étable, il ait loisir de vous mener à la boucherie ? Le feu seigneur et comte d'Egmont, seigneur accompli en toutes vertus, si ces caresses espagnoles ne l'eusssent à la fin fait égarer, promit à M. le prince d'Orange, à MM. les feux amiraux de Hornes et comte de Hoogstraeten toute assurance, paix et repos et prospérité, s'ils se voulaient venir à Bruxelles rendre entre les mains du duc d'Albe, comme *il avait fait. L'un le crut, les autres furent plus avisés ; mais la paix, qu'il avait promise aux autres, lui fui si ma] assurée, qu'il la pava de sa tête. Ces bonnes

gens-ci, no voulant devenir sages par exemple «"autrui, tâchent (.l'en faire tout autant, hors qu'ils se persuadent qu'ils seront bien plus habiles. Et tle fait, ils sont gens expérimentés et ont la barbe grise et le cerveau bien fait pour être plus sages que leurs ancêtres à garder leurs têtes. Ils nous font fête d'une paix en laquelle il n'y a non plus d'assurance que si nous-mêmes nous accommodions la corde au cou , et ne cessent de blâmer son excellence et tous ceux qui vous conseillent de vous garder de paix fourrée, de vêpres de Sicile et de noces de Paris, ni prêter l'oreille à la paix, si ce n'pst à bonnes enseignes et avec bonnes assurances, afin que, outre la ruine que vous en receviez, vous ne serviez à toute la postérité d'exemple de sottise et d'avoir, à votre dommage, cru au conseil de jeunes gens éventés. »

La noblesse rejetait de nouveau aux réformés le titre de gueux dout elle s'était longtemps parée: elle reprochait au prince d'Orange qu'il n'avait de quoi se nourrir. Voici la réponse du champion fidèle de Guillaume :

« Certes , si son excellence n'a pas trop de quoi se nourrir, au moins selon l'état qui lui appartient, c'est pour avoir libéralement et héroïquement employé tout ce qui lui restait du ravissement de la tyrannie espagnole au bien et salut de sa patrie, et parée que, encore journelle-

ment, sans avoir aucun souci ou soin de son particulier, il n'épargne rien qui soit en sa puissance pour avancer le public, se faisant pauvre | ur soulager les calamités du peuple. Mais ceux-ci, je vous prie, qu'ont-ils pour se nourrir? desquels on ne peui nier, de la plupart, qu'ils n'aient dépensé le peu qu'ils avaient de patrimoine en toutes insolences, débordemens , paillardises, masques , pompes et festins et ivrogneries; et après, si du public on ne leur donne incontinent récompense de leurs services, telle qu'ils demandent, les voilà à cheval, rangés du côté des mal contens pour piller, branscater et rançonner le pays qui les a nourris et mis au monde, et se rendre esclaves à l'Espagnol pour lui vendre leur propre patrie à beaux deniers comptans, s'il est besoin, afin d'avoir quelque chose pour s'entretenir à faire la cour aux dames, ou, par aventure, se marier avec magnificence'. »

C'est la le côté politique : la noblesse accusée, séparée du peuple. A l'égard de la question religieuse, il fallait montrer comment le parti catholique ne s'est servi de la liberté que pour extirper la liberté. On vient d'échapper a ce péril par un remède héroïque; Marnix insiste sur ce point, et avec quelle énergie déchaînée ! On y sent la bataille et le divorce irréconciliable des deux peuples ;

ir,o poniQioi

< Ceux-ci qui, sous la tyrannie de l'Espagnol, onl, par aventure, engraissé leurs mains de la substance des pauvres gens que l'on accusait d'être hérétiques, et se sont saoulés de leur sang, voyant que ce gibier leur commence à défaillir, et qu'il n'y a plus de confiscations pour remplir les abîmes de leur avarice, s'escarmouchent contre leurs ombres, criant qu'ils veulent avoir entretenu la pacification de Gand, comme si elle consistait à meurtrir et massacrer tous ceux qui ne veulent adhérer au pape de Rome ou à la messe, ou qu'elle eût été faite, non pas pour ôter la tyrannie, mais pour changer la tyrannie en plusieurs. Ils se plaignent qu'on a permis exercice de religion autre que romaine. Il fallait donc bannir, extirper ou massacrer un peuple innuméfable, lequel ne peut, en sa conscience, s'adonner à la romaine. Mais le bon est qu'ils crient qu'il faut ôter celte damnable secte et hérésie des calvinistes. Et cependant ils font profession de ne vouloir, savoir ni entendre ce que c'est , ni sur quels fondemens et raisons elle s'appuie. Certes, messieurs, quand il n'y aurait autre chcse pour découvrir au monde leur brutalité, quelle marque plus claire saurait-on demander? Et voilà la belle paix qu'ils veulent faire! voilà la liberté à laquelle ils prétendent! C'est de chasser leurs compatriotes avec lesquels ils se sont confédérés par un serment si solennel, vider le pays d'une infinité d'habitans, d'un grand nombre de marchands et manœuvriers desquels le trafic et l'industrie ont amené les richesses clans le pays, condamner les innocens sans les ouïr en justice, et puis ployer volontairement

le col sous la gaule de Circé, pour entrer eu l'élable des pourceaux. Je uc répondrai pas aux injures du calomniateur qui, comme un chien enragé, voyant qu'il ne peut mordre ou nuire à sou excellence, décharge l'écume de sa rage en ahhois et hurlemens, incitant le peuple à le massacrer et déchirer à belles dents. »

Cependant , a mesure que le faisceau des dixsept provinces se rompait, les chefs de la révolulion lui cherchaient des appuis auprès des nations où la réforme était victorieuse. Dès 1578, Marnix avait été envoyé par les états en Angleterre pour entraîner Elisabeth. Sur le refus de la reine, on se retourna vers l'Allemagne. L'archiduc Mathias ayant été nommé gouverneur des Pays-Bas, ce fut une occasion d'envoyer une ambassade a la diète de Worms, convoquée par l'empereur. Le chef de cette ambassade des Pays-Bas fut naturellement Marnix. Il s'agissait de plaider la cause des Pays- Bas devant toute l'Allemagne rassemblée. Aldegonde profita de cette occasion avec une fierté et une audace qui annonçaient les destinées de la république hollandaise1. Les biographes néer-

' Oratio pro Malhid et ordinibus Bclgicis, 7 mai 1578.

landais n'ont pu s'empêcher de le comparer a Luther dans la diète de Worms : les temps étaient différents, les garanties personnelles plus assurées ; toutefois il faut avouer que, si Luther était venu annoncer dans Worms, devant le vieil empereur, une religion nouvelle, Marnix, parla fierté de son langage, révéla la naissance d'un état et d'un ordre politique nouveau, outre qu'il parlait en présence de ses ennemis les plus puissants et les plus acharnés : don Juan, l'Espagne, Rome, qui avaient la leurs représentants. On fut étonné que Marnix ne se contentât pas de supplier : il accusa; il mit en cause le duc d'Albe, Requesens, don Juan, tous les pouvoirs officiels légitimes qui s'étaient succédé dans les Pays-Bas. C'était une révolution politique qui prenait la parole devant l'Europe du moyen âge. La majesté du langage ne pouvait couvrir la violence des attaques dans le tableau qu'il faisait de la domination espagnole î

« Nous ne dirons qu'un mot do ce que le duc d'Albe a lait de récente mémoire, car où est celui qui ignore dans quelle désolation a été plongée, de son temps, la basse Allemagne, auparavant si florissante. Quel pillage des biens pari iculiers! quelle rapine des finances publiques î

quel sac des villes et des bourgades ! combien d'exactions intolérables et inouïes jusqu'ici! combien de meurtres, de tueries des principaux de la noblesse du pays! Bannissemens des personnes les plus innocentes, confiscations de leurs biens, viols des femmes et des vierges, déprédations des terres, profanation des lois les plus saintes, et les droits et privilèges du pays abolis et foulés aux pieds ! Pour tout dire, combien insupportable a été la servitude endurée de la part du soldat le plus superbe et le plus insolent qui fut jamais! Et toutefois, s'il se rencontre ici quelqu'un qui pense que le bruit et la renommée de tant de cruautés surpassent la vérité des faits, que celui-là se rappelle la parole du duc d'Àlbe dans son dernier banquet, au moment de retourner en Espagne. Cet aveu suffira, puisqu'il se glorifiait publiquement d'avoir fait mourir plus de dix-huit mille huit cents hommes par la main du bourreau, sans compter la foule innombrable de ceux qui ont été massacrés dans leurs maisons ou tués sur le champ de bataille.

