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Marnix et Guillaume, c'était l'union intime des états et du prince, de la liberté et de l'autorité. Eux morts, qu'arrive-t-il?
On voit en Hollande une chose bien extraordinaire, et qui, je pense, ne s'est rencontrée que la : les masses du peuple, prises d'une superstition obstinée pour un nom, pousser pendant deux siècles tous ceux qui portent ce nom a usurper ; ceux-ci dirigeant tout vers ce but et néanmoins incapables de l'atteindre; la conjuration ouverte du peuple et du prince pour fonder le despotisme politique; cette conjuration ajournée, déjouée, entin vaincue par une certaine force intérieure plus puissante et surtout plus sage que le peuple et le prince. Quelle était cette force?
Maurice, successeur de Guillaume, ne fit aucune difficulté de laisser égorger juridiquement le vieux Barneveldt, qu'il tenait pour l'homme le plus respectable de la république. Guillaume III souffrit
que le peuple mangeât le cœur des deux plus vertueux citoyens de son temps, les de Witt. Avec de si excellentes dispositions a devenir souverains absolus, comment les Nassau ne purent-ils y parvenir l ?
Ce n'est pas que la nature humaine eut changé en Hollande en quelques années; elle tendait au contraire sans cesse à ramener l'ancienne servitude accoutumée. Les masses du peuple, selon l'ordinaire, poussèrent la reconnaissance aussi loin que l'ingratitude, et c'était une double cause d'asservissement ; mais un obstacle invincible était la qui s'opposait, en dépit des hommes, au retour vers le passé. En abolissant l'ancienne religion, la nation avait brûlé ses vaisseaux. Rien ne put la ramener même pour un instant a son point de départ.
S'il n'eût dépendu que de la multitude, la république n'eût pas vécu un seul jour; mais (exemple unique peut-être!) il se trouva que, par la seule force d'une révolution religieuse, un peuple fut contraint de demeurer libre malgré lui. La pe-
1 Voyez lis Mémoires d'Auhori du Maurier, p. 218, 219.
tite bourgeoisie et la foule ne cessèrent un moment de demander la souveraineté pour quiconque portait le nom de Guillaume. Les paysans, les ouvriers, les marchands, impuissants a maîtriser l'aristocratie des états, ou ignorant encore ce que c'était que la liberté, cherchaient leur sûreté dans la puissance d'un seul et s'abritaient dans l'ombre du Taciturne. Vous les eussiez crus dévorés d'une soif de domesticité. Ce n'était que le désir de jouir enfin de l'égalité dans l'abaissement de tous. Au moindre péril du dedans et du dehors, la nation presque entière courait disparaître dans la maison des Nassau. De leur côté, ceux-ci s'offrirent ou (entèrent de s'imposer sans relâche. Tour a tour humbles ou menaçants, ils se glissèrent vers le trône a travers toutes les dignités républicaines. Et malgré cela, ni le prince ni le peuple n'osèrent jamais attenter par la violence sur la souveraineté et la liberté des états. C'est que ceux-ci étaient les témoins vivants de la révolution religieuse. Ils représentaient le principe d'examen sacré pour tous. La haine même furieuse vint battre le seuil, elle se prit aux individus, et mit en pièces les meilleurs; mais une certaine crainte, mêlée de pieux
respect, ne permit pas que l'on mît jamais la main sur les états. La religion nouvelle veillait a la porte. Pour violer l'assemblée des états, il aurait fallu fouler aux pieds la Bible de Marnix. Je pense aussi que Guillaume Ier, par son exemple, retint ses descendants.