(( Au duc d'Albe, chargé de butin et de dépouilles, ou soùlé de sang et de supplices, succéda le commandeur Requesens, lequel accrut les vieilles bandes d'une troupe nouvelle de soudards affamés, pour sucer, épuiser et tarir le peu d'humeur et de sang qui restait encore. »

Le langage d'Aldegonde ne fut pas moins lier

quand il s'adressa aux Allemands, Il ne venait

pas seulement demander leur appui, il les aver*

tissait du danger que courait leur nation, et il montrait les marques du fer brûlant imprimé encore au front de l'Allemagne. Les hommes qu'il invoquait étaient unis par le sang, par l'origine, a ceux qu'on laissait égorger dans le nord. Tout le monde germanique se trouvait ainsi en péril, et la question s'élevait du premier mot a une question de race. Marais excella surtout a provoquer la susceptibilité allemande en la mettant aux prises avec la superbe espagnole. C'était la le point sensible , il irrita la plaie au point de l'aire bondir le taureau germanique :

« Il ne faut point, messieurs les Allemands, que vous vous représentiez autre chose, sinon qu'il est ici question de voire affaire, de votre salul, de voire dignité, puisque les étincelles d'un feu si voisin n'ont point seulement atteint vos frontières, mais que les flammèches ont déjà pénétré jusqu'au plus intime de vos entrailles.

« Et si quelqu'un estime, après que les Belges seront opprimés, que les Espagnols se tiendront oisifs, et qu'ils n'envahiront point l'Allemagne de leurs armes victorieuses, celui-là se trompe étrangement, car cette débordée et démesurée convoitise de tout dominer ne peut se réduire à de si étroites limites que la basse Allemagne. Ni l'ardeur bouillonnante et l'outrecuidance espagnole ne peuvent être

enfermées entre les digues et les bornes des Pays-Bas, puisqu'à grand'peine tout le monde leur suffit, et qu'au fond du cœur ils ont déjà dévoré la monarchie universelle, »

Il concluait ainsi :

« 11 appartient à votre piété, à votre fidélité, prudens, révérens, illustres, généreux et nobles personnages, de penser à bon escient et diligemment en vous-mêmes combien il importe à toute l'Allemagne que les Pays-Bas ne soient arrachés du saint empire, comme cela arrivera infailliblement si vous ne sortez de votre torpeur. Les étals généraux des Pays-Bas vous prient derechef et supplient par ma bouche de ne pas permettre plus longtemps que ces étrangers, dont l'insolence et l'orgueil sont à bon droit haïs de tout l'univers, viennent planter leur domicile sur le seuil même de l'empire, sur les remparts mêmes et les boulevards de l'Allemagne, assiéger les bouches et les avenues du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, occuper les ports et les havres de la mer océane pour vous travailler et vous perdre, ni dégainer leurs glaives et couteaux pour vous égorger, quand ils auront mis le joug de leur cruelle tyrannie sur le cou de vos amis et de vos alliés. »

Jamais la réforme n'avait été montrée ainsi dans ses conséquences politiques. On sentait l'agora et le forum. C'était la parole libre d'un état moderne

qui, a peine né, se présentait a la barre du moyen âge. Cette harangue, prononcée en latin, presque aussitôt traduite en français par Marnix luimême, eut un immense retentissement en Europe; la prose ne suffisant pas a l'émotion qu'elle avait fait naître, on la traduisit en vers flamands. Le peuple l'apprit par cœur. C'était la profession de foi politique de la république qui venait de surgir.

Les secours qu'Aldegonde obtint de l Allemagne se réduisirent a quelques milliers d'hommes sous les ordres de l'électeur palatin. La monarchie espagnole préparait un dernier effort. De tous les points se dirigeaient a marches forcées de nouvelles troupes d'invasion contre les Pays- Bas. Toutes ces troupes se trouvaient dans la main d'Alexandre Farnèse, duc de Parme, le plus habile général et le plus heureux que l'Fspagne eût

encore rencontré. Le dernier jour de la révolution semblait arrivé; son ennemi revenait plus nombreux de chacune de ses défaites.

Dans celte extrémité, le prince d'Orange et Marnix de Sainte-Aldegonde jettent encore une fois les yeux sur la France. Marnix expose dans les états généraux a Utrecht que le moment est venu de choisir entre la France et l'Espagne. La nécessité oblige d'offrir le gouvernement des Pays-Bas a François, duc d'Anjou, frère de Henri III. Par la. l'indépendance des provinces affranchies sera placée sous la garde de la puissante nation française. En dépit de l'orgueil qui se soulevait contre cette proposition, la nécessité la fait accepter, les états généraux suivent jusqu'au bout la raison de Guillaume, rendue irrésistible par l'éloquence de Marnix. Chose digne de remarque, dans une situation aussi désespérée, les assemblées prouvent a force de bon sens, d'abnégation, de véritable amour du pays, que les résolutions les plus promptes, les plus énergiques, sont possibles sans qu'on ajourne la liberté. Les états montrent, sous la conduite de leur orateur Marnix, la

discipline d'une convention qui respecte au milieu

même du combat les formes et les garanties du droit commun.

Qu'était-ce en effet que cette prétendue dictature de Guillaume? Celle de la raison, du patriotisme, du génie ; d'ailleurs nulle autorité absolue, nulle force effective , pas même de gardes, un seuil toujours ouvert aux assassins, un recours perpétuel aux états, desquels tout dépend; un conseil, sorte de comité de salut public, qui n'a guère que la puissance de chercher les moyens de vaincre sans pouvoir en pratiquer un seul, ni dépenser un denier qu'avec le bon plaisir des assemblées.

Marnix est encore une fois chargé par les états de la grande négociation où chacun met un dernier espoir. Le 30 août 1580, a la tête de l'ambassade, il paraît a Plessis-lès-Tours dans la cour de Henri III. A la vue de cette figure fade et flétrie du duc d'Anjou, Marnix put comprendre quel triste appui il allait donner a la révolution., et pourtant dans ses lettres intimes règne un ton de singulière confiance. Est-ce fanatisme pour le sang français? ou, par delà le duc d'Anjou, voyait-il Henri IV?

Aldegonde avait composé lui-même la constitution ou charte de liberté que le prince n'avait fait aucune difficulté de signer : c'est ce qu'il appelait la muselière du prince. Il crut qu'il le tiendrait aisément en bride par celle constitution, qui, en effet, inaugurait un droit politique tout nouveau en Europe. Le principe que chaque peuple a le droit de changer, quand il le veut, son gouvernement, renversait le passé; au lieu de l'ancienne légitimité, mystère du sang royal, apparaissait hardiment et sans voile la loi de nature. Dans ces termes, la consliiuuon de Marnix était un vrai contrat social, qui faisait du prince le chef d'une république, non plus un souverain: premier coup porté avec éclat en Europe au principe d'hérédité monarchique. « Rien de si grand, dit avec raison un savant historien1 de nos jours, n'était sorti encore du protestantisme. »

Marnix avait eu l'art de faire signer par la France la constitution qu'il avait puisée dans la république de Genève. Par malheur, il oublia, se-

1 M. Henri Martin, Histoire de Fra»ce,\. X. p. 608.

Ion le mot de Grotius1, quoi faible rempart c'est pour la liberté d'un peuple que le serment d'un prince. 11 tomba dans une erreur ordinaire aux bommes doués du plus grand sens : il crut que le duc d'Anjou aurait au moins l'espèce de raison que lui commandait son intérêt. Accoutumés a manier des hommes chez qui le bon sens abondait, Guillaume d'Orange et Marnix ne se mirent point en garde contre l' extravagance du Valois. C'est la seule chose dont ils ne se défiaient pas.

Traînant partout avec lui son prince emmuselé. qui veut l'avoir pour témoin de ses actions, Marnix se rend en Languedoc a la cour de Henri IV. 11 propose de donner le Béarnais pour capitaine et pour allié aux Pays-Bas. L'accord est conclu sous la condition que cesseront les guerres religieuses de France. Marnix y emploie toute son autorité sur les siens, témoin la lettre qu'il adresse aux églises protestantes du Languedoc pour les lier a la cause générale de la liberté de religion. Un projet le ramène a Londres; il espère marier le duc d'Anjou a la reine Elisabeth, et donner

1 Annales et Uistoriœ de rébus Belgicis.

ainsi l'appui de l'Angleterre aux Pays-Bas. La reine se prête complaisamment a cette proposition. Marnix écrit aux états qu'il a vu les deux amants échanger leurs anneaux. Déjà l'on frappe à Londres des médailles où l'on voit d'un côté le buste <V Aldegonde, de l'autre Elisabeth, sous les traits de Vénus, qui met la couronne sur la tête d'Anjou. Au reste, cet étrange sauveur a peur de la mer ; il craint la traversée * ; une fois entré en Angleterre, il n'ose plus en sortir.

Après des efforts inouïs, quand Aldegonde sait mieux que personne ce que vaut Anjou2, il réussit enfin a l'embarquer et a l'amener en Belgique. 11 conduit a Anvers le prince français, au milieu des éclats de la joie publique , empoisonnée un moment par une première tentative d'assassinat contre Guillaume d'Orange. Les villes dévastées , épuisées, s'ouvrent partout au libérateur inconnu ; il était le gage de l'alliance avec la nation fran-

1 Inter caetera aulem videtur eum vel maxime navigationis péri* culum ac molestia abslerrere. Epist sélect., p. 913.

â « J'ai ici beaucoup d'adversaires et pour mieux dire tous ceux cpii l'entourent... Je vois que tout est plein de dissimulations et d'impostures, en sorte que rien n'est plus difticile que d'établir quelque chose de certain sur 1rs conseils des rois. » Epist. sélect

çaise. Les Belges et les Hollandais avaient fait taire leur orgueil national ; ils étaient allés chercher un étranger. Du moins, sous son gouvernement tempéré, ils allaient respirer a la faveur des garanties presque républicaines que Guillaume et Marnix avaient eux-mêmes dictées. Le duc d'Anjou, dans une proclamation, annonce qu'il est poussé uniquement par un principe de compassion naturel au sang de la France, qu'il ne veut que délivrer le peuple du cruel couteau de ses impitoyables écorcheurs1.

Marnix présidait le conseil privé. 11 croyait au moins par la fermer la porte aux trahisons. On sait comment finirent ces fêtes. Les conditions que Marnix avait fait jurer au duc d'Anjou ne servirent qu'a hâter la perfidie. Les têtes folles de la noblesse française se croyaient humiliées si le prince n'était pas absolu. Limiter son autorité, c'était refréner leur droit a la violence. Cette noblesse ne pouvait accepter des institutions républicaines qui répugnaient à toutes ses traditions. La liberté d' autrui lui semblait une injure, et elle

1 VaiJ Loon. Histoire métallique des Pays-Bas, l. I. p. 294.

LA RÉVOLUTION HOLLANDAISE A RÉUSSI. lio

niellait sa vanité à imposer aux autres sa propre servitude. Était-ce d'ailleurs a des Belges, a des Bataves de jouir des biens qu'elle ne connaissait pas? 11 n'en fallut pas tant pour pousser le duc d'Anjou. On se rappelle trop bien comment, non content de posséder les peuples qui s'étaient librement donnés a lui, il voulut s'emparer d'eux en une nuit. Le cri des Français : Vive la messe! tue! tue! retentit à un moment donné dans toutes les villes qui les avaient accueillis. Ils croyaient avoir affaire aux populations complaisantes de Naples ou de Florence. Les rudes bourgeois des Flandres, éveillés la nuit, en chemise, eurent assez aisément raison, la hache à la main, de ces jolies bandes de mignons. C'est dans Anvers que la lutte fut le plus sanglante : la ville vomit en quelques heures par-dessus les murailles ses libérateurs. Anjou va mourir a Château-Thierry . laissant, après tant d'opprobres, un long ferment de haine contre le nom français chez des peuples qui n'oublient rien. Duplessis-Mornay, la conscience la plus droite qui fut jamais, écrit à Marnix : « Nous avons perdu la réputation de foi, et maintenant ne l'avons pu retenir de vaillance. Quant à moi.

ce fait m'est une arrhe de malédictions sur notre nation... Elle n'a but. ce semble, que sa ruine et son déshonneur. »

On a peine a comprendre qu'après cette leçon Guillaume et Marnix se soient obstinés encore à espérer en la France, et même à se servir du duc d'Anjou. 11 fallut que la mort le leur ôtât des mains pour les guérir de la fantaisie de renouer avec lui, tant la nécessité était forte, le péril urgent, et tant surtout le nom de la France enfermait alors d'espérances en germe! Au reste, ce fut la première atteinte portée a la popularité de Guillaume et de Marnix. Beaucoup les accusaient de vouloir tout livrer au parti français, devenu odieux; d'autres signalaient l'ambition du prince, et parlaient d'un article secret qui lui assurait la Hollande et la Zélande. Les plus iidèles avaient peine a pardonner a ces profondes têtes d'être si aisément tombées dans les iilets de quelques mignons de cour.

La folie du duc d'Anjou profita a la révolution qu'il voulait détruire; s'il eût fait ce qui était raisonnable, les Valois eussent pu régner sur les Pays-Bas, mais la république hollandaise aurait

difficilement pris naissance. An contraire, on voit une république surgir par la nécessité, après que tous les rois d'Europe ont refusé d'en prendre la place.

Dans ces années si remplies, où Marnix soutenait avec Guillaume d'Orange presque tout le poids de la lutte politique, il combattait l'ennemi au cœur même de l'église par de vastes travaux de controverse et de doctrine religieuse. C'est une chose particulière a la réforme hollandaise, que son premier homme d'état après Guillaume soit en même temps son premier théologien. Apôtre et diplomate, Aldegonde est tout cela de 1577 à 1585.

C'est en négociant a Worms avec l'empereur en France avec Anjou et Henri IV. en Angleterre avec Elisabeth, qu'il engage et soutient sa volumineuse controverse théoîogique contre Baius. l'un des docteurs du concile de Trente. 11 établit et défend, dans ses traités latins en forme de lettres, ce

qui devient le Credo de l'église hollandaise, il avait posé deux questions ' qui renfermaient toute la révolution religieuse : la première sur le fondement de l'autorité de l'église catholique, la seconde sur la sainte cène. Dans une vue historique qui le distingue des théologiens de la renaissance, il attribuait a la barbarie du moyen âge ce qu'il nomme la barbarie du dogme catholique. On ne lit jamais un appel plus direct a la raison que dans les lignes par lesquelles il termine : « Vous ôtez des choses le jugement et la raison; pour moi. j'aimerais mieux être changé en brute que devenir l'esclave abject des erreurs et des passions d' autrui. »

Baius eut le tort de publier ses réponses sans les lettres de Marnix, et de se donner ainsi une facile victoire. 11 eut un tort plus grand : ce fut d'affecter une pitié méprisante pour les novateurs. 11 avait couvert dit nom de fraternité chrétienne l'orgueil du docteur. Marnix fut indigné; il donna depuis ce moment a la discussion un ton rude et véhément qui contraste avec la méthode géomé-

1 Quœstioiws Michaeîi Uaio propositce à Phil. Mamixio. Responsio à t Michaelis liaii Apologiam, in nov;\ edilione operum Baii. 169G.

LA RÉVOLUTION HOLLANDAISE A RÉl'SST 147

trique par laquelle il avait débuté. À ce mot de fraternité, prononcé au milieu des massacres, il répond par une malédiction ironique :

« Votre pitié! voire fraternité chrétienne ! Si je voulais en parler en détail, je montrerais aisément combien vous avez surpassé la férocité des barbares; mais je ne souillerai pas notre discussion d'une si odieuse histoire. Sans que nous prenions la parole, les choses crient assez haut : témoin tant crédits impitoyables frauduleusement arrachés aux rois et aux princes pour nous exterminer; témoin tant de provinces et de contrées répandues dans tout l'univers qui ont reçu à leurs frontières plus de soixante mille des nôtres privés de leur patrie et de leurs biens, de leurs femmes, de leurs enfuis, et accablés de tous les goures de calamités; témoin les massacres, le carnage de ceux que, sans différence ni de sexe ni d'âge, l'eau, le feu, jes gibets, la fosse, les tenailles, ont dispersés en France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, et jusqu'aux extrémités des Indes ; témoin nos lamentables guerres civiles, dans lesquelles vos pontifes romains et vos sublimes majestés, pour conserver en paix leurs fastes et leurs délices, n'ont cessé de porter leurs torches funèbres, pendant que l'univers chrétien presque tout entier se déchire les entrailles; témoin enfin ces fameuses tables de proscription de Philippe, roi des Espâgnes, où de toutes parts il provoque contre nous les empoisonneurs, les sienires. les

parricides, les sacrilèges, en un mot tout, ce qu'il v a do scelératessc parmi les hommes, au meurtre, à l'assassinat, a l'empoisonnement. Et cen'ostpas seulement l'impunité qui esl assurée à tant de forfaits, mais encore une immense récompense! Si c'est là votre pitié, votre fraternité chrétienne, je ne puis comprendre ce que sera votre cruauté 4.»