11 y avait dans la foi nouvelle des Hollandais trois principes qui ont engendré leur histoire : premièrement l'horreur de l'église romaine, par où ils se sont affranchis de l'Espagne et ont constitué leur nationalité ; — secondement, la doctrine calviniste des élus de la grâce, fondement de l'oligarchie des états, qui provoqua lajalouse inimitié des masses. — C'est la ce qui mit si souvent hors de lui le peuple le plus froid et le plus patient de la terre ; il était dévoré d'envie et de haine contre une aristocratie bourgeoise dans laquelle il désespérait d'entrer. 3Joins elle était élevée par ses origines, plus elle était blessante. Le grand mal qui en résulta, ce fut une république où la liberté était impopulaire, et où chacun croyait gagner tout ce qu'il donnait a l'arbitraire d'un seul. — 11 y avait enfin le principe d'examen , duquel naissait le principe
républicain du contrat social : c'est par la que
fut sauvée la souveraineté nationale, qui jamais, malgré tout, ne put être absorbée dans le prince \
Il faut avouer, d'autre part, que les états firent preuve d'un grand sens dans leur lutte avec la superstition populaire pour le nom de Guillaume. Que de fois ils ont arraché l'arbre a propos pour l'empêcher de s'enraciner, tantôt laissant tomber en désuétude la première dignité de la république, le stathoudérat, tantôt, quand ils y sont forcés, le relevant a demi, sans autre attribution réelle que le nom, puis tout a coup l'anéantissant pour un quart de siècle ! C'est ainsi qu'ils prouvèrent, par le mouvement même, que la république pouvait marcher sans lisières. Après avoir été privé de la domination des Nassau, le peuple redemanda le joug avec fureur : il fallut céder ; mais la liberté avait déjà plus d'un siècle de durée, un nom ne put l'étouffer, et voici la loi singulière qui en résulta : d'usurpation en usurpation, le stathoudérat se rapproche chaque jour de l'ancienne royauté . sans jamais pouvoir y atteindre. C'est en politique
1 « (les cœurs rogues et ailiers n'éiaient pas disposés à devenir ses esclaves. » (Auberi du Mnurier. p. 245.)
ce que sont en géométrie les asymptotes de l'hyperbole.
Les états montrèrent le même sens dans les choses religieuses. Souverains modérateurs entre les sectes , ils tinrent le catholicisme dans la dépendance et presque dans l'opprobre ■ tant qu'il fut a redouter; ils lui rendirent avec éclat une demi-liberté dès qu'ils le jugèrent impuissant.
Quoique la population grandit démesurément avec la liberté, la question économique se résolut d'elle-même dans la république de Hollande. On vit la sur une petite échelle ce que l'on voit aujourd'hui aux États-Unis : des bourgs devenir de grandes villes en quelques années, un empire croître à vue d'œil, tous les réfugiés des vieux états grossir la république nouvelle, et la propriété publique ou privée s'augmenter et s'étendre avec la population môme. Le champ communal, c'était l'océan, la mer libre, mare Uberum.
Un jour pourtant, cette puissance nouvelle, qui affranchissait l'Océan, qui refoulait l'Espagne, im-
1 C'est l'éloge que leur donne Grotius. — Voyez Pietas Ordinum ïtollandix, p. 4.
posait la paix a Louis XIV, et qui devait donner l'hospitalité a tout le dix-huitième siècle, fut prise d'une grande terreur. On venait d'apprendre qu'un petit ver1 imperceptible s'était mis a ronger les pilotis des digues sur le bord de la mer. Les Provinces-Unies se crurent perdues; des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises. Il s'en fallut peu que cette nation victorieuse de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre, ne disparût devant ce vermisseau qui, sans se déconcerter, s'avançait toujours en rongeant la barrière de l'Océan. A la fin, le génie de l'homme triompha de cet éphémère et le força de reculer. L'empire qui avait failli un moment disparaître devant lui reprit orgueilleusement, depuis la Baltique jusqu'à l'extrémité des Indes, le cours de ses prospérités.
1 On l'appelait ver de mer ou ver à pilotis, 1752. Voyez Histoire de la Hollande et des Provinces Unies, par Kerroux, t. IV. p. 115!).
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La même révolution religieuse qui a créé une Hollande politique a-créé l'art hollandais, en sorte que l'on a ici le spectacle d'une nation qui, née d'une parole comme le chêne du gland, s'épanouit dans une unité vivante, où la religion, la politique, l'industrie, l'art, ne sont que les formes diverses d'une même pensée.