En France, en Suisse, en Allemagne, c'étaient des prêtres qui avaient fondé la théologie nouvelle. On fut étonné de voir dans les Pays-Bas un homme du monde, un diplomate, un homme de guerre, parler avec l'autorité d'un prêtre. L'auteur du compromis des nobles devenait le fondateur de l'église batave. Cet apôtre était un laïque, et cela contribua a donner a l'église hollandaise son caractère particulier entre toutes les églises de la réforme. Marnix se distingue de l'église allemande par son opposition a toute interprétation mystique, de l'église de Genève par son génie cordial. Il a la simplicité d'un vicaire savoyard protestant, ni les superstitions antiques, ni les exaltations nouvelles, — le sens droit d'un homme d'affaires dans un christianisme primitif. Non content d'unir les lu-

1 Marnivii Respomio, y. 410,

thériens elles calvinistes, il protège même les anabaptistes, et répand ainsi dans les fondements de la réforme néerlandaise une ébauche de celte église libre qui s'épanouit aujourd'hui avec tant de puissance aux États-Unis. Les Hollandais lui doivent l'esprit nouveau par lequel ils ont rompu les derniers liens de la hiérarchie sacerdotale. Dans un livre plein de piété pour sa mémoire, écrit il y a peu d'années par un savant ministre d'Amsterdam1, je rencontre ces mots, qui sont comme le texte de l'ouvrage : «Je contemple avec vénération le rang élevé qu'occupe Marnix dans notre histoire. Après lui, Guillaume Ier et Guillaume III: après eux, sous la bénédiction de Dieu, la prospérité et le salut du protestantisme! »

L'originalité de Marnix comme théologien est d'affranchir le calvinisme de l'esprit puritain. Selon lui, le caractère sombre, atrabilaire du calvinisme, voila le grand obstacle à la victoire des réformés. Lorsqu'il a converti le prince d'Orange, ce dernier lui a longtemps opposé le rigorisme genevois comme le bouclier d'Àjax. Lui-même.

1 Wilhelm Brocs, Filip van Marniac, t. II, p. "."il.

150 por RQUOI

Aklegonde, déclare que la morosité1 calviniste est le contraire de sa nature, portée aux rires, aux jeux, a la jovialité brabançonne-. Il veut un christianisme serein, aimable, enjoué, qui ne défende rien de ce qui n'est pas formellement défendu par l'Évangile. C'est lui qui a dû prononcer ce mot répété depuis : « Il ne suffit pas que vous soyez aimable pour Dieu ; faites que les hommes en voient aussi quelque chose. » Aussi ce rigide théologien se plaisait-il a la danse3, au grand scandale des docteurs et des pharisiens, qui ne manquaient pas de lui reprocher qu'un pareil divertissement s'accordait mal avec la gravité de sa position; a quoi il répondait dans ses vieux jours : « Je ne me suis jamais fait scrupule dans aucune situation de récréer mon esprit et de réparer mes forces après le travail et les études par la course, par les jeux, par des gestes risibles et même par la danse au son de la guitare. Si l'on me prouve que j'ai péché en cela, je tâcherai de me corriger.

1 lnveterata illa de noslrà morositale opinio. Illustr. et claror Yiror Epist. sélect., p. 759.

2 Nisi forte mihi, ad jocos ac feslivitatem brabantinam nato. Ibid. r' De disciplina ecclesiaslicà deqne clioreis. Epist. sélect., p. 750.

bien qu'il soit difficile a mon âge de revêtir une autre personne que celle qui a été la mienne jusqu'ici.

Un plan d'éducation qu'il adressa a Jean de Nassau, et que j'ai lu en manuscrit a la bibliothèque de Bruxelles1, complète heureusement les œuvres religieuses de Marnix. On y trouve une foule d'aperçus nouveaux encore au moment où j'écris. C'est un système d'éducation pour une société libre et républicaine : « Je veux que mes élèves, au lieu de croupir dans l'oisiveté domestique, soient un jour l'ornement et l'appui de la patrie, des citoyens, de tout le peuple; je veux que leurs études aient pour but de les préparer a la discussion des affaires publiques, a la pratique des intérêts populaires, a l'administration des villes et des états. Il faut donc que la langue latine soit subordonnée à la langue nationale, non pas celle-ci ii la latine. » L'obligation de la mère de nourrir son enfant est appuyée sur les mêmes raisons que dans X Emile : la sainteté des mœurs, i amoui (hi lover. Marnix a aussi deviné la méthode et pres-

1 Ratio instituendœ luventutis .

que le mot de Rousseau : « Des faits, des exemples, non des maximes, » Pour principal système, l'induction socratique; que l'enfant découvre luimême la règle et qu'il ait la joie de la découverte; éveiller la spontanéité de l'esprit plutôt que la mémoire; non pas une science morte, mais une science dont la confirmation puisse se trouver dans les actes de la vie privée et publique ; que l'éducation soit partout, dans les conversations, a table, dans les jeux, les promenades, plus que dans les écoles ; point de rhétorique, beaucoup d'histoire, surtout l'histoire nationale dans la langue nationale ; parmi les anciens, les Grecs; parmi les Grecs, Thucydide et Plutarque; chez les modernes, Froissard, Commines; pour les plus délicats, Erasme, Mélanchthon : l'étude comparée au moins de deux langues modernes ; la physique, la géométrie, la cosmographie, l'économie politique: un art manuel, une sorte de métier semblable a celui de l'orfèvre qui exerce en même temps le goût, l'intelligence, et tienne le corps en haleine ; au reste, ni verges, ni fouet, ni sévérité exagérée dont l'effet est d'hébéter les facultés natives et de changer les hommes en troupeaux , mais une

sorle (le tribunal moral dont les membres seraient les enfants eux-mêmes, qui jugeraient entre eux les fautes dans les cas ordinaires, institution ingénieuse empruntée aux Perses de Xénophon, qui aurait pour but de nourrir le sentiment de la justice; — et pour couronner ce système d'éducation où tout est vie, nature, mouvement, observation, fécondité, formation d'une créature libre dans un état libre, les voyages en France, en Allemagne, en Angleterre, partout en Europe, excepté dans la molle Italie, qu'il est trop périlleux de visiter avant les vingt-cinq ans écoulés! Ce même esprit de sérénité, d'indépendance, d'élévation indulgente qui est le contraire des idées sous lesquelles nous voyons ordinairement la révolution du seizième siècle, éclate a chaque ligne dans ce plan d'éducation qui semble bien souvent une ébauche de Y Emile corrigé par Franklin

J'arrive a ce grand siège d'Anvers où triomphent les historiens du seizième siècle. Arrêtonsnous a ce moment, le plus important de la viepuhlique de Marnix, puisqu'on a voulu lui faire un opprohre de son meilleur titre de gloire et qu'il a demandé vainement des juges tant qu'il a vécu. Le temps est venu de finir ce procès.

Anvers était le houlevard de la révolution dans les provinces méridionales. Les états du Brabant y siégeaient. Le protestantisme avait la sa tête de pont fortifiée. La supériorité du duc de Parme sur les capitaines qui l'avaient précédé fut de comprendre qu'au lieu de continuer la guerre de détails, où s'étaient usés ses prédécesseurs, il devait écraser la Belgique dans Anvers. En frappant un grand coup sur l'Escaut, il romprait la communication des Flandres et de la Hollande ; il affamerait la Belgique et la mettrait dans l'impossibilité de s'approvisionner d armes, ou de recevoir les trou-

LA RÉVOLïmOK HOLLANDAISE A RÉUSSI J55

pes qui arrivaient de Zélande. d'Angleterre cl d'Ecosse. Tant que les confédérés conservaient leur place d'armes, les succès remportés contre eux dans le reste des Pays-Bas étaient inutiles ; la vie leur revenait par la grande bouche de l'Océan; pour les étouffer, il fallait la fermer.

Pendant que le duc de Parme concentre son armée pour une aussi vaste opération, Guillaume d'Orange songe a mettre en des mains sûres le dernier rempart de la liberté civile et religieuse. C'est encore Marais qu'il choisit pour ce poste d'honneur : il le nomme bourgmestre d'Anvers, Marnix s'en défendit longtemps, soit inexpérience de la guerre, soit plutôt qu'il craignît que les haines dont il était l'objet depuis l'affaire du duc d'Anjou ne compromissent la chose publique1. Guillaume répondit qu'il jugeait d'avance la place perdue, si Aldegonde n'acceptait le commandement; il ajouta un mot qui prouve a quel point il connaissait le réformateur des Pays-Bas : « Sainte- Aldegonde. souffrons que l'on marche sur nous, pourvu que nous puissions aider l'église de Dieu. »

1 « Il semblait que la haine que aucuns me portaient pourrait prejudicier au publie. » Réponse apologétique. VoV. Brocs, t. II. p. 194

Afin d'augmenter l'autorité de son lieutenant, il voulut le faire marquis. Aklegonde refusa le titre . qui ne s'adressait qu'a la vanité ; il accepta le poste du combat. Guillaume lui laissa des instructions pour le siège, après quoi ils se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir.

A peine Aklegonde s'est-il enfermé dans Anvers, qu'il reçoit la nouvelle du plus grand malheur qui pût le frapper. Il y avait deux ans qu'il lavait annoncé en lisant les dernières lignes de ï Apologie que le prince d'Orange avait opposée aux poignards de Philippe II : « Tant qu'il plaira a Dieu me donner une goutte de sang, un seul denier de mes biens, un peu de sens, industrie, crédit et autorité, je l'emploierai, je le dédierai,

je le sacrifierai a votre service Voila ma tête,

disposez-en pour votre bien, salut et conservation de votre république. » A ces mots, on avait entendu Marnix s'écrier hors de lui : Le prince est mort! Sa prophétie venait de s'accomplir. Le roi catholique avait enfin rencontré le pieux assassin qu'il invoquait. Le 10 juillet 1584, Guillaume d'Orange était assassiné d'un coup de pistolet a Délit par Gérard Ballhasar. qui, pour l'aborder.

s'était présenté comme un ardent protestant, victime du parti catholique. Les dernières paroles du prince en expirant furent celles-ci : « Mon Dieu ! ayez pitié de ce pauvre peuple ! »

Guillaume d'Orange était mort pour la cause a laquelle trois de ses frères avaient déjà donné leur vie. Ce n'était pas un de ces grands ravageurs qui frappent les imaginations par les contradictions mêmes de leurs destinées, et que le peuple adore comme une image herculéenne de la force ou des bouleversements de la nature. 11 n'avait que des qualités solides et ne cherchait point a fasciner; véritable héros de la réforme, il porte en lui le sûr génie de l'examen. Sa pensée n'a pas la trompeuse étendue de ceux qui ne laissent après eux qu'un long éblouissement et dont la gloire tyrannique est une embûche toujours tendue a la postérité. Il est l'homme d'une idée, mais il la réalise. Ne sacrifiant rien a la fantaisie, au hasard, il ne prête point a la légende ; il est tout bon sens, raison, réflexion, circonspection, jugement, esprit de suite, fidélité, solidité. La tête large, le front vaste et sillonné, les yeux couverts comme de la double paupière de l'aigle, ce n'est point une

ligure de poème qui amuse les imaginations et les aveugle. C'est une forte pierre angulaire sur laquelle une nation peut s'asseoir et se reposer sans crainte.

Quels furent a cette nouvelle les premiers sentiments d'Aldegonde ? 11 en reste un témoignage frappant dans le mémoire encore inédit1 qu'il adresse aux états généraux sous le coup immédiat de la mort de Guillaume. A travers les dehors d'une savante diplomatie, on y sent un désespoir profond. L'idée politique maîtresse de sa vie avait été d'unir toutes les provinces dans un même gouvernement confédéré. 11 cesse de croire, après ce coup saignant, que les dix-sept provinces des Pays- Bas puissent désormais se relever et former un état indépendant. Avec une admirable netteté d'esprit, il expose les changements de situation, les nécessités nouvelles, et, qui le croirait? après l'expérience du duc d'Anjou, c'est encore chez les Français qu'il cherche le salut. 11 répète que la France seule est capable d'arracher a l'Espagne cette grande proie des Pays-Bas, que d'ailleurs

1 Voyez ce manuscrit, en français, dans la bibliothèque de Bour- Lroiuie à Bruxelles.

tout est changé, qu'il a bien pu auparavant embarquer le roi de France à pleines voiles dans la guerre, en réservant comme un abri suprême la souveraineté de la Hollande et de la Zélande par un contrat particulier et un article secret au prolit du prince d'Orange, mais que, ce prince mort, on ne peut espérer obtenir pour un autre ce qui avait été accordé pour lui; que le pays, ruiné, démembré, est quasi-réduit à la seule ville d'Anvers; que le peuple est harassé, oublieux des anciens maux, la noblesse ou neutre ou ennemie; que, du reste, la Belgique et la Hollande, fussent-elles toutes deux indépendantes (chose impossible !), ne tarderaient pas a se déchirer l'une l'autre; qu'il ne faudrait qu'une ville, un château, un pouce de terre, un différend, un trafic, un privilège usurpé, pour susciter et allumer une guerre intestine; que, tout bien considéré, il faut rondement et franchement se jeter entre les bras de la France, offrir a son roi toutes les provinces sans excepter la Hollande et sans nulle autre réserve que celle qui concerne la liberté et la pleine indépendance de l'église réformée, car c'était la, même dans ce moment de détresse, le point fixe, résistant, sur lequel Marnix

160 roi'RQroi

no transigea jamais. Dociles, comme toujours, à sa voix, les états envoient une députation solennelle chargée d'offrir a Henri III la souveraineté de toutes les provinces.

Quand je vois chez des peuples et en des temps différents tous ces hommes dont la patrie périt, Savonarole, Marnix, Guillaume d'Orange, s'obstiner a invoquer ce nom de France, je me demande si ce n'est pas la une grande charge d'avoir inspiré de pareils espoirs a de pareils hommes? Quand la nation française se manque a elle-même, combien de mémoires elle offense!

Aldegonde avait clairement prévu que la Belgique restée catholique disparaîtrait de l'histoire pour des siècles; il considérait comme un bien suprême pour elle d'être liée aux destinées de la France plutôt qu'au cadavre de l'Espagne. Une foi si inébranlable dans la grandeur de notre nation, tant d'obstination a se ranger de ce côté pour y chercher la liberté et le salut, comment n'en serions-nous pas touchés? iMais ce que cet esprit si pénétrant, si prophétique a tant d'autres égards, si français dans son patriotisme étranger, n'a pu prévoir, c'est que la Hollande seule, abandonnée

du monde, surnagerait de l'abîme. Il ne crut pas au miracle d'une république néerlandaise sortant du fond des eaux. Sa foi, si ardente, n'alla pas jusque-là : preuve nouvelle que dans les situations les plus désespérées (et quelle cause le fut plus que celle-ci?) la sagesse, la raison, la logique humaine jointe à l'inspiration du patriotisme, ne suffisent pas pour conclure ! Au moment où la logique, le sens commun, le génie humain vous démontrent que tout est perdu, un rayon éclate, un peu de poussière se soulève, et c'est la victoire! Dans son admirable mémoire aux états généraux, Marnixa tout pesé à la balance de l'homme d'état et du grand citoyen ; mais il y a une chose qu'il n'a pas comptée et qui déjoue tout son calcul de désespoir, c'est que près de lui un enfant, un roseau, Maurice, lils de Guillaume, va surpasser son père.

Telles étaient au fond les dispositions d'esprit de Marnix, lorsque s'ouvrirent les travaux du siège

d'Anvers. Il cacha également aux assiégeants et aux assiégés son découragement ; aujourd'hui que son secret nous est connu, il est impossible de ne pas être frappé de la confiance superbe, de l'attitude enjouée et railleuse qu'il affecte pendant le siège, suivant les récits de tous les contemporains et principalement de Strada. A peine le bruit de la mort d'Orange est-il divulgué, que beaucoup de gens parlent tout haut de la nécessité de se rendre ; Aldegonde répond en faisant décréter la peine de mort pour quiconque proposera de capituler l.

La place d'Anvers était alors ce qu'elle est aujourd'hui2, un arc tendu dont la corde est le rivage de 1 Escaut. Le système de défense indiqué parla nature des choses consistait a percer les digues qui contiennent le lleuve et a se couvrir ainsi de l'inondation. On réussissait par la a se protéger contre l'ennemi, et a garder ses communications

1 « La mort tragi pie du prince d'Orange n'avait en rien diminué !e zèle d'Aldegonde, et personne n'entrait encore avec plus de fureur dans les passions qu'il avait inspirées aux peuples qu'il avait séduits. » (Benlivoglio.)

2 Strada, De Bello Belgico, t. II, p. 112. — Bor, II, p. 500, 507, 59G. — Meteren, liv. XII, p. 250. — Baudarl. les Guerres de Nassau. <]f,lf, . — Schiller. Troubles (hs Pm/s-Bcis.

avec laZélande. Si l'on parvenait a ce résultat, les approches étant rendues impossibles a une armée de terre, et la ville s'approvisionnant sans obstacle par eau, il était a penser qu'avec les moyens de guerre employés au seizième siècle , le siège serait interminable, ou tout se réduirait a une action navale, et la supériorité croissante de la iïotte hollandaise ne permettait pas de douter du résultat. Mais pour cela il fallait deux choses : d'abord que l'on se couvrît réellement de l'inondation du fleuve, sans nul égard pour les intérêts particuliers, puis que l'on pût compter en temps opportun sur la coopération de la Hotte hollandaise. On verra bientôt que ni l'une ni l'autre de ces conditions ne fut remplie, sans qu'il y eût en cela aucune faute d'Aldegonde.