Depuis la réforme, les scènes de la Bible n'apparaissent plus a travers les traditions accumulées de l'Église. Tous les temps intermédiaires entre le christianisme primitif et l'homme moderne sont abolis ; le moyen âge disparait effacé comme par enchantement. La perspective du monde étant changée, l'antiquité chrétienne semble d'hier. De la une réalité saisissante dans la peinture hollandaise. Le divin s'est rapproché de seize siècles ; il est descendu des hauteurs de la liturgie. L'homme s'imagine le rencontrer et le toucher à chaque pas. Le Christ n'est plus relégué dans le
lointain obscur de la tradition ni enfermé dans le tabernacle du saint des saints. Il est la, il passe dans la rue, il monte dans la barque; le voila qui traverse le lac de Harlem.
Et ce n'est pas seulement le temps qui disparaît, c'est tout ce qui servait d'intermédiaire entre le Dieu et l'homme. Plus de pompes ni de fêtes, a peine un reste de culte ; le christianisme interprété non par les docteurs ou les pères, mais par le peuple : chacun marchant sans guide dans sa voie particulière, comme si le monde moral datait d'un jour, d'où la simplicité des Écritures poussée jusqu'à la trivialité; les objets plus vrais, plus réels, mais dépouillés de la perspective grandiose de l'éloignement dans le temps ; non plus l'église, la maison du prêtre, mais la demeure, le foyer du pauvre laïque; son toit de chaume, ses meubles familiers, son champ, son bœuf, son cheval, ses vases de terre ou de cuivre, tout ce qui porte témoignage de l'individualité humaine. La est la révolution du seizième siècle, la est aussi la peinture hollandaise.
Comment les biographes de Rembrandt et ses interprètes ont-ils oublié jusqu'ici son caractère de
réformé? Ce devait être le point de départ. Rembrandt est l'historien des Pays-Bas bien mieux que Strada, Hooft ou Grotius. 11 rend palpable la révolution, il léclaire a son insu de mille lueurs. D'un autre côté, elle le montre tel qu'il est, elle le dévoile ; sans elle, il resterait une sorte de monstre inexplicable dans l'histoire des arts. Sa Bible est la bible iconoclaste de Maraix; ses apôtres sont des mendiants; son Christ est le Christ des gueux. Une partie de ses œuvres est même connue sous ce titre. Le peintre est arrivé le lendemain du sac de la vieille Eglise par les briseurs d'images d'Anvers et d'Amsterdam. Au lieu des magnificences pontificales de la peinture italienne, il ne reste ici que l'offrande d'une église dépouillée, mise a nu, qui n'a d'autre faste que son humilité : monde de mendiants, de paralytiques, de paysans déguenillés (giieusïi sylvatki, gheusii aquatiles), Lazares qui semblent tous se lever et porter leurs grabats a l'appel du Christ renouvelé de la réforme. Quand je me mets a la suite de ce cortège de misérables, je reconnais le caractère que je viens de montrer dans la réforme des Pays-Bas j'entends un écho de ces mots de Guillaume d'O
range : « Nous ne sommes pas fournis suffisamment de personnages de qualité. »
C'est ici une cité de refuge. La multitude des bannis, des outlaws, des exilés de toute nation, de toute origine, qui affluent, dépouillés, ruinés, vers les Provinces-Unies, donne aux foules, dans Rembrandt, une variété de types, de physionomies, de races, qu'aucun peintre n'a égalée. Jamais hommes ne furent plus dénués; mais sous ces haillons ils gardent une singulière ténacité morale. On dirait qu'ils murmurent entre eux le Wdhelmus-Lied ou les psaumes de Marnix. Ces Samaritains blessés qui, de tous les coins de l'Europe, sont apportés sur le seuil de la Hollande, sont nus; ils ont froid. Rembrandt les couvre de ses haillons demi-flamands, demi-orientaux ; il les réchauffe a la flamme inextinguible de ses rayons. C'est la récompense, le couronnement ici-bas de ces petits marchands, de ces manouvriers, de ces gens de trafic, de tous ces pôvres gueux, d'une tàme si fortement trempée, qu'aucune adversité n'a pu les abattre. Ils faisaient l'admiration de Guillaume de Marnix. Le peintre leur a ouvert son Panthéon populaire.