En sortant d'Anvers, si l'on suit l'Escaut par la rive droite, on rencontre a quatre mille toises de la ville une espèce de digue ou chaussée perpendiculaire au tleuve. Cette digue, nommée Couwenstein, partageait déjà en 1584 la vaste plaine qui s'étend vers l'Escaut oriental; elle s'élevait de dixsept pieds au-dessus du niveau du fleuve quand le sol était inondé, offrant ainsi un chemin au-

dessus des eaux aux troupes espagnoles; de plus, elle faisait obstacle a la communication d'Anvers avec les escadres néerlandaises. L'instinct de la défense disait que la clef d'Anvers était la. Si cette barrière subsistait, les autres travaux de défense pouvaient devenir inutiles; le grand intérêt de la jonction avec la lïotte hollandaise était compromis; Anvers devenait une place ordinaire.

Aucune de ces considérations n'échappa a Marnix. Soit qu'il suivit les conseils de Guillaume, soit qu'il obéit à son instinct propre, dès les premiers jours du siège il demande, il exige dans le conseil de la commune que cette digue soit rompue. C'est alors qu'il s'aperçut des difiicultés de sa situation : il avait la responsabilité d'un chef d'armée, et il n'exerçait aucune autorité positive ; il n'avait que sa voix dans le conseil ; les fortes institutions communales de la Belgique le liaient étroitement. Il fallait qu'il comptât avec le corps des échevins, avec celui des chefs de milice et des métiers. Ces derniers s'opposèrent résolument a la mesure de salut; ils avaient seize mille têtes de bétail dans les prairies, ils ne pouvaient les sacrifier; d'ailleurs où était la nécessité? L'Escaut n'était-il pas

libre? était-il possible de le fermer? Tant que le lleuve coulait devant Anvers, qu'avait-on a craindre ?Marnix raconte qu'a ce refus des autorités civiles ses cheveux se hérissèrent sur sa tête1. Avec son intelligence rapide, il vit que la place était perdue, et que la reddition n'était qu'une affaire de temps. 11 ordonna la seule chose raisonnable qui restât a faire, la construction de forts a la jonction de la digue et de l'Escaut. Cet ordre précis ne fut pas même exécuté.

Avant l'investissement, il tente plusieurs sorties a la tête des troupes et de la milice; il dirige en personne une attaque sur la Lierre2 qui devait le mettre en communication avec Malines et Bruxelles. Ces attaques montrèrent combien peu il pouvait se fier à l'obéissance des troupes. L'un des chefs refusa de le suivre lorsqu'il sortait pour couvrir la déroute de la milice, il arriva même que les portes de la ville restèrent ouvertes a son insu pendant deux nuits. Quand il réclama les clefs, les

i « Ut scriberel inhorruisse silti pilos capitis, quoties vel cogilabai de periculo formidando, si negligerelur. » Responsio apologetica.

- Annales Antverpienses, auetorc Daniele Papebrochio, I IV p. 120. — Geschideniss van Antteerpen, Merlens en Torfs, i V

métiers prétendirent qu'il usurpait leurs droits et voulait se rendre maître de la ville l.

Cependant le plan du duc de Parme se dévoilait. Ce que le conseil d'Anvers avait jugé chimérique, Farnèse allait le réaliser. 11 avait commencé le blocus d'Anvers avec seize mille hommes d'infanterie et dix-sept cents chevaux ; mais ces troupes devaient être augmentées par celles qui arriveraient du reste de la Belgique a mesure que les autres villes succomberaient, et les soixante-dix mille hommes qui faisaient le fond de l'armée espagnole entrèrent en effet peu a peu dans les rangs des assiégeants. Farnèse se proposait, ce qui semblait d'abord extravagant, de fermer par un pont de pilotis le fleuve a la fois marchand et guerrier de 1 Escaut; c'était un fossé a couvrir de deux mille cinq cents pieds de largeur, de soixante de profondeur, qui croissait encore de douze pieds à la haute marée. Sur une plage sans bois, sans bateau, comment tenter un ouvrage semblable? Alexandre Farnèse emploie son armée a creuser les canaux par lesquels il fait arriver les bois de

1 P>oi\ Authentyke Stukken, p. 407.

construction ; il établit sur les deux bords deux eslacades, l'une de six cents pieds de long, l'autre de onze cents; restait un intervalle de six cents pieds qu'il remplit par un pont de bateaux; le tout était détendu par des lignes de grandes barques armées de pointes de fer a la proue et a la poupe. Deux forts élevés aux deux extrémités, quatre-vingt-dix-sept pièces d'artillerie, quarante vaisseaux de guerre rangés sur les deux rives, quinze cents hommes protégeaient les travaux; ils avaient été placés a trois mille deux cents toises d'Anvers et au coude du fleuve, de manière a n'avoir rien a craindre du feu des remparts.

Que faisait la flotte hollandaise? C'était le moment pour elle de déboucher alors que les constructions ébauchées du duc de Parme n'étaient point encore affermies dans le fleuve. L'apparition des lourds vaisseaux des Hollandais eut promptement dispersé les travailleurs du duc de Parme ; mais pas une voile ne se montra, et une si grande inertie est encore une énigme aujourd'hui. Malgré les lettres pressantes, désespérées de Marnix, l'amiral zélandais Treslong s'obstina à ne pas sortir des ports; on ne reconnaissait plus en lui l'ancien

108 • l'OlKolOl

vainqueur de la Brille. Ainsi abandonné parla llotle, que pouvait Marnix? 11 reprend sur la rive gauche le fort de Liefkenshoeck, qui lui avait été enlevé, et il envoie, le 10 avril 1584, l'ordre signé de sa main de construire sous la protection de ce fort une batterie pour prendre en liane les travailleurs sur les deux estacades. Cet ordre formel et qui existe fut encore une fois méconnu. Il s'embarque de sa personne sur la llottille d'Anvers et commande deux attaques contre le pont. Dans la première, il réussit a traverser la ligne des vaisseaux ennemis; il désorganise le pont et ramène en triomphe trois galères ennemies. Dans la seconde, les malelots, découragés par l'absence des Hollandais, se mutinent; ils refusent de faire voile. Les tentatives de Marnix ne pouvaient avoir de résultat que si elles étaient combinées avec celles de la Hotte hollandaise. Cette Hotte si attendue ne se montra pas; elle ne parut que lorsque le pont fut achevé. Sur les instances d'Aldegonde, les états s'étaient décidés a mettre en jugement l'amiral Treslong ; ils l'avaient remplacé par Justin de Nassau, lils naturel de Guillaume. La Hotte hollandaise vint mouiller enfin dans l'Escaut, sur la

côte du Brabant. a Lillo, a trois cent cinquante toises au-dessous du pont : c'était six mois trop tard.

A des travaux tels que ceux du duc de Parme et qui dépassaient de si loin la mesure de l'art de la guerre au seizième siècle, il fallait opposer des moyens non moins extraordinaires. Le hasard voulut qu'Anvers renfermât un ingénieur qui devait être l'Archimède de cette autre Syracuse : il s'appelait Gianibelli. Il demanda à révéler son secret a Aldegonde. Ces deux hommes s'entendirent bientôt; ils firent construire en secret ces immenses brûlots, machines infernales que les historiens du temps ont décrites avec une sorte de stupeur : c'étaient quatre vaisseaux dans lesquels on avait construit en maçonnerie une chambre de pierre de quarante pieds de long, où avaient été logées sept mille cinq cents livres d'une poudre préparée par Gianibelli lui-même ; on avait entassé au sommet un monceau de meules , de chaînes, de boulets de fer, de marbre, et même de pierres sépulcrales arrachées des caveaux des églises. I ne mèche allumée, dont la longueur avait été proportionnée à la distance a parcourir, devait mettre le

t'en aux poudres sitôt que les navires seraient a portée du pont. A l'entrée de la nuit, les vaisseaux sont livrés au courant de l'Escaut; ils étaient montés par quelques matelots qui devaient les diriger, et en descendre a la hâte quand le moment serait venu. Gianibelli et Aldegonde, dans l'attente de ce qui allait arriver, se placent sur le haut de la digue, sur la côte du Brabant.

Au milieu des ténèbres, quand l'horrible explosion se fait entendre, Aldegonde donne l'ordre a des chaloupes canonnières de se rapprocher des lieux et de s'enquérir de ce qui s'est passé. Les matelots, encore épouvantés, n'osent approcher de l'endroit de l'explosion ; ils l'ont fausse route et reviennent sans avoir rien vu; ils rapportent que la tentative a manqué. Gianibelli est insulté; il eût été en danger de mort si Marnix ne l'eut protégé. Deux jours se passent ainsi sans que personne veuille redescendre l'Escaut.