Rembrandt a rompu avec toute tradition, comme
son Lglise avec toute autorité: il ne relève que de lui-même et de sou inspiration immédiate. Il lit la nature, comme la Bible, sans commentaires étrangers. Aussi donne-t-il l'impression d'un monde nouveau, d'une création spontanée qui vient d'apparaître, sans analogue dans les règnes précédents. Un état surgit tout armé d'une grève déserte; un art splendide naît de lui-même, sans ébauche, sous le pinceau du peintre. Quand Rembrandt peint les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il peint ce que ses yeux ont vu. Il a vu le sermon de la montagne à l'écart, dans les prêches des protestants. Cette foule qui hurle et qui menace dans YEcce Homo, ne sont-ce pas les hommes qui viennent de demander la mort de Barneveldt? Ne demanderont-ils pas bientôt celle des de Witt? L'Evangile s accomplit sous les yeux du peintre; tout est vie, réalité, histoire immédiate dans cette école nationale.
Quant a la magie du coloris sous un ciel de plomb, une pareille contradiction entre la nature et l'art est unique dans le monde. Pourquoi la pâleur ascétique de Lucas de Leyde et tout à coup
-r.'i RELIGION, POLITIQUE
l'éclat fulgurant de Rembrandt et de Rubens? Ces contradictions ne peuvent s'expliquer aussi que par le principe même de la vie nationale. La Hollande a une double existence, a la fois européenne et orientale. Elle vit surtout par les Indes, par ses colonies égarées a l'extrémité de l'Asie. Quand tous les yeux étaient tournés vers les flottes lointaines qui chaque jour découvraient une portion de la terre de la lumière, quand naissait a Amsterdam la compagnie des Indes orientales et occidentales, comment les peintres seuls seraient-ils restés indifférents a ce qui tenait alors occupé l'esprit de toute une nation? Les colonies conquises dans un autre hémisphère, ce fut la le foyer éloigné et comme le verre ardent où s'alluma l'art flamand et hollandais. Une flamme jaillit d'un climat inconnu ; le Midi éblouissant scintille dans la vapeur et dans l'esprit du Nord; un coin du ciel des Maldives se reflète dans un taudis des Flandres. De la l'effet fantastique et réellement magique de cette lumière composée qu'aucun œil n'a vue et que la nature n'a pas produite. Ce coloris flamboyant paraît sans cause, parce que la cause est éloignée : — un monde brumeux qui a entrevu
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sur ses vaisseaux la lumière orientale, et qui y aspire du fond de ses ténèbres natives ; l'Asie aperçue et convoitée a travers le nuage; un Orient flamand, une Espagne batave, un Tbabor hollandais, où tout objet se transfigure. D'où vient le rayon brûlant qui traverse ces fonds ténébreux? Peut-être, en rasant les mers nouvelles, a-t-il jailli de Sumatra et de Ceylan, où les flottes viennent d'aborder. Java éblouit Amsterdam.
Les peintures des peuples marins gardent ainsi, a travers l'Océan, un reflet du rivage opposé1. Ve nise emprunte quelque chose de son coloris au ciel du Bosphore. A mesure que l'Orient rayonne dans la civilisation moderne par les comptoirs, les émigrations, les voyages, les conquêtes, les découvertes des Hollandais, il resplendit dans leur art. Réverbération de l'Asie sur la Zélande, de la colonie sur la métropole !
Les peintres bataves n'ont pas vu eux-mêmes la terre de la lumière; peu y ont abordé; mais ils voient chaque jour les vaisseaux, les matelots, les indigènes qui en arrivent; ils voient rentrer à
' Voyez Y Art Italien, par Alfred Dumcsnil; p 275.
.Amsterdam les Hottes chargées des dépouilles des colonies portugaises, depuis Ceylan jusqu'au Brésil; ils touchent les productions, les draperies, les costumes qu'on en rapporte, et qui tous gardent un rayon d'un ciel étranger. La pauvre, froide, triste nature du Nord est amoureuse de ce soleil entrevu. Désir du pays du jour dans le pays de l'ombre, tous ces traits sont au fond de la peinture hollandaise. Je voudrais la définir : une aspiration vers la lumière du fond de l'ombre éternelle.
11 est impossible de ne pas être frappé de la préoccupation constante de Rembrandt pour tout ce qui vient d'Orient; il s'entoure d'objets exportés d'Asie, turbans, ceintures, robes flottantes, cimeterres; il fait son portrait armé d'un yatagan ; ses chasses sont des chasses au lion ; il place des personnages orientaux débarqués de la veille sur le seuil des hôtelleries flamandes; ses batailles sont des batailles de mahométans. Il ombrage ses saints du parasol du Thibet ; il ouvre l'immense Bible de saint Jérôme dans des forêts inextricables qui donnent l'idée d'un paquis de Java. Qu'est-ce que ce paysage mystérieux aux trois arbres? Par-
delà une ombre opaque s'étend au loin un horizon de tlammes, une ville fantastique qui est elle-même la création de la lumière première. Rembrandt a précisé une fois sa pensée avec plus d'ingénuité. Un philosophe, enveloppé d'une robe orientale, vient d'apercevoir des lettres cabalistiques écrites dans les rayons du matin, a travers un vitrail de Flandre. Il épèle ces lettres flamboyantes qui ont jailli d'un soleil invisible ; a ses pieds un globe terrestre est éclairé d'une ceinture de flammes, autour de la zone équatoriale.
Les Pays-Bas espagnols, tombés en servitude, respirent encore librement dans les peintures de Rubens. C'est dans ces peintures qu'éclate un reste de vie nationale après que la Belgique est perdue dans l'empire du Midi. Rubens règne bien mieux que Philippe II et les rois d'Espagne sur leur immense héritage ; lui seul tient encore réunies les extrémités opposées de la monstrueuse monarchie espagnole : Parme et Goa, la Lombardie et le Pérou, Anvers et les Maldives, l'Escaut et le Gange. L'horizon de Rubens, c'est l'empire du soleil, c'est l'extrême Orient visité, fouillé, découvert, révélé à l'Europe. Du mélange des grasses Flandres et
des colonies espagnoles ou portugaises se Tonne ce génie tout nouveau qui marque une époque et comme une journée nouvelle dans la peinture. Sous Raphaël, je sens Rome antique et la Grèce; sous Titien, Constantinople; sous Rubens, je crois sentir les deux Indes : un catholicisme hindou, où la nature immense s'exalte et s'enivre, un panthéisme chrétien où se déchaînent et semblent rugir les forces de la vieille Asie, l'apothéose de la nature aux cent mamelles, le retour de Bacchus indien et sa marche enivrée vers les pâturages d'Anvers. Cependant les rois mages aux manteaux de pourpre se succèdent et se renouvellent sans intervalle ; ils apportent aux pieds de la madone tlamande l'or, la myrrhe, l'encens, et surtout la lumière intarissable de leurs lointains royaumes. Ainsi, avec une apparente impartialité, l'art jette son reflet sur les peuples qui s'affaissent comme sur ceux qui s'élèvent. 11 couronne avec Rubens. chez les Belges, la liberté tombée, comme chez les Hollandais, avec Rembrandt, la liberté naissante : consolation pour les uns, triomphe pourles autres C'est que l'inspiration de la vie nationale se prolonge encore chez quelques hommes, même après
qu'elle s'est éteinte pour la foule, et comme il y a des héros, il y a aussi des artistes qui survivent d'un jour a la patrie perdue. La réconciliation des deux races, où ont échoué Marnix et Guillaume, s'accomplit dans la peinture nationale des Belges et des Hollandais ; la parenté des artistes marque, en dépit des passions rivales, la parenté des peuples.