Cependant des nageurs, qui avaient réussi à franchir la ligne du duc de Parme, finissent par entrer dans Anvers; on sut par eux ce qui était arrivé. D'abord la flottille avait suivi en silence le cours du fleuve, précédée de treize brûlots en-

flammés qui devaient tromper sur la nature du danger. A la lueur de ces flammes charriées par le fleuve et qui se reflétaient aux deux rives sur les armes, les casques, les cuirasses, on avait vu les soldats du duc de Parme couvrir le pont, les estacades, les forts pour les protéger. Les brûlots, échoués ça et la, s'étaient consumés sans résultat. Des quatre bâtiments pesants et ténébreux qui les suivaient, le premier s'était englouti au milieu de la fumée; deux autres avaient fait côte a la digue de Flandre, et déjà les soldats curieux s'étaient introduits dans leurs ilancs pour les fouiller. Le quatrième avait pris la même direction ; mais, au lieu de toucher terre, il était venu rencontrer le pont a l'endroit où les pilotis et l'estacade se.joignaient a la ligne flottante. A ce moment, une explosion infernale avait ébranlé le sol au milieu d'une lumière éblouissante. La terre avait tremblé a plusieurs lieues; le fleuve s'était ouvert jusqu'au fond de son lit. Huit cents hommes mis en pièces, leurs membres écharpés. dispersés d'un rivage à l'autre; une multitude inconnue de blessés, deux des meilleurs généraux ennemis tués, Rubais et Billy ; le prince de Parme étendu par terre éva-

noui ; le pont brisé, l'artillerie perdue et ensevelie, les vaisseaux coulés bas, l'estacade de gauclie fracassée et noyée, le lleuve rouvert, le passage libre, tout cela avait été l'affaire d'une seconde, au milieu d'une tempête de chaînes, de boulets, de meules de moulin, de pierres tombales, dont un grand nombre était allé s'enfouir de sept pieds en terre a une distance de mille pas. Un silence de stupeur avait succédé a l'explosion, tant chez les Espagnols que chez les Hollandais ; après quoi le premier qui s'était trouvé debout avait été le duc de Parme. 11 s'était élancé vers les débris du pont, et, ramassant tout ce qu'il avait trouvé d'hommes valides, il s'était mis aussitôt, non a réparer le désastre (chose impossible dans un temps aussi court), mais a masquer les vides par quelque ouvrage léger, quelques faibles bâtimentsqui peut-être suffiraient de loin a faire illusion a l'escadre hollandaise. Si celle-ci avait alors tenté le passage, nul obstacle ne l'eût arrêtée ; mais les précautions de Farnèse avaient en effet réussi a tromper les Hollandais : ceux-ci s'étaient laissé persuader, par une reconnaissance superficielle, que le pont n'avait pas été entamé. S'obstinant à ne pas mettre

a la voile, ils avaient perdu la plus belle occasion qui se présenterait jamais de sauver Anvers et la Belgique, car déjà le duc de Parme profitait de ce temps de répit pour réunir ses bâtiments dispersés; il allait sérieusement réparer son dommage. C'étaient la les nouvelles que reçut Aldegonde; il résolut de redoubler. 11 fit armer par Gianibelli une nouvelle lîottille d'explosion : cette fois le succès lut complet, le pont resta ouvert pendant plusieurs marées. Par malheur, le vent se trouva contraire; la flotte de Lillo ne put remonter le fleuve. Depuis cette dernière tentative, il semble que l'on eût renoncé a forcer le passage de l'Escaut. 11 devenait en effet chaque jour plus difficile d'y réussir, depuis que les forts et les batteries du duc de Parme commandaient les deux rives.

L'espérance de s'ouvrir de vive force le chemin du fleuve ayant disparu, il fallut bien revenir au système proposé par Marnix. On reconnaissait enfin et trop tard combien cet orateur, ce théologien, ce philosophe, avait eu le coup d'œil juste lorsqu'à toutes les obsessions de la foule et a la routine des hommes du métier il avait répondu en montrant obstinément la digue de Comvenstein. C'était

bien inutilement que l'on avait submergé la plaine. Cette chaussée qui apparaissait seule comme une ligne tendue au milieu des eaux frappait alors tous les regards. 11 n'y avait plus qu'une opinion sur la nécessité absolue de la rompre. Si l'on pouvait y réussir, tout était encore sauvé. La barrière dont le duc de Parme avait fermé l'Escaut serait tournée ; ses gigantesques travaux deviendraient inutiles, ils seraient ridicules ; on irait tendre la main aux Hollandais a travers une mer artificielle où Farnèse ne pourrait s'engager, tandis que la Hotte naviguerait librement au milieu des campagnes, des arbres, des maisons submergées.

Tels étaient les sentiments de la foule depuis que ses yeux voyaient ce que son esprit avait refusé de croire ; mais combien l'entreprise qu'Aldegonde avait proposée était devenue difficile ! Ce qui n'eût rencontré d'abord aucun obstacle n'était plus qu'un expédient désespéré au moment où tout le monde le jugeait nécessaire. Le duc de Parme avait construit sur la digue étroite les forts queMarnix n'avait pu obtenir de faire élever ; Farnèse s'était solidement établi sur cette chaussée qu'on lui avait si imprudemment abandonnée. Il

l'avait palissadée dans toute sa longueur; c'était désormais le chemin de communication de son armée sur les deux rives, entre les deux camps de Callo et de Stabroeck. Il fallait maintenant, au milieu d'une plaine inondée, prendre terre sous le feu croisé des forts a bout portant de la ligne espagnole, débarquer sur le talus escarpé de la digue, s'y loger, la couper dans toute sa hauteur a des points différents, travailler dans l'eau profonde, réunir les deux bords au milieu des réserves espagnoles qui ne manqueraient pas de déboucher des deux côtés par le chemin de terre, tandis que l'on n'aurait avec soi que les faibles détachements que pourrait amener la flottille. Chose étonnante, cette même opération dont personne n'avait voulu entendre parler quand elle était sans péril et immanquable, tout le monde l'embrassa et s'y jeta sans délibérer comme dans le salut suprême, depuis qu'elle était environnée d'obstacles et de dangers qui en rendaient le succès presque impossible.

Marnix se prépara a cette action, convaincu que de l'issue allait dépendre le sort de la révolution dans la Belgique et peut-être dans les Pays-Bas

tout entiers. 11 fixa la journée au C2G mai; l'effort devait être général. 11 le fut en effet; le mouvement avait été très-bien concerté. Gianibelli fut chargé de faire avec de nouvelles machines d'explosion une diversion puissante sur le pont; il réussit a concentrer de ce côté l'attention du duc de Parme. Pendant ce temps, la flotte hollandaise, sous le commandement de Hohenloo, cinglait à pleines voiles vers la digue. De son côté, Aldegonde conduisait a la rencontre de Hohenloo deux cents navires a fond plat, dont cent trente remplis de canons et de troupes de débarquement, les cinquante autres d'ouvriers, de pionniers munis de fascines, de sacs de terre, de poutres et de claies. Les deux flottilles abordent presque en même temps aux deux rives opposées de la levée qui les sépare. Sous le feu plongeant des cinq forts, des batteries et de la ligne d'infanterie et d'artillerie qui garnissaient le terre-plein de la chaussée, les troupes des confédérés débarquent. La jonction des républicains hollandais et de ceux d'Anvers se fait sur le corps des Espagnols. La longue et étroite ligne de bataille de ces derniers est coupée en trois ou quatre tronçons, et comme

on ne pouvait ni avancer ni reculer d'un pas sans être précipité dans les ilôts, ce fut un des combats les plus furieux de cette longue guerre. Il y avait aux prises sur cette même arête de dix-sept pieds de large des Espagnols, des Italiens, des Wallons, des Hollandais, des Ecossais: toutes ces langues se mêlaient dans cet étroit espace. Au milieu de la furie du combat, les Espagnols crurent voir apparaître et se mettre a leur tête un revenant, le colonel Pierre de Paz, tué il y avait trois mois au siège de Termonde. Les ouvriers d'Anvers, l'arquebuse dans une main, le pic dans l'autre, creusaient la terre avec acharnement; ils tentaient de percer la digue ; mais c'était la un travail difficile sous la mitraille pour des hommes enfoncés jusqu'au cou dans les vagues, et qui a chaque instant teignaient l'eau de leur sang. Souvent le fossé qu'ils creusaient, ils le remplissaient de leurs cadavres, engloutis aussitôt sous le poids de leurs corselets de fer.

Tous les historiens, même les plus ennemis, sont d'accord pour vanter l'intrépidité de Marnix dans cette mêlée. 11 sentait bien qu'il s'agissait du dernier jour de la patrie. « Aldegondc e( Hohenloo.

dit le cardinal Bentivoglio, dont le neveu était présent, partageaient tous les périls et tous les travaux de leurs soldats. L'un et l'autre les animaient de la voix, du geste, de l'exemple. Ils priaient, ils ordonnaient, ils mettaient la main a l'œuvre. » Dans l'impatience d'une armée affamée, on avait organisé des files pour transporter a bras a travers la ligne ennemie les blés des Hollandais sur les navires d'Anvers. Les mêmes hommes combattaient, amoncelaient le blé, creusaient la terre dans un même moment. Enfin la terre cède a tant d'efforts, la chaussée est rompue, le chemin ouvert aux navires. L'un d'eux franchit l'obstacle, c'était celui du vice-amiral Hohenloo. On ne douta plus de la victoire. Les Espagnols pris en flanc sont jetés dans l'Escaut ; ceux qui ont pu s'échapper se retirent dans les forts. Marnix fait construire à la hâte des redoutes, des remparts de sacs de terre, de laine, où il loge les assaillants; puis il laisse sur les lieux l'amiral Jacob Jacobsen pour garder le champ de bataille. Quant a lui, avant que le duc de Parme eût appelé ses réserves, il court impatiemment presser les siennes : il s'embarque avec Hohenloo sur le navire de ce dernier

et cingle vers Anvers. Tous deux espèrent, par la vue de ce triomphe, porter au comble l'exaltation de la ville et la ramener incontinent tout entière sur la digue pour faire plus d'efforts contre Parme. Le calcul d'Aldegonde et du vice-amiral hollandais fut trompé. Pour porter au besoin toute son armée sur le lieu du combat, le duc de Parme n'avait qu'a suivre a la course la ligne droite de la chaussée. C'est ce qu'il lit dès qu'il revint de l'erreur qui l'avait jusque-la tenu attaché sur le pont. Il lance sur la digue ses deux camps de Callo et Stabroeck jusqu'au point occupé par les confédérés. Ceux-ci se trouvèrent alors enveloppés entre les deux têtes de colonne du duc de Parme; leur position était affreuse, et la marée basse les empêchait de se rembarquer ; chacun voyait d'ailleurs que non-seulement Anvers, mais la révolution et tous les biens qu'on en avait espérés étaient alors sur cette étroite place. Le combat recommence avec acharnement ; mais les troupes de Farnèse se renouvelaient sans cesse. C'était, en mai 1585, la manœuvre des journées d'Arcole sur les digues de l'Alpone. Les confédérés étaient perdus; les premiers qui cédèrent le terrain furent les Hollan-

dais. Les uns el les autres sont précipités des deux côtés dans les ilôts et poursuivis a outrance sur leurs navires échoués. Ils perdent dans cette journée trois mille hommes tués, soixante-cinq pièces de canon de fonte, quatre-vingt-dix de fer. vingt-huit vaisseaux, tout l'approvisionnement de blé; c'était la vie d'Anvers. Hohenloo et Aldegonde, encore en plein triomphe, voient du haut des murs les restes dispersés de leur victoire.

Après un premier succès suivi aussitôt d'un semblable désastre, il restait peu de chances de salut. Le découragement était dans tous les cœurs. Dès le mois d'octobre, la crainte de la famine avait excité plusieurs émeutes; désormais ce n'était plus seulement le mal de la frayeur, c'était la faim qui allait se faire sentir. Farnèse profitait avec un art infini de cet état des esprits. Aldegonde n'avait pas seulement a combattre contre le génie guerrier du grand capitaine, mais encore contre son habileté de parole, ses lettres, ses manifestes, tantôt contre ses caresses, tantôt contre ses menaces. Le duc de Parme est, je crois, le premier qui ait cherché a faire peur a une république en la menaçant de la coalition de tous les rois ligués pour

empêcher les nouveautés. Il est impossible d'exprimer cette idée d'une manière plus précise que dans les lettres de Farnèse aux assiégés : « Les rois, dit-il, se sont entendus ; ils ont compris qu'il s'agit de leur cause commune, et combien les conséquences de votre conduite sont dangereuses pour eux tous, car ce qui est arrivé a l'un d'eux peut arriver a d'autres, si votre exemple vient à être imité. »

A cette menace d'une ligue des rois, Marnix avait une réponse prête, et c'était toujours la même : la France x ! On allait voir se déployer ses drapeaux a l'horizon ; elle avait promis par son roi de secourir la liberié menacée : c'était une nation noble, généreuse, qui ne manquait pas a sa parole, et, si quelqu'un en doutait, il avait toujours sur lui une lettre fraîchement arrivée de France; mais les plus disposés a capituler n'hésitaient pas a répondre que ces lettres avaient toutes été forgées dans le cabinet d'Aldegonde. 11 mit surtout un admirable sang-froid a dissimuler le progrès de la disette. On peut dire qu'il nourrit

1 Annal. Antverp., I. IV, p. 150.

longtemps sans blé et sans pain cette population de paroles fortifiantes. Il avait au plus haut degré ce qui marque le mieux l'équilibre de l'âme, l'enjouement, la bonne humeur dans l'excessif péril. Quand la foule criait qu'elle avait faim, il l'enivrait de ses discours, en plein air, sur la place publique. Je ne sais jusqu'à quel point la harangue que Bentivoglio met dans sa bouche devant les bourgeois et les ouvriers a été refaite par l'historien sur les modèles grecs ou romains. Thucydide et Tite-Live s'y font peut-être trop sentir, mais on ne peut s'empêcher d'y reconnaître au moins l'écho énergique qu'une âme pleine de vitalité a laissé dans les masses ; si ce ne sont pas les paroles, c'est au moins l'héroïsme du bourgmestre d'Anvers. Voila par quels moyens, sans secours^ sans autorité déterminée, sans autre vocation militaire que son ardente passion de la liberté et de la dignité humaine, il sut traîner jusqu'en août une défense qui semblait déjà perdue en mai 1585.

Le siège durait depuis treize mois, et le ravitaillement n'avait pas été opéré une seule fois pendant cet intervalle. Les six cent mille bois-

seaux de blé nécessaires à la ville pour un an étaient depuis longtemps épuisés. Une population de cent mille habitants était aux abois. Malines, Bruxelles, Gand, s'étaient rendus, et les assiégeants avaient grossi l'armée qui investissait .Anvers. Aldegonde eut recours a un expédient suprême; il tenta de renvoyer de la place1 quarante mille bouches inutiles. Par ce moyen, on gagnerait quelques jours ; il proposa même de comprendre dans ce nombre sa femme et ses enfants, qu'il avait retenus pour prêter sa confiance aux autres. Le bruit se répandit qu'il se préparait a égorger les catholiques; beaucoup feignirent de le croire, et la mesure proposée devint impossible. On se contenta de renvoyer par une porte quatre mille affamés qui rentrèrent par une autre. N'ayant plus rien a espérer des confédérés, Marnix consent enfin a traiter, a condition qu'il sauvera la liberté de religion. Dans les conférences qu'il eut avec le duc de Parme, l'éloquence du prince l'étonna, et lui-même avoue qu'il essaya de séduire son vainqueur. Du fond de l'Escurial. Philippe H voyait

1 Annal. Antverp., I. IV, p. 169.

loul , ; il écrivait qu'on oui à se défier de l'artifice d'Aldegonde1, qui. sous couleur de traiter de la soumission de la Hollande, ne cherchait en effet qu'à gagner du temps. On s'arrêta aux conditions suivantes : Anvers rendu a l'Espagne, la vie sauve et les biens garantis de tous les habitants, quatre ans accordés aux réformés pour quitter le pays, la garnison libre de se retirer, Marnix s'engageant seulement a ne pas porter les armes pendant un an.

Telle fut la capitulation signée par Marnix a Bévéren le 17 août 1585. Trois jours après, les réformés tinrent leur dernier prêche au milieu d'un grand deuil. Ils avaient résolu de sortir d'un pays où il avait été impossible de sauver la liberté morale. Quand on ouvrit les magasins, on fut étonné de les trouver vides; il ne restait plus pour un seul jour de vivres dans la ville.

Farnèse ne fit son entrée que le 30, suivi de moines émigrés; il avait écarlé de lui les Italiens et les Espagnols. Pour mieux masquer l'étranger,

1 « El artificio de Aklegonde en haber tentado dilalar y dificultar el négocie » Lettre inédite de Philippe II au prince de Parme. 17 août 1585. (Communiquée par M- Gachard.)

on ne voyait au premier rang que la noblesse catholique belge et plusieurs de ceux qui avaient signé.le compromis de Marnix. Ils entrèrent le front haut dans l'apostasie et dans la servitude comme dans une conquête. On remarqua surtout le comte d'Egmont; il ne fut pas arrêté par Téchafaud de son père.

HEI.iniON , POLITIQUE ET ART Dis GUEUX

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